Et si nous construisions nos propres panthéons ?

Source: The Conversation – in French – By François Taddei, Chercheur Inserm, directeur, Centre de Recherches Interdisciplinaires (CRI)

« Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ». L’adresse mémorielle du Panthéon – qui, dans sa concision, exclut deux fois les femmes –, apparaît de plus en plus anachronique. Temple consacré aux dieux dans la Grèce antique, le Panthéon laïque français, depuis la Révolution française, rassemble, pour les célébrer, les personnages qui se sont illustrés dans un domaine particulier ou dont la vie a été exemplaire.

Comme le disait le philosophe Hegel, ainsi que nous le rappelle France Culture, « les individus historiques sont ceux qui ont dit les premiers ce que les hommes veulent ». Leur mise en valeur nourrit la fierté nationale et la mémoire collective ou plutôt le devoir de mémoire collective.

Qui sélectionne ces personnages ? Le choix, enjeu de luttes, est tributaire de l’humeur politique du moment et se fait à l’Élysée. Comme le note l’historien Patrick Garcia, « la prise d’ampleur du rituel est un des effets de la présidentialisation, c’est-à-dire que le Panthéon est un des gestes qui fait le président » depuis la Ve République. Il décide seul, ce qui ne l’empêche pas d’être, à l’occasion, sensible aux demandes de la société.




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Le transfert en ces lieux, le 30 novembre 2021, de Joséphine Baker témoigne de cette dynamique d’ouverture. Elle sera la sixième femme panthéonisée (la première, Marie Curie, n’y a fait son entrée qu’en 1995), aux côtés de 70 hommes – militaires, scientifiques, écrivains pour la plupart –, sans compter les épouses, époux ou père qui accompagnent une poignée d’entre eux. Artiste, résistante et militante contre le racisme et pour les droits des enfants, la Franco-américaine Joséphine Baker incarne la bataille de la tolérance et de l’émancipation pour toutes et tous.

Rendre hommage à nos héroïnes et héros personnels

La mythologie républicaine, autrefois napoléonienne, et ses rituels institués évoluent donc, mais timidement. Or, il est important de parler des héros et des héroïnes qui nous touchent. Le langage commun a d’ailleurs popularisé l’expression « dans mon panthéon personnel », qui incarne les personnes qui nous ont marqués, nos goûts et préférences. Les personnages que nous admirons, qui nous inspirent, ne sont pas nécessairement morts, au contraire.

Jacqueline Novogratz : Inspiring a life of immersion (TED).

Sans toujours faire consensus, ils nous invitent au dialogue et à l’échange, créent du lien, aident à faire société. Avec eux, avec elles, le principe du panthéon garde tout son sens, mais devient plus concret. Plus démocratique ?

De nombreux individus, partout dans le monde, s’engagent pour les autres et pour le bien commun, accomplissent des actes de générosité extraordinaire, sans en attendre ni gloire, ni honneurs ; ce n’est pas leur moteur. L’un des exemples les plus connus est celui de « Juste parmi les nations », distinction créée en 1953 par Israël pour honorer celles et ceux « qui ont mis leur vie en danger pour sauver des juifs » pendant la Seconde Guerre mondiale.




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Comme l’expliquait Nicolas Winton, surnommé le « Schindler britannique », qui a sauvé près de 700 enfants, juifs pour la plupart, à la veille de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les nazis, « il y a toutes sortes de choses dont vous ne parlez pas, même à votre famille. En fait, tout ce qui s’était passé avant la guerre ne semblait plus important au regard de la guerre elle-même ».

Il y a d’autres Nicolas Winton aujourd’hui, et leur but n’est pas d’être reconnus. Martin Maindiaux dirige, au Cambodge, l’ONG Enfants du Mékong qui a sauvé de la misère des centaines d’enfants menacés par la maladie ou les mines. Dominique Pace a créé en 1992 Biblionef, après avoir rencontré des enfants qui habitaient des cités insalubres ou qui étaient isolés en camp dans la jungle. Cette association distribue gratuitement des centaines de milliers de livres neufs dans plus de 90 pays du monde.




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Sœur Ventura consacre sa vie, depuis 30 ans, aux populations pygmées, de plus en plus démunies face à une urbanisation grandissante. Le « Projet Imagine », une ONG fondée en 2010 par la journaliste Frédérique Bedos pour « créer un mouvement d’engagement citoyen en faveur d’une société plus inclusive et durable », permet de faire connaître ces initiatives.

S’inspirer pour agir

Et que dire de ces dizaines de jeunes filles et jeunes garçons, qui, sur tous les continents, s’engagent contre la prolifération du port d’armes, pour la préservation de la planète ou dans la lutte contre les violences faites aux femmes ou aux minorités ? Certains de ces jeunes ont récemment été mis à l’honneur dans le documentaire Bigger than us de Flore Vasseur qui est une source d’inspiration pour une génération qui, à juste titre, s’inquiète pour l’avenir de la planète.

Sur le site du film, des milliers de classes s’emparent de ces thèmes car, inspirés par ces jeunes engagés, enseignants et élèves prennent conscience qu’ensemble ils peuvent faire beaucoup plus pour construire demain. Tout le monde n’est pas forcément capable de changer la constitution de son pays avant 18 ans comme Memory a su le faire pour défendre le droit des jeunes femmes. Mais, comme la conférence TED ci-dessous le montre, tous peuvent contribuer à créer un mouvement et à inventer le monde de demain en rejoignant de tels pionniers.

How to start a movement (Derek Sivers/TED).

Découvrir ou redécouvrir ces actrices et acteurs humbles, qui accomplissent ou ont accompli des actes extraordinaires, c’est une manière de réaffirmer, de dire notre humanité, face aux déclinistes qui prospèrent. C’est pourquoi nous avons besoin de nouveaux panthéons, en sus mais également hors des cadres institutionnels. Des panthéons « vivants » que chacune et chacun peut créer, partager, faire connaître, dans le domaine qui nous tient le plus à cœur.

Démocratiser les panthéons suppose aussi de prendre acte du fait qu’aucune vie n’est « parfaite », que toute œuvre humaine, qu’elle soit artistique, militante, intellectuelle, peut être interrogée, contredite, débattue sereinement, comme dans une controverse scientifique, loin de toute sacralisation.

Construire des récits communs

Si nous savons, depuis les premières sépultures, honorer ceux qui ont contribué à notre patrimoine génétique, nous pourrions mieux célébrer ceux qui contribuent à notre héritage intellectuel et à nos engagements. Ces géantes et ces géants dont nous pouvons escalader les épaules pour voir plus loin. Nous pouvons le faire seuls, dans l’intimité au moment de notre choix. Mais nous pouvons aussi décider de le faire ensemble dans des moments opportuns et dans des lieux dédiés. Des lieux et des moments où nous pouvons nous rassembler autour de symboles, de notre commune appartenance. Les religions, le sport et la Nation ont su se doter de Panthéons et de moments dédiés à la mémoire commune.

Les Nations unies ont déjà créé des dizaines de « journées mondiales » sur des thématiques qui nous concernent toutes et tous. La plus connue est sans doute le 8 mars, Journée internationale des femmes, rebaptisée en France Journée internationale des droits des femmes. Mais il en existe bien d’autres – près de 200 – censées nous réunir. La journée des droits de l’Enfant le 20 novembre vient d’être célébrée. Il y a même une Journée internationale du bonheur, le 20 mars, où nous pourrions honorer celles et ceux qui nous rendent heureux.

Il manque encore des formes de célébration communes lors de ces journées. Chacune de ces journées pourrait être l’occasion d’enrichir nos panthéons personnels et collectifs, de célébrer ces personnes qui ont su nous aider à rêver plus grand, à oser penser que nous pouvons aussi contribuer à inventer demain.

Pour permettre aux plus jeunes de se projeter dans des utopies collectives, connecter celles et ceux qui ont des ambitions, des émotions et même des rêves similaires, pour développer leurs actions collectives en faveur du bien commun, il est important de s’appuyer sur la force politique de la reconnaissance qui, comme l’écrit le philosophe Axel Honneth, est au fondement des rapports sociaux, dès l’enfance.

Et si nous écrivions la devise d’un open Panthéon collectif où chacune et chacun pourrait célébrer les personnes qui ont su l’inspirer. Quel serait votre choix ?

– A celles et ceux qui ont su dépasser les frontières, les citoyens du monde reconnaissant ?

– Aux grands esprits, l’humanité reconnaissante ?

– A l’intelligence collective, la planète reconnaissante ?

En droite ligne avec l’idée d’ouverture et d’intelligence collective de ce site collaboratif (encore en phase de prototypage) où chacun peut créer son propre panthéon et qui par définition sera d’autant plus riche que tous y contribueront, n’hésitez pas à voter et proposer d’autres devises qui vous sembleraient plus appropriées.


Le prochain livre de François Taddéi, « Et si nous ? Comment relever ensemble les défis du XXIᵉ siècle » paraîtra aux éditions Calmann-Lévy, en janvier 2022.

François Taddei ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Et si nous construisions nos propres panthéons ? – https://theconversation.com/et-si-nous-construisions-nos-propres-pantheons-168593

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