Joséphine Baker et les États-Unis, un amour contrarié

Source: The Conversation – France (in French) – By François Drémeaux, Enseignant-chercheur en histoire contemporaine, Université d’Angers

Le déjeuner à l’Hôtel Theresa, pour le “Baker Day” du 20 mai 1951. Yale University library. Collection Carl von Vechten.

Le 28 août 1963, au cours de la Marche sur Washington, de nombreux orateurs se succèdent à la tribune avant que Martin Luther King Jr ne lance son célèbre I have a dream. Parmi les tribuns, une femme en uniforme de l’armée de l’air française : Joséphine Baker. Cet épisode rappelle que la célèbre meneuse de revues a été résistante dans la France Libre, mais aussi engagée contre la ségrégation raciale aux États-Unis.

Des deux amours de Joséphine Baker, « Paris » est le plus documenté, mais le tout premier demeure « mon pays », les États-Unis. Comme un lien entre les deux, les archives diplomatiques de Nantes conservent un dossier issu du consulat général de France à New York, qui éclaire la dernière partie de la vie de l’artiste, à partir de 1951, alors qu’elle réalise de nombreux séjours outre-Atlantique. Ces documents permettent d’interroger l’aura internationale de la chanteuse, ainsi ses rapports chaotiques avec son pays natal.

Après des années d’absence, Joséphine Baker rentre aux États-Unis en 1948, pour un tour de chant qui vire au cauchemar. Ne serait-ce qu’à New York, on lui refuse plus d’une trentaine de réservations d’hôtels à cause de sa couleur de peau. Dans cette Amérique d’après-guerre, la ségrégation raciale est telle qu’il existe un guide de voyage, le Green Book, pour aider les Afro-Américains à se déplacer en toute quiétude. En réaction, l’artiste rapatrie sa famille de Saint-Louis (Missouri) vers son domaine nouvellement acquis en France, les Milandes.




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Deux ans plus tard, et après bien des hésitations par suite de la précédente débâcle, son agent la convainc de signer un très rentable contrat avec le Copa City Club de Miami. Il est question de trois mois à résidence en Floride, suivi de deux mois et demi de tournée aux États-Unis. Une proposition que l’artiste ne peut refuser : ses projets aux Milandes nécessitent de lourds investissements. Ces premières années de la décennie représentent un tournant majeur dans la vie de Joséphine Baker avec, bientôt, l’essor de sa « Tribu arc-en-ciel » et plus généralement son engagement croissant contre la discrimination raciale.

Dans son contrat américain, elle n’accepte de se produire que dans les cabarets qui tolèrent tous les publics, sans distinction de couleur, et pousse ses demandes jusqu’à faire enlever les inscriptions discriminatoires dans les clubs. Elle exige d’être entourée d’équipes techniques mélangées. Preuve de la popularité de l’artiste, ces conditions inédites aux États-Unis sont acceptées, au prix de quelques lucratifs cachets perdus.

Joséphine Baker agit souvent à l’instinct et acquiert la réputation d’être difficile à contrôler. En avril 1951, elle s’implique en faveur de William McGee, un Afro-américain condamné à mort pour le viol supposé d’une femme blanche – une affaire typique de l’expéditive justice du sud des États-Unis sous l’influence des lois Jim Crow. L’historienne Bennetta explique que « Baker a défendu McGee avec ses émotions, sans réaliser que son cas s’inscrivait dans un contexte politique plus large. » Dans une lettre ouverte, la chanteuse proteste également contre les pratiques de recrutement et les stéréotypes raciaux dans les médias américains. Elle utilise sa notoriété pour batailler sur tous les fronts, le plus souvent sans concertation ni discussion préalable avec les groupes d’activistes locaux.

Interview de Joséphine Baker par un journaliste américain en 1950, à bord du paquebot Liberté

L’Association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP) s’honore cependant de recevoir « la célébrité internationale, Joséphine Baker ». Le 20 mai 1951, elle organise le Baker Day, une grande parade dans les rues de Harlem suivie d’un banquet. L’événement donne l’occasion de se pencher sur l’attitude des diplomates français à l’égard de la turbulente artiste, naturalisée française depuis 1937. Pour le Baker Day, l’ambassade ne donne pas suite à l’idée d’associer « les représentants de la jeunesse française », mais le consul général Roger Seydoux est présent.

Le Baker Day, en mai 1951.

Le diplomate est sceptique sur l’avenir de cette vague d’égalitarisme portée par la chanteuse, mais il note, dans une dépêche à l’attention de son ministère, que « le coup a porté et le retentissement est extraordinaire dans les milieux nègres ». Le problème selon lui, c’est que l’artiste n’est pas consciente de la portée politique de l’événement : « Elle ne sembla pas voir l’épée qu’on lui tendait ». Une attitude perçue comme une faiblesse, mais qui évite à l’artiste d’être cataloguée.

Le consulat est de plus en plus embarrassé par les agissements de Joséphine Baker. Elle politise systématiquement ses spectacles avec de longues diatribes égalitaires. À Detroit, par exemple, elle discourt de la Révolution française, établissant un parallèle avec la nécessaire prise de conscience des Noirs américains pour se libérer de l’oppression. Longue ovation. Une dépêche consulaire note avec effroi que deux drapeaux français sont sur l’estrade.

Puis le rêve américain s’étiole. Alors qu’on lui promet un avenir à Hollywood, le scandale du Stork Club prend une tournure qui échappe à l’artiste. Le 16 octobre 1951, Joséphine Baker souhaite dîner dans ce restaurant new-yorkais à la mode. On refuse ostensiblement de la servir. Elle appelle la police, mobilise la NAACP, et prend à partie Walter Winchell, influent chroniqueur radio et… ami proche du propriétaire du club. Les médias proches du journaliste se déchaînent alors contre Baker, qui serait tout à la fois fasciste et communiste, internationaliste et antisémite. Le colonel Abtey, ancien chef de Joséphine Baker dans la France Libre, réalise même le déplacement depuis le Maroc pour témoigner devant la presse. Ces fake news avant l’heure entraînent deux longues années de procédures judiciaires et ternissent l’image de la chanteuse. Le FBI s’en mêle et ouvre une enquête. Les contrats s’évanouissent.

Extrait du St Louis Post Dispatch, février 1952.

En pleine tourmente, Joséphine Baker donne malgré tout un récital dans sa ville natale de Saint-Louis. Dans un long discours, elle affine ce que sa biographe américaine Bennetta appelle le Cinderella narrative, tout en affirmant que ce n’est pas la pauvreté qui a causé sa fuite des États-Unis, mais la discrimination, « cette bête horrible qui paralyse nos âmes et nos corps ». Elle se remémore alors les émeutes de East Saint-Louis en 1917 et idéalise son arrivée en France.

L’artiste se tourne vers l’Amérique latine pour de longues tournées, du Mexique à l’Argentine en passant par Cuba, où ses fréquentations ainsi que ses déclarations – parfois contradictoires – contribuent plus encore à brouiller son image pour celles et ceux qui, en cette période de guerre froide, ne disposent que d’une vision binaire. « J’aime beaucoup Joséphine Baker et j’admire son cran », écrit le consul général Seydoux à l’un de ses collègues. Elle « ne manque ni d’intelligence ni de courage, mais malheureusement la clarté d’esprit n’est pas une de ses vertus essentielles ». Pas assez tacticienne, l’artiste perd des soutiens, comme l’influent membre du congrès Adam Clayton Powell Jr qui la qualifie de « Jeanne d’Arc de pacotille ».

Dans les années 1960, la Marche sur Washington ou encore son passage dans le Cuba castriste lui valent plusieurs révocations de visas. Il y a moins d’enthousiasme dans les escales étatsuniennes. En 1963, Joséphine Baker donne même ses conférences de presse en français, accompagnée d’un traducteur. Elle prend ses distances avec la NAACP, mais continue d’être honorée pour ses engagements, comme en 1960 par le Congrès juif américain. Son dernier tour de chant à New York est un triomphe.




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Les chercheurs Simmons et Crank ont étudié la performance physique comme une métonymie de la modernité. Et de citer Joséphine Baker et sa jupe de bananes. En s’appropriant l’accoutrement, elle le détourne du cliché racial dans une danse novatrice, qui contribue à la façonner en icône noire. Toute sa carrière est à l’avenant. Ses performances induisent fierté pour sa couleur de peau, mais aussi refus d’être enfermée dans l’idée monolithique d’une culture noire. Joséphine Baker qui chante La petite Tonkinoise et danse le charleston est exotique et française, coloniale et américaine, avant-gardiste et internationale. Elle est la figure de proue de l’émergence de la scène jazz en France, l’une des premières musiques populaires dont la portée peut prétendre être mondiale.

Joséphine Baker interprète La petite Tonkinoise en 1968.

« Intersectionnelle avant l’heure », Joséphine Baker est également transnationale. Sa modernité réside dans sa manière d’abolir les frontières, d’user puis de s’affranchir de tutelles institutionnelles. Plus qu’une activiste habitée par une idéologie particulière, c’est une militante indépendante. Ses causes correspondent à son vécu – elle est par exemple plus gaullienne que gaulliste. Elle prône un multiculturalisme sans affiliation, qu’elle diffuse grâce aux réseaux offerts par la pratique de son art, préfigurant ces artistes hollywoodiens dont les engagements tentent de sensibiliser le plus grand nombre.

François Drémeaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Joséphine Baker et les États-Unis, un amour contrarié – https://theconversation.com/josephine-baker-et-les-etats-unis-un-amour-contrarie-171635

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