Quand l’action publique s’inspire des sciences comportementales

Source: The Conversation – in French – By Coralie Chevallier, Chercheuse en sciences cognitives et comportementales, Inserm, École normale supérieure (ENS) – PSL

Les pouvoirs publics cherchent chaque jour des solutions aux problèmes auxquels les citoyens sont confrontés. Bien souvent cependant, les politiques qui en découlent n’ont pas l’effet escompté car les citoyens réagissent de manière imprévisible. Le non-recours aux aides sociales est probablement l’exemple le plus dramatique de ce type d’échecs. L’Odenore (Observatoire des non-recours aux droits et services) estime aujourd’hui que 30 % des allocations sociales ne sont pas perçues, 36 % des personnes ciblées par le revenu de solidarité active n’en bénéficient pas, et plus de 50 % des bénéficiaires potentiels des dispositifs d’aide à la complémentaire santé ne la perçoivent pas.

La santé est un autre domaine où les dispositifs déployés par les pouvoirs publics échouent régulièrement à remporter l’adhésion : les effets secondaires des médicaments et des vaccins sont par exemple redoutés et conduisent les Français à manifester une défiance grandissante contre la médecine conventionnelle et les risques supposés auxquels elle nous expose. Dans le même temps, des menaces bien plus grandes, telles que celles liées à la vitesse sur les routes, au tabac, à l’alcool, à la pollution de l’air, marquent moins les esprits.

L’Organisation mondiale de la santé estime par exemple que la plupart des années de vie en bonne santé dans les pays de l’OCDE qui sont perdues le sont aujourd’hui à cause de comportements évitables, tels que le tabac, l’alimentation trop riche, la consommation d’alcool, les relations sexuelles non protégées, les accidents de voiture, etc.

Mécanismes sous-optimaux

Face à ce constat, il est tentant de conclure que nous sommes irrémédiablement stupides. Notre esprit serait perverti par d’innombrables biais : nous serions tantôt trop optimistes, tantôt trop pessimistes, incapables de maîtriser les notions les plus basiques de probabilités et de statistiques, trop fainéants pour remplir des formulaires, trop impulsifs pour résister aux tentations, pas assez méfiants de certains dangers objectivement importants, et trop méfiants de risques pourtant minimes. La psychologie humaine serait donc une collection de mécanismes sous-optimaux et le cerveau une machine mal câblée.

Le cerveau humain, une machine mal câblée ?
StarGladeVintage/Pixabay, CC BY-SA

En ce qu’ils s’adressent à des humains, les décideurs publics ne peuvent faire l’économie d’une véritable prise en compte de la psychologie lors de la mise en œuvre de réformes. L’intelligence sociale, comme nous le verrons, peut, et doit, être mise au service du bien commun et de l’amélioration de l’action publique. De nombreux gouvernements ont ainsi pris conscience du fait qu’il ne suffit pas d’avoir identifié une bonne solution : les politiques publiques peuvent être bien intentionnées, mais échouer parce qu’elles ne sont pas reçues comme prévu par le public. Les gouvernements anglais, français, australiens, l’OCDE, l’Union européenne, et bien d’autres, s’appuient donc désormais sur des modèles plus réalistes du comportement pour favoriser l’élaboration de politiques publiques plus novatrices, plus adaptées au fonctionnement de l’esprit, et plus évaluées pour s’assurer de leur efficacité.

Dans notre ouvrage Homo sapiens dans la cité : comment adapter l’action publique à la psychologie humaine (éditions Odile Jacob), nous proposons un panorama des différents domaines pour lesquels l’association entre sciences comportementales et politiques publiques a été fructueuse.

L’équité plus que l’efficacité

Au-delà d’échecs d’actions publiques ponctuelles, la représentation des citoyens comme parfaitement informés et rationnels conduit à des problèmes systémiques dans la mise en œuvre des politiques publiques. Une manière de le mettre en lumière est l’ampleur du non-recours. Il s’agit, pour une prestations donnée – par exemple le RSA – de la part des personnes qui pourraient en être bénéficiaires, mais ne font pas ou ne vont pas au bout des démarches nécessaires pour l’obtenir. Et souvent, le non-recours est le plus fréquent chez les personnes qui en ont le plus besoin – typiquement les visites gratuites chez le dentiste. Si le seul modèle qu’on s’autorise à utiliser est celui de l’Homo œconomicus, le non-recours est difficilement explicable, tant les personnes concernées auraient manifestement intérêt à accomplir les démarches.

Une limite de cette analogie est que l’esprit humain ne se conçoit pas isolément des autres. Notre manière de comprendre le monde s’appuie de manière essentielle sur une dimension sociale, sur nos interactions avec les autres.

Cela a des conséquences immédiates sur l’action publique : en mettant en évidence des comportements non coopératifs, des campagnes de sensibilisation peuvent se révéler contre-productives en normalisant le comportement qu’on essaye d’éviter. Il vaut bien mieux montrer que ce comportement est non seulement dangereux, mais minoritaire.

Les campagnes de lutte contre l’alcoolisme étudiant ont connu un tel tournant. L’inconvénient du « Tu t’es vu quand t’as bu ? » est qu’il donne l’impression que beaucoup d’étudiants boivent jusqu’à une ivresse avancée, en faisant une norme implicite. Les campagnes informant du fait que la plupart des étudiantes et étudiants boivent de manière modérée, que l’alcoolisation extrême ne concerne qu’une minorité qui a besoin d’une prise en charge ont été plus efficaces pour éviter les comas alcooliques.

« Tu t’es vu quand t’as bu ? » : campagne de prévention contre la consommation excessive d’alcool de 1996 (Archipub).

Ce fonctionnement explique aussi pourquoi nous acceptons ou rejetons l’action publique moins sur des critères d’efficacité que sur ce que nous percevons comme l’équité. La taxe carbone en fournit un bon exemple. Il n’y a pas vraiment d’argument contre son efficacité pour réduire les émissions de CO2. L’opposition à cette taxe s’est cristallisée sur le fait qu’elle porterait principalement sur les ménages les plus contraints financièrement (pas forcément les plus modestes, d’ailleurs), et qu’elle exemptait des secteurs associés au mode de vie des plus aisés, comme l’aviation.

Plus généralement, il est facile de montrer tant en laboratoire que par les sondages que la plupart des gens n’évaluent pas les politiques publiques de manière utilitariste, en comparant les coûts et les bénéfices, mais sur un principe d’équité fondé sur la coopération conditionnelle : est-ce que cette politique récompense ceux qui coopèrent et punit ceux qui ne le font pas ?

Cet écart trouve une illustration assez spectaculaire dans une expérience qui compare l’attachement à l’État-providence aux États-Unis et au Danemark. Sans surprise, les Danois sont en moyenne plus favorables à un État-providence généreux que les Américains. Sauf qu’en pratique, il ne s’agit pas d’une opinion forte sur l’État-providence en soi !

Approches multiples

Pour le montrer, les chercheurs ont présenté des cas pratiques : faut-il aider une personne dont les difficultés proviennent d’une cause externe (par exemple, un ouvrier chez Kodak, dont l’emploi a disparu à cause de mauvais choix technologiques de son employeur) ? Faut-il aider une personne dont les problèmes sont liés essentiellement à sa paresse ? Danois et Américains répondent de manière pratiquement identique à ces questions. Ce qui est en jeu n’est donc pas l’aide en soi, mais le fait qu’elle aille où non à quelqu’un qui la mérite. Et c’est là que les deux populations diffèrent.

Éditions Odile Jacob

Dans leur majorité, les Danois pensent qu’une personne au chômage est probablement quelqu’un qui n’a pas eu de chance, et qui utilisera l’aide pour retrouver un emploi. Dans leur majorité, les Américains pensent qu’une personne au chômage est paresseuse, et que l’aide ne ferait que l’encourager dans sa paresse. Une appréciation aussi cruciale dans nos sociétés ne repose donc pas sur une vision morale différente, mais sur une différence d’appréciation des autres.

Le programme est donc vaste, puisqu’il s’agit d’agir tant dans la conception que dans la conduite de l’action publique, à travers en particulier de vastes programmes de recherche, d’expérimentation et de formation. Il ne faut toutefois pas perdre de vue que l’objectif reste l’humain, l’impact de l’action publique sur les vies des personnes. Il ne s’agit certes pas de transformer tous les agents publics en spécialistes des sciences cognitives, mais d’agir, à toutes les échelles, avec un modèle, plus riche, plus adapté, plus contextuellement informé du comportement humain.

Les approches pour cela sont multiples, et les sciences cognitives ne sont qu’une partie de la boîte à outils : l’ensemble des sciences humaines ont leur rôle à jouer. Nous pensons naturellement à la sociologie, l’anthropologie ou l’histoire, mais aussi par exemple à la littérature, qui exprime des représentations, des affects, des états subjectifs uniques, qui met le doigt sur des questions ou des aspects qui sont tellement loin de nos expériences personnelles que nous n’aurions jamais pensé à y prêter attention.


Mathieu Perona, directeur exécutif de l’Observatoire du bien-être du Cepremap et co-auteur du livre « Homo sapiens dans la cité », a co-rédigé cet article

Coralie Chevallier does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Quand l’action publique s’inspire des sciences comportementales – https://theconversation.com/quand-laction-publique-sinspire-des-sciences-comportementales-183184

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