Les contentieux climatiques face à la justice : un intérêt grandissant pour le GIEC

Source: The Conversation – France (in French) – By Marta Torre-Schaub, Directrice de recherche CNRS, juriste, spécialiste du changement climatique et du droit de l’environnement et la santé, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Comment les contentieux climatiques renforcent-ils l’atténuation du changement climatique ? Le dernier volet du 6ᵉ rapport du GIEC, publié le 4 avril 2022, souligne l’importance des contentieux dans la reconfiguration de la gouvernance climatique mondiale.

Les contentieux climatiques sont des litiges ayant la question du changement climatique comme objet central de la requête présentée devant la justice. Ce type de contentieux s’est multiplié partout dans le monde depuis 2015, après une décision emblématique rendue par le Tribunal de première instance de La Haye (décision Urgenda). Dans cette affaire, l’ONG Urgenda avait obtenu gain de cause auprès des juges pour que l’État néerlandais accélère ses politiques de réduction de CO2.

Le dernier rapport du GIEC constate le développement de ce type de recours en justice et la place qu’ils occupent désormais dans la lutte contre le changement climatique. Cette reconnaissance par le panel international des scientifiques est novatrice, puisque c’est la première fois qu’il s’intéresse aux dynamiques sociales et juridiques sous-jacentes à ces contentieux.

Le rapport adresse une attention particulière aux différentes mobilisations judiciaires menées par la société civile contre les États et les acteurs privés visant à l’atténuation du changement climatique. Il met en avant les différentes actions du droit qui permettent de faire le lien entre les politiques climatiques nationales et internationales.

Un rapport innovant et audacieux

La contribution du groupe III au 6e rapport du GIEC étudie la littérature sur les aspects scientifiques, technologiques, environnementaux, économiques et sociaux de l’atténuation du changement climatique.

D’une longueur de 2 913 pages, le rapport se fonde sur les publications scientifiques parues entre 2018 et 2021. Il a été rédigé par quatre-vingt-cinq auteurs appartenant à une grande diversité de pays du monde.

Le niveau de confiance de chacun des propos soutenus est exprimé à l’aide de cinq qualificatifs, allant de très faible à très élevé. S’agissant de la manière dont les contentieux climatiques favorisent la gouvernance du climat, le niveau de confiance exprimé apparaît relativement haut, allant selon les passages de moyen à très haut.

Le texte fait état de quatre grands faits majeurs. Le premier constat fait référence au paysage international évolutif dans lequel s’inscrit l’action d’atténuation du changement climatique. Le deuxième est marqué par l’observation d’une grande pluralité d’acteurs. Le troisième explique les liens entre l’atténuation, l’adaptation et le développement. Enfin, le dernier décrit les aspects sociaux.

La montée des contentieux climatiques apparaît comme thème transversal et commun à ces axes.

Une mise en valeur des fonctions des contentieux climatiques

Le rapport aborde la question des contentieux en les décrivant comme un mode de « faire pression » par la société civile sur les États et les entreprises. Les contentieux climatiques sont ainsi analysés par rapport à deux questions : les politiques climatiques et l’amélioration de la gouvernance climatique par les acteurs.

Le rapport se montre audacieux : en réalité, peu de contentieux ont abouti à des résultats tangibles. Ainsi, de près de 1500 requêtes climatiques ayant été présentées en justice dans le monde depuis le début des années 2000, moins d’une centaine a donné lieu à des décisions en faveur des demandeurs.

Cela étant, le rapport du GIEC montre bien qu’il s’agit surtout d’une dynamique progressive ayant un potentiel certain. Il ne s’agit donc pas tant des résultats obtenus, mais de la faculté de ces contentieux à faire pression sur les décideurs.

Le rapport s’exprime également sur l’effet « structurant » des contentieux sur la gouvernance du climat. Les contentieux sont ainsi présentés sous l’angle de la coopération entre acteurs, exposant une analyse du phénomène dans son versant stratégique.

Ces points décrivent bien les différentes possibilités offertes par les contentieux climatiques.

Comment les contentieux climatiques impulsent les politiques publiques

Le résumé pour les décideurs du groupe III du 6ᵉ rapport du GIEC est catégorique :

« La gouvernance climatique agit à travers des lois, stratégies et institutions, fondées dans de situations nationales différentes, renforce l’atténuation au changement climatique en mettant à disposition de cadres engageant divers acteurs… La gouvernance climatique est plus efficace quand elle intègre différentes politiques croisées, dans de domaines différents. »

Cela a été le cas dans différentes requêtes climatiques.

Ainsi, celle interposée en Norvège par Greenpeace en 2017 avait pour principale finalité de faire modifier les politiques climatiques et énergétiques de ce pays afin d’éviter que les forages pétroliers ne continuent. Si elle n’a pas donné lieu à une décision en faveur des demandeurs, elle a permis qu’un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme puisse être déposé récemment. L’affaire est désormais en attente de réponse.

À son tour, l’objectif de l’affaire climatique de l’aéroport de Heathrow à Londres était de faire interdire le projet d’élargissement de l’aéroport. L’ONG demanderesse mettait en avant le fait que ce projet était clairement contraire aux objectifs marqués par l’Accord de Paris. De ce fait, le Plan national d’atténuation du changement climatique devait être mis en conformité avec l’Accord. Là encore, la décision en appel n’a pas été favorable aux demandeurs, mais le raisonnement des juges en première instance soulignait bien la nécessité de prendre en compte l’Accord de Paris pour tout projet pouvant avoir un effet négatif sur le climat.

En France, l’affaire de Grande-Synthe jugée par le Conseil d’État en 2019 et 2021 avait pour objectif de reprocher à l’administration l’inadéquation de ses politiques climatiques avec les objectifs des politiques climatiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre de l’Union européenne et l’objectif de neutralité carbone, ainsi que l’objectif de l’Accord de Paris. Le Conseil d’État a estimé à deux reprises que les objectifs de réduction de CO2 constituaient de véritables « obligations juridiques » pour la France.

Cette affaire s’inscrit clairement dans le volet du dernier rapport du GIEC, comme exemple des effets vertueux des contentieux climatiques sur le réajustement des politiques nationales climatiques.

Une gouvernance climatique restructurée

Le rapport insiste également sur la manière dont les litiges climatiques peuvent restructurer la gouvernance climatique.

Un exemple de ce point est la déjà citée affaire Urgenda aux Pays-Bas, ayant donné lieu à trois décisions en 2015, 2018 et 2019. Ces trois arrêts reconnaissent que l’État a un « devoir de diligence » envers ses citoyens, le rendant ainsi responsable de la direction des politiques climatiques.

En France, l’Affaire du siècle, jugée par deux fois en 2021, reconnaît également une responsabilité partielle de l’État en matière climatique, en attestant d’un préjudice écologique crée à l’atmosphère.

Encore aux Pays-Bas, une décision a été rendue en mai 2021 contre la société Shell pour rappeler à l’entreprise son « devoir de vigilance climatique ».

Cela peut être aussi observé dans une requête déposée devant la Cour de Justice de l’Union européenne, dans laquelle une coalition d’ONG se sont unies pour porter une action en justice climatique. Cette demande n’a pas réussi et semble avoir été classée, mais il n’en demeure pas moins qu’elle pourra permettre à d’autres actions en justice de faire progressivement leur chemin devant les juges européens.

D’autres requêtes déposées auprès de la Cour européenne des droits de l’homme témoignent également de ce constat.

Si toutes les décisions rendues par les juges ne contiennent pas de sanctions contre les administrations ou les entreprises pour leur retard pris dans la mise en œuvre des politiques climatiques ambitieuses, ce type de démarche judiciaire a bel et bien ouvert une voie dans la lutte contre le changement climatique.

Constatées par les auteurs du rapport, ces requêtes et décisions recomposent le paysage de la gouvernance climatique. Il était important qu’un panel d’experts internationaux s’empare du sujet et rende compte que ce phénomène montant a une action positive sur les efforts d’atténuation du changement climatique.

Marta Torre-Schaub does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les contentieux climatiques face à la justice : un intérêt grandissant pour le GIEC – https://theconversation.com/les-contentieux-climatiques-face-a-la-justice-un-interet-grandissant-pour-le-giec-181643

MIL OSI – Global Reports

Images de science : de nouveaux matériaux pour piéger ou tamiser les molécules

Source: The Conversation – France (in French) – By Martin Drobek, Chargé de recherche CNRS, Université de Montpellier

Étape intermédiaire de la synthèse d’une membrane, avant que les interstices entre les cristaux ne soient comblés pour créer une couche compacte et continue de matériaux ultraporeux, de type « metal organic framework » (ou MOF). Martin Drobek, Fourni par l’auteur

Cette image a été prise lors de la formation d’une membrane de matériau ultraporeux, qui permet de « tamiser » les molécules ou de les piéger. Ces matériaux sont notamment développés pour la séparation de mélanges de gaz, la dépollution de l’air ou de l’eau, ou l’administration des principes actifs de médicaments plus efficacement.

Ces matériaux sont composés de briques élémentaires qui forment des maillages d’une impressionnante diversité. Les briques peuvent être assemblées à façon comme un véritable « jeu de Lego » à l’échelle nanométrique.

Elles sont constituées d’ions métalliques reliés entre eux par des molécules organiques jouant le rôle de ciment et d’espaceur. Ces réseaux, dits « métallo-organiques » (ou « MOFs » pour metal organic framework en anglais), permettent la formation de structures moléculaires en nombre quasi-illimité et aux propriétés physiques et chimiques ajustables. Certains « MOFs » peuvent accueillir et transporter de petites molécules de gaz, comme l’hydrogène, d’autres peuvent piéger et restituer de grosses molécules, par exemple des principes actifs de médicaments.

Leur nature hybride, à la fois organique et inorganique, confère aux « MOFs » une structure très souple. Leur porosité extrêmement élevée, avec un maillage de petits pores réguliers et bien ordonnés, explique leur faible densité et leur grande surface interne accessible, de la taille d’un terrain de foot pour un seul gramme de matériau ! Une telle surface – plusieurs milliers de mètres carrés – dépasse largement celle des matériaux poreux de référence, comme les zéolithes ou les charbons actifs.

La plupart des « MOFs » sont, par défaut, préparés et utilisés sous forme de poudres, mais pour exploiter au mieux leur potentiel applicatif à grande échelle et au niveau industriel, une « mise en forme », par exemple en granulés ou couches minces, est généralement requise et les coûts de production doivent être compétitifs.

Tamiser les molécules à travers un réseau poreux très sélectif

À l’Institut européen des membranes à Montpellier, nous nous intéressons à ces matériaux pour le développement de membranes permettant de séparer des mélanges de gaz par un effet de « tamisage moléculaire ». Déposées en surface de capteurs de gaz, de telles membranes permettent notamment d’améliorer la sélectivité de la détection de gaz toxiques ou explosifs, grâce à leur transport préférentiel dans les pores.

En modulant la longueur des molécules organiques qui relient les centres métalliques, on peut ajuster la taille des pores. La majorité des « MOFs » sont microporeux (pores de diamètre inférieur à 2 nanomètres) et leurs pores peuvent accueillir et transporter, outre l’hydrogène, d’autres petites molécules de gaz ou de vapeurs tels que l’eau, l’oxygène ou le dioxyde de carbone.

Actuellement, nous portons une attention particulière aux détecteurs d’hydrogène en relation avec les problèmes de sécurité posés par la production, le transport, le stockage et l’utilisation de ce gaz. La stratégie consiste à recouvrir le matériau sensible du capteur avec une couche d’un type de « MOFs » spécifique. L’effet séparatif de ce tamis moléculaire permet à l’hydrogène de diffuser facilement jusqu’au capteur tout en rejetant les autres gaz du mélange.

Piéger des molécules comme dans des cages

Toutefois, étant donnée la diversité des structures et fonctionnalités possibles, le champ d’application des « MOFs » est bien plus large. En effet, leurs pores correspondent aux dimensions d’une large diversité de molécules courantes et ils peuvent être utilisés comme des éponges à nano-cages pour l’adsorption sélective de ces molécules.

Pour ces applications, on s’intéresse aussi à des « MOFs » mésoporeux (diamètre supérieur à 2 nanomètres). Leur principal atout repose sur la possibilité de les utiliser pour encapsuler des systèmes moléculaires de grande taille, par exemple des protéines ou des médicaments, des nanoparticules ou des assemblages « macromoléculaires » (groupement de molécules géantes).

On peut donc envisager le développement d’architectures complexes de type « MOFs » pour stocker et produire de l’énergie, dépolluer l’air ou l’eau par l’adsorption sélective de composés nocifs ; ou dans le domaine de la santé, par exemple pour la distribution contrôlée de principes actifs.

Martin Drobek a reçu des financements de Institut Carnot Chimie Balard Cirimat (projet CExHy).

Anne JULBE a reçu des financements de l’Agence Nationale pour la Recherche :
Projet ANR-20-CE04-0012- SemMOFAir (2021-2025)

Didier Cot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Images de science : de nouveaux matériaux pour piéger ou tamiser les molécules – https://theconversation.com/images-de-science-de-nouveaux-materiaux-pour-pieger-ou-tamiser-les-molecules-182340

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Helen : « Pourquoi on peut avoir des fourmis dans les pieds ? »

Source: The Conversation – France (in French) – By Zachary Gillen, Assistant Professor of Exercise Physiology, Mississippi State University

Imagine que tu es en train de regarder ton dessin animé préféré à la télé. Tu décides de croiser les jambes. Quand l’épisode s’arrête, tu essaies de te lever mais tu te rends compte que tu ne sens plus ton pied droit. Au début, tu ne peux pas le bouger et tu sens des picotements : les fameuses « fourmis ». Pendant une ou deux minutes, la sensation est très bizarre mais assez vite tu peux à nouveau marcher normalement.

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je suis un physiologiste de l’exercice, un scientifique qui étudie ce qu’il se passe dans notre corps quand nous bougeons ou que nous faisons du sport.Le but de mes recherches est de comprendre comment le cerveau communique et contrôle les différentes parties de notre corps. Quand tu as des fourmis, quelque chose cloche dans la communication entre ton cerveau et les muscles de la jambe.

À chaque fois que tu décides de bouger, ton cerveau envoie des signaux à tes muscles pour s’assurer qu’ils fonctionnent correctement. Quand le cerveau ne peut pas parler à un muscle, des choses bizarres se produisent dont cette sensation que ton pied ne réponde plus.

Elle commence généralement par une sensation d’engourdissement ou de picotement dans cette zone. Cette sensation est connue sous le nom de paresthésie.

Certaines personnes pensent à tort que cette sensation est due à un problème de circulation sanguine. Elles imaginent que la sensation d’endormissement survient lorsque le sang, qui transporte les nutriments dans tout le corps, ne parvient pas à atteindre le pied. Mais ce n’est pas le cas.

Quand tu ne sens plus ton pied, c’est parce que les nerfs qui le connectent à ton cerveau se font écraser à cause de la position dans laquelle tu es assise. Souviens-toi, ce sont ces nerfs qui transportent des messages dans les deux sens pour permettre à ton cerveau et à ton pied de communiquer entre eux. Si les nerfs ont été comprimés pendant un certain temps, tu n’auras pas beaucoup de sensation dans ton pied, car il ne pourra pas transmettre ses messages normalement à ton cerveau pour lui indiquer comment il se sent ou s’il bouge.

Lorsque tu recommences à bouger, la pression sur les nerfs est relâchée. Ils se « réveillent » et tu commences à ressentir cette sensation de « fourmis ». Ne t’inquiète pas, cette sensation ne durera que quelques minutes, puis tout redeviendra normal.

Maintenant, la question importante : Est-ce dangereux ? La plupart du temps, lorsque ton pied, ou toute autre partie du corps s’endort, c’est temporaire et il n’y a pas lieu de s’inquiéter. En fait, comme cela ne dure qu’une minute ou deux, tu ne t’en souviendras peut-être même pas à la fin de la journée.

Pour éviter cette sensation désagréable, tu peux suivre ces conseils :

  • Changer régulièrement de position

  • Ne pas croiser les jambes trop longtemps

  • Ne pas rester trop longtemps assise.


Diane Rottner, CC BY-NC-ND

Si toi aussi tu as une question, demande à tes parents d’envoyer un mail à : tcjunior@theconversation.fr. Nous trouverons un·e scientifique pour te répondre.

Zachary Gillen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Helen : « Pourquoi on peut avoir des fourmis dans les pieds ? » – https://theconversation.com/helen-pourquoi-on-peut-avoir-des-fourmis-dans-les-pieds-183257

MIL OSI – Global Reports

On the trail of the origins of Covid-19

Source: The Conversation – France (in French) – By Véronique Chevalier, Veterinarian epidemiologist, Cirad

Cave inhabited by bats. Sanatana/Shutterstock, CC BY

As the Covid-19 virus (coronavirus SARS-CoV-2) continues to spread and claim victims worldwide, its origins remain unknown. Each scientific community puts forward its own theory, with some suggesting the virus may have leaked out of a laboratory.

Another theory, based on recent studies of the Wuhan wet market in China, along with others carried out in Cambodia, Laos, Japan, China, and Thailand, posits that an ancestral virus in rhinolophus bats went on from infecting wild and/or domestic animals to humans. Indeed, in these different studies, several viruses with genetic sequences very similar to SARS-CoV-2 were isolated in these bats.

A missing link

Though it has been shown some bat species have hosted these coronaviruses naturally, the wild or domestic animal (or animals) that acted as a bridge between them and humans – the missing link – remains unidentified. Pangolins were first suspected, but now appear to have been collateral victims rather than one of these much-talked-about missing links. A coronavirus genome sequence detected in pangolins was indeed related to that of SARS-CoV-2, but the rest of the genome was too distant from it genetically to back the hypothesis.

Moreover, the pangolins hosts in which the viruses that were genetically close to SARS-CoV-2 were found had mostly been confiscated at live-animal markets, at the end of the supply chain. As a result, they had been in lengthy contact with other animal species. It is very likely they were infected along this supply chain rather than in their natural environment. Mink farms were also suspected of being an intermediate host in China.

Lastly, pangolins and rhinolophus bats do not share the same habitat, making it highly unlikely there was any contact between the two species in which the virus jumped from one to the other. On the other hand, civets and raccoon dogs could be an intermediate source of SARS-CoV-1). Rodents or primates could also carry pathogens with zoonotic potential, such as hantaviruses – which can cause haemorrhagic fever with renal syndrome – or filoviruses, which include the Ebola virus. The latter is passed on to humans through wild animals, in particular bats, antelopes, and primates such as chimpanzees and gorillas, then spreads among humans, mainly by direct contact with blood, secretions and other bodily fluids from infected people. The average case fatality rate is around 50%.

In 2013, initial cases of disease from the Ebola virus were detected in West Africa. The rise of these cases led to over 10,000 deaths, mainly in Guinea, Liberia, and Sierra Leone.

The risky habit of bushmeat-eating

Activities such as hunting, animal-handling or eating meat from wild animals therefore create the conditions for viruses to spread from animals to humans – a potentially devastating phenomenon called “spillover”.

The ZooCov project has sought to define and quantify this risk in Cambodia. For almost two years – and right from the start of the pandemic – it has adopted a “One Health” approach to explore whether – and how – pathogens such as coronaviruses can be passed on to humans from wild animals that are hunted and eaten.

Indeed, in South-East Asia, wild animals are regularly traded, and bushmeat is customarily eaten. This eating habit is often opportunistic. In some communities, it complements a low-protein diet. It can also be frequent and targeted. In Cambodia, 77% of 107 families interviewed in the ZooCov project said they had eaten bushmeat in the past month.

Use for medicinal purposes is also widespread. In Vietnam, an analysis of records of the Vietnamese authorities confiscating pangolins and related by-products between 2016 and 2020 reported 1,342 live pangolins (6,330 kg), 759 dead pangolins or pangolin carcasses (3,305 kg), and 43,902 kg of pangolin scales.

Yet this consumption also has a cultural and social dimension that is still not properly understood. Among the well-off – and often in big cities – people sometimes eat bushmeat out of a desire for social status, and a belief that eating it endows them with the physical or physiological attributes of the animal. They also sometimes eat bushmeat out of rejection of industrially produced meat, considered unhealthy. Animals are widely reared to meet this demand and the demand for fur production.

In the Stung Treng and Mondolkiri provinces of Cambodia, where protected forest areas remain, researchers surveyed more than 900 people living on the edge of these forests to determine the structure of the illegal bushmeat trade. Statistical analyses are underway to identify the people most at risk of contact with wildlife thus with such pathogens. We already know those exposed are mostly young middle-class men, and that some communities are more exposed than others. Sociological studies have also helped better grasp today’s context: the legal framework, the profiles of players in the trade, their motives and deterrents in trade and consumption of wild animals, and how the context has changed with each different health crisis (bird flu, Ebola, SARS-CoV-1, etc.).

Which populations are most at risk?

These successive crises seem to have scarcely affected the habits of these communities. Beyond regularly eating bushmeat, one fourth of the families surveyed said they still hunted or ensnared wild animals, and 11% claimed to sell bushmeat or wild animals. Furthermore, in the same areas of study, over 2,000 samples taken from wild animals trafficked or eaten for subsistence – bats, rodents, turtles, monkeys, birds, wild pigs, etc. – were analysed. Some of these samples tested positive for coronaviruses and scientists at the Institut Pasteur du Cambodge (IPC) are currently sequencing their genome in a bid to learn more about their origin, evolution, and zoonotic potential. Finally, researchers collected blood samples from over 900 people from the same region to find out whether they had been in contact with a coronavirus or coronaviruses. These analyses are still underway, but what we do know is that these people had not been exposed to SARS-CoV-2 when the survey was conducted.

If the Covid crisis has taught us anything, it is the importance of detecting such emergences early in order to nip the pathogens in the bud. While many questions remain about the way cases emerge, there are just as many questions about the monitoring systems that should be set up to track them. The results of the ZooCov project will be used to develop a system for detecting spillover of zoonotic viruses early, particularly by strengthening the system for monitoring wildlife health that is already in operation in Cambodia, which was set up by the Wildlife Conservation Society (WCS). Other large-scale projects in research and development will help us understand, detect, and prevent these phenomena of emerging cases.


The authors would like to thank Cambodia’s Ministry of Health, its Ministry of Agriculture, Forestry and Fisheries, and its Ministry of Environment, as well as all the project’s partners: Institut Pasteur du Cambodge (IPC), the Wildlife Conservation Society (WCS), Flora and Fauna International (FFI), Institut de Recherche pour le Développement (IRD), Hong Kong University (HKU), the GREASE network, International Development Enterprise (iDE), the World Wildlife Fund (WWF), Elephant Livelihood Initiative Environment (ELIE), BirdLife International, Jahoo, and World Hope International.

Translated from the French by Thomas Young for Fast ForWord.

Véronique Chevalier a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), la Région Occitanie et la Fondation Pasteur.

François Roger et Julia Guillebaud ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. On the trail of the origins of Covid-19 – https://theconversation.com/on-the-trail-of-the-origins-of-covid-19-182880

MIL OSI – Global Reports

Gratuité des transports : comprendre un débat aux multiples enjeux

Source: The Conversation – France (in French) – By Arnaud Passalacqua, Professeur en aménagement de l’espace et urbanisme, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

La gratuité des transports fait beaucoup parler d’elle. Récemment, elle est apparue à plusieurs reprises dans les débats de la campagne présidentielle : par exemple appliquée aux transports urbains comme une réponse à la tension sur les carburants provoquée par la guerre en Ukraine, pour Yannick Jadot, ou appliquée au TGV comme une mesure de pouvoir d’achat pour les jeunes, pour Marine Le Pen. Quand bien même la tarification des transports urbains ne relève pas de l’échelle gouvernementale tandis que celle du TGV n’en relève que de façon indirecte par l’intermédiaire de la SNCF.

La présence médiatique de la gratuité des transports est toutefois demeurée plus faible que lors des dernières élections municipales, qui ont vu de très nombreuses listes proposer une telle mesure, comme l’a analysé l’ingénieure du Cerema Sophie Hasiak.

Depuis le milieu des années 2010, la gratuité est devenue l’un des thèmes majeurs des débats portant sur les politiques publiques de mobilité à l’échelle locale, c’est-à-dire celle assurées par des autorités organisatrices. Toutefois, comme pour le tramway au cours des années 1990, la gratuité se trouve aujourd’hui au cœur de controverses très vives.

Une mesure polarisante

On peut s’interroger sur les ressorts du caractère clivant d’une mesure qui pourtant ne paraît pas être en elle-même susceptible de changer la vie urbaine du tout au tout. Le caractère radical de l’opposition paraît lié au fait que les transports publics sont un secteur où les investissements sont massifs, qu’ils soient symboliques, supposés porter l’image de la ville ou l’urbanité des lieux, comme dans le cas du tramway ou du Grand Paris Express, ou financiers, comme à Lyon, où 492 millions d’euros doivent être investis en 2022, ce que la gratuité viendrait dégrader.

L’opposition peut aussi se fonder sur l’idée que cette mesure, qui a nécessairement un coût, ne serait pas la plus appropriée pour décarboner les mobilités, ce qui est affiché comme l’objectif central des politiques publiques. Du côté des pro-gratuité, ce sont souvent les revendications venues des groupes les plus radicaux de la gauche qui sont les plus visibles du fait que la gratuité renvoie à un droit à la mobilité, voire un droit à la ville, quand bien même cette mesure est instaurée par des majorités de gauche comme de droite.

Cette polarisation nuit à une compréhension satisfaisante de ce qu’est la gratuité des transports, en particulier du fait qu’elle conduit à poser la question en des termes généraux, souvent abstraits des éléments de contexte qui peuvent donner à cette mesure des sens bien différents, en fonction de la fréquentation du réseau, de son taux de couverture des dépenses de fonctionnement, de la conception de l’offre de transport…

Pour discuter d’un phénomène, il convient d’abord de le documenter. C’est l’objectif que s’est fixé l’Observatoire des villes du transport gratuit, né en 2019 avec l’appui de la Communauté urbaine de Dunkerque et de l’Agence d’urbanisme et de développement de la région Flandre-Dunkerque (Agur), puisque cette ville est l’une des principales agglomérations françaises à avoir décrété la gratuité sur son réseau. Il s’agit ainsi d’ouvrir le regard sur la gratuité, au-delà de ce qui est souvent l’entrée principale des débats : le report modal.

Le report modal comme seule clé de lecture ?

Alors que le champ médiatique présente généralement le sujet sous l’angle de la question financière, le report modal est le thème principal des débats dans les publics experts, pour qui la question du financement relève plus de choix politiques que d’une véritable difficulté.

Le report modal, qui pourrait désigner tout changement d’un mode de transport pour un autre, est ici compris comme celui devant voir les personnes se reporter depuis l’automobile vers les transports collectifs.

La question est de savoir qui sont celles et ceux qui constituent la hausse de fréquentation généralement constatée après une mesure de gratuité. S’agit-il d’automobilistes ? De cyclistes ? De piétons ? Ou de nouveaux déplacements qui n’étaient jusque-là pas réalisés ? Par exemple, le report modal est l’entrée principale des articles publiés par The Conversation, signés des économistes Frédéric Héran et Quentin David.




À lire aussi :
L’effet limité de la gratuité des transports en commun sur la pression automobile


Cette question n’est évidemment pas illégitime. Mais elle pose bien des difficultés. D’une part, elle est difficile à objectiver, puisque la gratuité n’arrive jamais seule dans un contexte urbain qui serait immuable, du fait d’effets démographiques, d’ouvertures de zones commerciales ou de nouvelles aires d’urbanisation.

Les enquêtes ne sont d’ailleurs pas toujours disponibles pour mener des comparaisons. D’autre part, l’objectif du report modal, pour intéressant est rarement atteint par les politiques publiques de transport, y compris les plus coûteuses, comme celles qui ont porté l’essor du tramway. La vision qu’il suppose est assez réductrice, dans la mesure où il reste cantonné à l’offre de mobilité, alors que l’on sait que les leviers sont aussi du côté de la demande, alimentée par la forme urbaine dépendante d’une automobile encore assez peu contrainte.

L’enjeu du report modal croise aussi l’enjeu financier. Si les transports publics sont une activité qui n’est jamais rémunératrice, les rendre gratuits correspond-il à un usage pertinent des deniers publics ? Ces crédits devraient-ils être utilisés autrement ? C’est justement ce dont une évaluation élargie doit permettre de juger en complétant l’entrée par le seul report modal.

Une nécessaire pluralité des questionnements

Premièrement, au vu de l’hétérogénéité des situations, il est primordial d’évaluer les résultats attendus en fonction des objectifs fixés en amont. Or, différents buts peuvent être poursuivis par la mise en place de la gratuité : intégration sociale, report modal, décongestion du centre-ville, attractivité pour certains publics, distinction du territoire métropolitain vis-à-vis de ses périphéries, amélioration du taux de remplissage de son réseau, attractivité vis-à-vis des entreprises…

La gratuité étant un choix politique, c’est ainsi qu’il faut la comprendre, peut-être y compris dans ce qu’elle peut porter de stratégie personnelle des élues et élus, comme dans le cas de Patrice Vergriete à Dunkerque, qui a construit son premier mandat sur cet enjeu, ou, historiquement, de Michel Crépeau à La Rochelle, à l’heure des premiers vélos en libre-service en 1976, dont le succès lui a permis de s’afficher comme figure de l’écologie politique émergente.

Le maire de Dunkerque Patrice Vergriete s’explique sur la gratuité des bus dans sa ville. YouTube.

Deuxièmement, il convient d’observer l’ensemble des effets de la gratuité : temps court et temps long, effets financiers et effets sociaux, effets sur les pratiques comme sur les images sociales, effets sur le réseau comme sur l’urbanisme et l’équilibre territorial en général… Ce que l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) a entrepris, en finançant des études s’intéressant au groupe social des jeunes ou aux effets de la gratuité sur les pratiques professionnelles au sein de l’exploitant d’un réseau.

Dans une approche économique, il est possible de porter un regard différent, comme celui des économistes Sonia Guelton et Philippe Poinsot, qui se penchent par exemple sur les finances locales des villes à gratuité, finalement peu mises à l’épreuve par une telle mesure. Dans un contexte où les recettes ne couvrent bien souvent que de 10 à 15 % des coûts d’exploitation, les situations financières des villes à gratuité et des villes à réseau payant peuvent d’ailleurs être assez similaires. Il en va différemment pour les villes bien plus performantes sur ce critère, comme les agglomérations parisienne et lyonnaise, qui font toutefois plus figure d’exceptions que de normes en la matière.

Troisièmement, il faut aussi accepter que la gratuité, comme beaucoup d’autres mesures, ne puisse s’évaluer de façon complètement isolée et indépendamment d’autres éléments de contexte. En d’autres termes, une forme de modestie s’impose, du fait que la gratuité n’arrive pas seule dans un contexte qui resterait figé avant et après sa mise en œuvre et où les données collectées en amont existeraient et permettraient de mener des comparaisons simples avec celles collectées en aval. Une telle situation ne peut exister car la gratuité ne prend son sens que parmi d’autres mesures touchant aux mobilités. Ce qui ne signifie pas que rien ne peut en être dit mais que la première entrée doit être celle du contexte local, loin des jugements généraux portant sur la pertinence a priori ou non de la mesure.

Refonder le débat

Ce constat invite donc à construire collectivement un cadre de débat où la gratuité des transports puisse être discutée sereinement, en se départant des réactions épidermiques ou des spontanéités militantes qu’elle suscite habituellement. Une approche laïque de la gratuité, pour reprendre Jean-Pierre Orfeuil.

Certains supports ont d’ores et déjà engagé un tel mouvement, comme la revue Transports urbains ou le Forum Vies Mobiles. Tout récemment, une nouvelle marche a été franchie par la première publication de l’Observatoire des villes du transport gratuit, qui aborde les grandes idées reçues touchant à la gratuité pour les déconstruire à partir des éléments scientifiques disponibles. Qu’elles plaident en faveur de la gratuité ou contre elle, ces idées reçues sont essentielles à éclairer, tant elles perturbent un débat qui a tant de difficultés à se poser.

Une autre façon de le faire est aussi d’élargir le regard à l’international, comme le propose le projet LiFT. Si des conditions nationales peuvent expliquer des situations de gratuité, comme l’existence particulière du versement mobilité en France, regarder ailleurs permet de se défaire de nombre de préjugés sur la gratuité.

Le sens qu’elle prend au Luxembourg, à Tallinn ou à Kansas City n’est pas identique, du fait des objectifs, des contextes sociaux et urbains ou du statut de ce que sont les transports publics, pensés comme solutions écologiques visant le report modal ou comme solution sociale pour les plus pauvres. Plus généralement, le sens de la gratuité des transports n’est peut-être pas le même que celle d’autres services urbains ou services publics locaux, souvent gratuits mais rarement qualifiés comme tels.




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Transports publics gratuits, une mesure inefficace contre la pollution en ville


C’est donc aussi aux mots qu’il convient de réfléchir. Gratuité agit comme une catégorisation qui masque bien des différences entre les villes ayant aboli tout ou partie de la tarification de leur réseau, de même qu’elle masque des continuités avec les villes où la tarification existe, en particulier sur le plan financier. Plus globalement, ce débat invite à revoir le sens d’expressions centrales dans les études de transport, comme l’idée de report modal ou les catégorisations habituelles entre automobilistes, piétons ou cyclistes, ce que nous sommes bien souvent toutes et tous au fil de nos activités.

Finalement, c’est même peut-être la notion de transport qui mérite d’être revisitée. Ce débat sur la gratuité ne nous invite-t-il pas à penser que le transport n’est pas juste là pour nous transporter mais se trouve être un vecteur portant bien d’autres choses : nos idéaux, nos envies, notre désir de vitesse ? La base étroite sur laquelle la gratuité se trouve souvent jugée n’est-elle pas celle qui vit dans l’illusion que le transport sert à transporter, alors qu’il porte une forte diversité de charges, du désenclavement territorial à l’idée d’innovation technologique en passant par les ambitions politiques, qu’on le veuille ou non ? Dès lors, si le transport porte autre chose, la gratuité ne peut-elle pas apporter autre chose ?

Arnaud Passalacqua est co-président de l’Observatoire des villes du transport gratuit.

ref. Gratuité des transports : comprendre un débat aux multiples enjeux – https://theconversation.com/gratuite-des-transports-comprendre-un-debat-aux-multiples-enjeux-182796

MIL OSI – Global Reports

Chroniques d’Ukraine : les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre

Source: The Conversation – France (in French) – By Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2

Kharkiv, fin avril 2022 Romain Huët, Author provided

Dans Chroniques d’Ukraine, le chercheur Romain Huët nous raconte comment la guerre change le quotidien d’une population. Sur le terrain durant les mois d’avril et mai 2022, il documente le conflit au plus près pour The Conversation.


Kharkiv, partie 2.

Il m’a fallu seulement cinq heures pour rejoindre Kharkiv depuis Kiev. En dépit de l’intensité des combats, les trains fonctionnent toujours. Face à la gare, je me repose du trajet en buvant un café. J’entends alors les premiers sons d’explosions à quelques kilomètres de là. Comme toutes les personnes qui se trouvent autour de moi, je feins de n’avoir rien entendu, comme si tout cet acier dans le ciel n’avait aucune existence. Il a fallu que quelques militaires nous somment de nous abriter dans la gare pour que ces explosions relativement lointaines aient quelque effet sur nous.

Kharkiv est située dans le Nord-Est, non loin de la frontière russe. La ville, peuplée avant le conflit de près d’un million et demi d’habitants, est agréable. De nombreux espaces verts s’étendent un peu partout et promettent à ses habitants quiétude et promenades familiales. Sur le plan architectural, on y reconnaît de nombreux styles différents : art nouveau, bâtiments néoclassiques que l’on doit à son fameux architecte Oleksiy Beketov. Je me promets d’y retourner quand la paix reviendra. Je suis en train de passer à côté d’une histoire riche et vivante.

Kharkiv, début mai 2022.
Romain Huët, Fourni par l’auteur

Je marche en direction d’un groupe de volontaires qui m’accueillera pendant une dizaine de jours. La statue du poète Taras Chevtchenko, non loin de l’immense place de la Liberté, est recouverte de bâches et de sacs de sable. Elle est intacte. La poésie résiste encore à l’empire de la destruction.

La statue de Taras Chevtchenko, dans le centre de Kharkiv.
Romain Huet, Fourni par l’auteur

Pour le reste, je découvre un centre-ville largement écroulé par les bombardements. Plusieurs bâtiments officiels ont littéralement été détruits dans les premières semaines de la guerre. Les Russes ont fait quelques incursions dans la ville sans être parvenus à en prendre le contrôle. Aujourd’hui, ils sont à quelques kilomètres d’ici. Les tirs de roquettes et autres bombes s’abattent toute la journée, en particulier sur les quartiers Est de la ville. L’armée ukrainienne riposte et s’emploie à contenir l’avancée des Russes. À en croire ce qu’ils m’en racontent, les Ukrainiens ont l’ascendant.

Sinistre vertige de la désolation : le silence des « nouvelles » ruines

J’observe ces destructions dont seule la guerre est capable : murs éventrés et brûlés, étages d’immeubles pulvérisés, toits écroulés, monticules désordonnés de bétons, gravats et bouts de verre partout sur le sol, etc. Dans les premiers moments de mon arrivée, ces destructions ne m’ont pas fait grand effet comme si mes voyages précédents en Syrie (2102-2018) m’avaient immunisé contre les dangers d’une sensibilité trop ouverte. C’est ainsi qu’on enjambe le réel pour lui faire face. Banaliser est une façon de domestiquer l’inquiétant.

Romain Huet. Cliquer pour zoomer, Fourni par l’auteur

Mais à mesure que je marche seul dans Kharkiv, dans des rues absolument vides, je ne suis pas pour autant d’une grande sérénité. Au loin, les tirs de roquettes sont réguliers. Les puissants bâtiments effondrés deviennent désaffectés : sinistre vertige de la désolation. Je voudrais faire parler ces « nouvelles » ruines, lire ce qu’elles ont à dire. Mais elles se tiennent en silence, un silence glaçant. Diane Scott, dans son passionnant essai sur les ruines, enseigne mon regard et m’aide à le mettre en mots. Ce qui était autrefois animé est désormais silencieux. Ces destructions offrent à voir un monde pulvérisé. Les ruines cultivent l’incrédulité à l’égard du monde ; aussi monumental qu’il puisse être, il est susceptible d’effondrement. Elles signalent un vacillement du présent. En Ukraine, on ne compte plus les villes qui ne sont perçues que depuis leur destruction prochaine.

Non loin, les tirs de roquettes rompent ce silence et rappellent que la ruine est « nouvelle ». Les sens sont captivés par ces signes menaçants. On s’en remet alors à soi. Face au hasard des circonstances d’être au mauvais endroit, au mauvais moment, on songe à sa sécurité. Dans un cas comme celui-ci, il n’y a pas beaucoup de règles de prudence à respecter : éviter les grands boulevards, repérer les parapets de béton, remparts dérisoires contre les déflagrations, et marcher vite.

Dans la vie précaire et menacée, un centre de volontaires

J’arrive au centre de volontariat. Le lieu est accueillant et inspire la confiance. Il est tenu par une vingtaine de jeunes volontaires âgés de 20 à 30 ans. Anciennement, il s’agissait d’un bar associatif. On s’y rendait pour boire un verre, y rencontrer ses amis et écouter un concert. La scène est encore là, le bar aussi. Il ne manque que ses clients habitués. La décoration est simple et sans cohérence. On perçoit qu’elle s’est faite par de nombreuses mains, au gré des bonnes volontés et inspirations de ses visiteurs. Cette pièce de vie fait une centaine de mètres carrés. Sur son côté, une porte ouvre sur une autre salle, plus étroite, où un billard occupe la plus grande partie de l’espace.

Au centre de volontaires.
Romain Huët

C’est le « centre d’appel » du groupe, c’est-à-dire un bureau où deux personnes s’affairent à répondre aux multiples demandes humanitaires provenant des habitants de la ville. C’est aussi la salle fumeur. Il y a également une grande cuisine équipée pour faire à manger pour de grands groupes. Deux cuisiniers volontaires l’occupent chaque jour. L’étage se compose un bureau d’une dizaine de mètres carrés, puis d’un étroit couloir où sont empilés les stocks de marchandises. Des cartons en piles branlantes occupent tout le mur du sol au plafond. Enfin, on y trouve une salle de bain en mauvais état mais fonctionnelle.

Le sous-sol fait office de dortoir. Une vingtaine de couchettes à même le sol et serrées les unes contre les autres meublent cet espace désordonné. La lumière orangée donne un aperçu incertain du lieu. Ce sont des combles souterrains aménagés dans l’urgence et améliorés au quotidien. Quelques chats y habitent. À les entendre gratter, sauter et filer, ils ont manifestement l’air de se plaire dans ce lieu peuplé de vies qui se reposent. C’est là où les volontaires dorment et où les jeunes couples se trouvent une intimité dans les temps de l’après-midi. Ce sous-sol est un monde caché : dépourvu de confort mais sécurisant. Le début de la guerre est encore trop récent pour réunir en un même lieu ces deux qualités. C’est là que j’ai été accueilli pendant une semaine.

Ce centre de volontariat a été constitué dès le commencement de la guerre par Bohdan, le gérant du bar. Au départ, il a accueilli en urgence les civils paniqués par les bombardements. Les premières semaines ont été violentes et les habitants impréparés à un tel contexte. Une soixantaine de personnes se sont réfugiées dans ce lieu.

Daria, à peine trente ans, s’occupe également du bar. Elle prend en charge le « call center ». Avec ses cheveux décoiffés et colorés d’un bleu incertain, elle transpire la bonne volonté. Son visage est fatigué mais ses yeux sont vifs comme si rien de ce qui passe autour d’elle ne lui échappe. Avant la guerre, elle était barmaid. Elle me raconte qu’elle aime la nuit, son ambiance, ses temps qui s’étirent, ses effusions. Elle me parle d’une jeunesse que l’on retrouve partout ailleurs. Celle de Daria a pris un tournant radical.

En 2015, elle s’est portée volontaire dans le Donbass. Elle apportait quelques aides matérielles. Son engagement était irrégulier, au gré des impulsions et de la sensibilité du moment. Elle n’ignorait pas la guerre et elle se doutait bien qu’elle pourrait arriver jusqu’ici :

« J’étais préparée. J’attendais la guerre. Du coup, c’était plus facile de me préparer. En fait, quand la guerre est arrivée, je savais que j’aurais un rôle. »

Néanmoins, les premiers jours ont été chaotiques : ambiance de fin de monde où la peur agitait tous les civils amassés dans cet espace exigu : « On passait notre temps à faire à manger, à soutenir psychologiquement les personnes les plus fragilisées et à attendre d’y voir plus clair sur la situation. »

Progressivement, la situation s’est normalisée. Ils ont mis en place une organisation de distribution alimentaire qu’ils vont livrer chaque jour dans les quartiers les plus exposés aux affrontements. Quotidiennement, ils apportent une centaine de sacs contenant farine, eau, boîtes de conserve, quelques fruits et légumes, produits de toilette et parfois de la viande. La composition des sacs varie en fonction de l’aide qui provient des pays voisins. Ils ne sont pas soutenus par une quelconque ONG internationale, mais ils ont bricolé leurs réseaux à partir de leurs connaissances personnelles. Une nouvelle fois, je constate cette aptitude au bricolage qui rend leur organisation vulnérable, tributaire des responsabilités que chacun endosse, de l’endurance dont ils sont capables.

Ivan : « je me suis habitué à la guerre »

Ivan, 27 ans, est l’un des vingt volontaires. Il s’occupe de l’intendance avec Daria. Je l’ai particulièrement en affection. Son visage est toujours allumé par un sourire tantôt malin, tantôt rieur. Il est collectionneur de tout ce qu’il trouve. En ce moment, son nouveau hobby est de collectionner les capsules de canettes. Régulièrement, je le vois chercher sur le sol à la quête d’une nouvelle pièce qu’il ajoutera à sa collection. Il en a plus de 150. Il m’explique que sa petite amie, en échange d’un cadeau, le couvre de baisers. Alors, il collectionne et a toujours quelque chose à lui offrir.

Ivan est un peu l’homme à tout faire. Il conduit, répare, approvisionne le lieu des biens nécessaires, nettoie, aide aux nombreuses tâches domestiques. Sa présence généreuse détend l’atmosphère. Avant la guerre, il était barman et tout à fait satisfait de son travail fraîchement obtenu. Le Covid est venu défaire ses plans. Inemployé pendant de longs mois, ou faisant quelques jobs temporaires, il venait de trouver une place comme vendeur de voitures à Kharkiv. Les commissions sur les ventes lui assuraient un revenu inespéré et il en était tout à fait satisfait. La guerre a ruiné ses plans.

Ivan, pendant une livraison.
Romain Huët, Fourni par l’auteur

Il m’assure qu’il s’est habitué à la guerre. Il n’est plus habité par la peur. Le son des explosions lui est familier et banal. Beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet mais je ne crois pas inutile d’insister à nouveau sur ce fait. Dans les moments d’ennui, je me rends dans l’un des nombreux parcs de la ville. Je lis Romain Gary, j’écris, et j’observe le paysage.

Non loin de moi, de jeunes adolescents jouent au basket, d’autres au ping-pong. Il ne se passe pas dix minutes sans que l’on entende une explosion. Certaines sont lointaines, d’autres plus proches, à 2 kilomètres environ. Je ne quitte pas les yeux de la table de ping-pong. Aucune de ces explosions n’a abrégé leurs échanges. C’est comme s’ils ne se passait rien. Seul, un chien promené par son maître, non loin de là, paraît vaguement se soucier de ce bruit sourd. Il lève le museau au ciel, ne sachant trop que regarder, puis s’en retourne humer les bonnes odeurs du sol. Quant à moi, quand je n’observe pas mon environnement, je continue à lire et à écrire avec ce sentiment nouveau en moi : il faut des efforts pour empêcher la vie.

La guerre comme expérience de l’ennui

Ces moments de solitude m’incitent à questionner le rôle de l’observateur du quotidien de la guerre. En tant qu’ethnographe, mon travail ne vise pas à clarifier la situation militaire. Il est de restituer un quotidien, des paroles ordinaires, et les diverses façons d’aborder un monde cahotisé.

La tentation est grande de ne raconter que les « histoires remarquables ». D’ailleurs, lorsqu’il s’agit de documenter la guerre, les hommes sont que trop portés par la vantardise. À les écouter, ils ne sont traversés par aucune peur à l’exception des moments où ils ont frôlé la mort et dont ils se plaisent à raconter dans les infinis détails les circonstances exactes de leur péril. Ces situations critiques n’entament par leur détermination inébranlable. Ils s’empressent de rejoindre l’épicentre du feu puis déguerpissent aussi vite qu’ils sont venus. C’est là leur vocation. Et si on se met à questionner leur soif d’aventure et d’adrénaline, ils reprennent une mine sérieuse et solennellement déclament leur tirade favorite sur le devoir d’information qui est supérieur à la vie. Curieusement, ils ne semblent agités par aucun désordre intérieur. Eux, sans que je sache véritablement de qui je parle, sont forts en histoires remarquables.

Mais qu’y a-t-il à raconter ? La guerre a une loi générale : l’amoindrissement général de la plupart des gestes du quotidien. Ce quotidien n’est pas seulement desséché. Il est empêché, sinon annulé. Il se réduit à accomplir les actes les plus nécessaires au maintien de la vie. On s’y ennuie largement. Des heures durant, on attend des ordres, une mission à accomplir, une chose à faire. Les combattants ne font pas exception. Des milliers d’entre eux ont la tâche de contrôler les circulations aux checkpoints, d’organiser la logistique, d’accomplir toutes sortes de formalités administratives laborieuses.

Par exemple, dans certains bureaux, on les voit s’agiter pour enregistrer le matériel, noter le numéro de série et l’identité du soldat qui en sera le bénéficiaire. On les voit aussi attendre des heures on ne sait quel ordre improbable. Seuls les soldats engagés dans les premières lignes sont pris par l’intensité de la guerre. Tous ces hommes sont indispensables. Aux actes de bravoure tant de fois rêvés s’oppose un quotidien radicalement empêché et précipité dans un huis clos avec un nombre étroit de camarades. Il existe quelques divertissements, quelques stratégies pour tuer l’ennui, quelques soirées où l’ivresse aide chacun à s’absorber tout entier dans l’oubli du présent. Mais cette vie n’a de signification que dans le contexte dans laquelle elle se déploie.

Au bar du centre de volontaires.
Romain Huët, Fourni par l’auteur

Des aventures surgissent occasionnellement. C’est d’ailleurs cette rupture imprévisible des temporalités, ce surgissement toujours possible d’un événement qui maintiennent chacun dans la concentration et le sérieux de la guerre. Les aventures, aussi occasionnelles qu’elles puissent être, excusent l’ennui. Les désastres que cause la guerre ne résident pas exclusivement dans le spectacle de l’horreur. À mesure que la guerre enveloppe ces existences, l’époque où la vie pouvait se concevoir autrement devient progressivement un lointain souvenir. Plus dure la guerre, plus se creuse le désastre subjectif.

Ivan est ce témoin non spectaculaire de la guerre. Il n’est pas de passage à Kharkiv. Il vit ici. Il ne cherche pas à m’impressionner. La guerre a fait effraction et le temps n’est pas encore venu de raconter ses innombrables exploits, tels des anciens combattants. Quand il me raconte la guerre, il oscille entre fatalisme et banalisation de la situation. Depuis le 24 février 2022, il a vu partir bon nombre de ses amis :

« Il ne me reste qu’un ou deux de mes amis ici. Un jour, un car est venu pour nous évacuer. J’avais la possibilité de grimper dedans et de partir. Je n’ai pas pu le faire, je voulais rester et aider. »

En règle générale, les motifs du volontariat ne sont pas davantage expliqués, comme s’il existait deux ultimes choix : partir ou résister. Les justifications de son engagement se passent d’élaboration.

Ivan ne bégaie pas. La décision de rester pour lutter semble s’enraciner dans le corps, les tripes, comme si le renoncement était un désaveu de soi. Ses yeux s’illuminent et son sourire détend malicieusement son visage lorsqu’il me raconte ses aventures pendant ces deux mois de guerre. Dans les tout premiers jours, il a essayé de rejoindre un centre de volontariat :

« Le type qui accueillait m’a redirigé dans un autre centre car celui-ci était bondé de monde. Je me dirige vers la nouvelle adresse. Et boum, une explosion effroyable m’a fait sursauter. Derrière moi, à 200 mètres de là, une bombe était tombée sur l’endroit où je venais de discuter avec le garde. »

Puis, il me raconta une seconde histoire. Alors qu’il marchait dans les rues désertes de Kharkiv, soudainement, des tirs ont retenti au coin de la rue. Une troupe d’une quinzaine de soldats russes pointaient le bout de leur nez à quelque 200 mètres de là. Dans ce bref instant confus, et animé par il ne sait quel instinct, il sauta dans un arbre voisin et le grimpa pour se mettre à l’abri. Accroché sur les branches, il assista à un spectacle inouï à en voir la mine effarée qu’il prend à l’instant où il me parle :

« À ma gauche, il y avait l’armée ukrainienne et à ma droite l’armée russe. Les soldats étaient littéralement face à face. Entre les deux espaces de quelque 200 mètres, il y avait un véhicule blindé ukrainien, vidé de ses occupants. »

Médusé, Ivan assiste au spectacle de l’affrontement. Alors que le feu bat son plein, un des militaires ukrainiens ordonne à l’un de ses hommes de récupérer le véhicule blindé. Au prix que coûte un tel matériel, cela vaut bien la peine de risquer quelques vies :

« Et là, j’ai complètement halluciné. Les types se marraient presque. Et tu as un gars qui s’est mis à courir vers le véhicule, ignorant tous les tirs et en quelques secondes, le ramène du côté de la troupe. C’était incroyable leur légèreté à cet instant-là. »

C’était un moment grisant et déconcertant à la fois.

L’art de la retenue

À mesure que je fréquente ces volontaires, je constate la sobriété de leurs récits. Je suis aussi frappé par la retenue dans l’expression de leurs émotions. Elles ne débordent jamais. Ils semblent se tenir dans un autocontrôle permanent, si bien que leurs indignations sont feutrées. C’est l’art redoutable de la réserve.

Ce contrôle de soi n’est pas lié à ma présence. Il est une ambiance générale. Dans le groupe, les uns et les autres se témoignent une solide affection. Je les vois se toucher sans arrêt, se prendre dans les bras, mais ils ne racontent pas les problèmes de la guerre, comme si parler de ses doutes ou de son désarroi suffisait à nier le chaos.

La guerre a son lot de tragédies. Ils ne m’en racontent que quelques-unes, sans s’étendre davantage. La réserve est le rempart à la fébrilité, la manifestation d’une lassitude latente face à une situation qui traîne. Les jours se répètent. La monotonie ronge les quotidiens. Les fronts de Kharkiv ne bougent pas. J’ignore le genre de doutes qui pourraient bien les habiter ou simplement les traverser. Mais lorsque l’on a choisi de rester, cela donne curieusement un sens et une direction à sa vie et commande de poursuivre, comme si rester impliquait un choix qui surpasse tous les autres, une dette qu’ils avaient envers la guerre. La guerre est ce que les gens font. Ici, ils en font une résistance minuscule au sein d’une guerre de grande échelle.

Une journée type :

7h : réveil, café lyophilisé,

7h05 : première cigarette, deuxième, puis troisième. Presque deux paquets par jour.

8h : chargement des voitures.

8h10 : départ pour livrer les colis dans les quartiers exposés.

Avant le départ pour une livraison.
Romain Huët, Fourni par l’auteur

13h : Retour au QG. Déjeuner

15h : Nouvelles livraisons si les colis sont préparés.

20h : Couvre-feu.

20H-23h : billard, téléphones portables, films, quelques conversations, billard, téléphones portables, films, quelques conversations.

Demain et les jours suivants, avec Vitali, Mark et Alissia, j’irai livrer les colis dans les quartiers Est de la ville.

Cet article s’inscrit dans la continuité des recherches et de l’ANR portés par l’auteur ‘Ethnographie des guérillas et des émeutes : formations subjectives, émotions et expérience sensible de la violence en train de se faire – EGR’ https://anr.fr/Projet-ANR-18-CE39-0011.

ref. Chroniques d’Ukraine : les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre – https://theconversation.com/chroniques-dukraine-les-ruines-linsouciance-et-la-banalisation-de-la-guerre-182601

MIL OSI – Global Reports

« La voix d’avril » : contestation et censure dans Shanghaï confinée

Source: The Conversation – France (in French) – By Aifang Ma, doctorante en régulation de l’Internet et des réseaux sociaux, Sciences Po

Shanghaï, hub financier et économique chinois qui compte 26 millions d’habitants, a été placé sous confinement strict fin mars à cause de la circulation d’Omicron, un variant extrêmement contagieux du Covid-19. Cette décision est d’autant plus surprenante que pendant la conférence de presse sur le contrôle de l’épidémie à Shanghaï le 15 mars, les autorités locales avaient clairement expliqué que le confinement ne serait pas instauré, au vu de l’importance économique de la ville pour le pays.

Le 23 avril, un internaute se faisant appeler « Jardin de fraises éternel » a mis en ligne un vidéo-clip intitulé « La voix d’avril » (si yue zhi sheng), qui est immédiatement devenu viral sur les réseaux sociaux. Sur YouTube, cette courte vidéo de moins de six minutes avait déjà cumulé plus d’un million de vues le 8 mai 2022.

The Voice of April Eng translation | China 2022 Shanghai Lockdown Record, 23 avril 2022.

Réunissant les voix de différentes personnes – fonctionnaires locaux, livreurs de nourriture, mères de famille, vieillards, policiers, bénévoles, etc. – sans en montrer ni le visage ni le nom, la vidéo relaie les plaintes de nombreux habitants face aux effets négatifs du confinement. Une mère regrette de ne pas pouvoir aller acheter de médicaments pour son enfant malade. Un homme se lamente de ne pas pouvoir rentrer dans son complexe résidentiel après avoir effectué un test PCR dehors. Un autre s’indigne car son père, malade, n’a été accepté dans aucun hôpital, les places étant réservées en priorité aux malades du Covid.

La vidéo illustre le coût humain considérable de la politique zéro Covid, en montrant son impact sur la vie quotidienne des résidents. Comme l’explique l’un des anonymes de l’enregistrement, ce qui tue, ce n’est pas tant le Covid que la difficulté à trouver de la nourriture. La voix des habitants criant à l’unisson « Envoyez-nous des provisions ! Envoyez-nous des provisions » (fa wu zi ! fa wu zi !) témoigne des lourdes conséquences du confinement auquel les Shanghaïens sont actuellement confrontés.

Créativité des internautes pour contourner la censure

Comme d’habitude, les censeurs n’ont pas tardé à bloquer la circulation de cette vidéo sur Internet et les réseaux sociaux chinois, comme WeChat et Weibo. Dès le lendemain, soit le 24 avril, l’accès à la « voix d’avril » est devenu impossible pour les internautes basés en Chine.

Cependant, ces derniers ont réussi à la faire circuler de nouveau en faisant preuve de créativité. Selon France 24 et The Guardian, les internautes ont utilisé plusieurs méthodes pour échapper aux censeurs : donner un nouveau titre à la vidéo, en l’appelant « Voice of Shanghaï » ; insérer si yue zhi sheng (titre original de la vidéo) dans des poèmes familiers aux Chinois ; ou encore créer un QR code qui donne accès à la vidéo.

Les procédés que les internautes ont employés pour diffuser « La voix d’avril » rappellent ceux qui ont été utilisés pour relayer l’article de Gong Qingqi sur Ai Fen, médecin à l’Hôpital central de Wuhan et qui fut parmi les premiers lanceurs d’alerte du coronavirus en Chine.

Publié en ligne la veille de la visite du président Xi Jinping à Wuhan le 10 mars 2020, cet article a rapidement été retiré. Les internautes se sont lancés dans une course de rapidité et de créativité avec les censeurs. Selon David Bandurski, directeur de China Media Project, les internautes ont utilisé les méthodes les plus inventives pour faire passer leur message : transformation du texte en pinyin, en coréen, en émoticones, en code télégraphe où chaque caractère est désigné par quatre chiffres… Les internautes ont également créé un QR code qui donnait là aussi accès au texte censuré.

Dans ces deux cas de censure comme dans d’autres, la créativité des internautes complique le travail des censeurs. Même si ces derniers réussissent à supprimer le contenu controversé, celui-ci ne disparaît pas complètement pour autant. À l’inverse, les informations jugées nuisibles au régime émergent de nouveau en ligne, sous une nouvelle forme ou avec un nouveau titre, déclenchant alors un deuxième cycle de compétition entre censeurs et internautes… avant que les utilisateurs trouvent d’autres formes d’expression encore plus inventives.

C’est la raison pour laquelle la censure en Chine aboutit à un résultat très paradoxal : au lieu de faire disparaître le contenu controversé, la censure a en fait aidé les internautes à affûter leur savoir-contourner.

Les tentatives de faire passer la censure pour un simple souci technique

Deux phénomènes dans ce jeu du chat et de la souris entre censeurs et internautes méritent une attention particulière, car ils montrent les limites de la capacité de l’État chinois à contrôler sa population. Premièrement, les liens qui permettent d’accéder à la « voix d’avril » sont certes bloqués ; cependant, au lieu d’expliquer aux internautes qu’il s’agit de censure, les censeurs font en sorte que les internautes reçoivent un message 404. Celui-ci indique aux internautes que la page cherchée ne s’affiche pas, mais pour d’autres raisons que la censure, comme des problèmes techniques, un délai de chargement expiré, ou l’inexistence de la page.

Margaret Roberts, une chercheuse américaine spécialisée dans la censure de l’Internet en Chine, qualifie l’effet attendu de cette pratique de « déniabilité plausible » (plausible deniability), pour exprimer l’idée que le gouvernement chinois utilise ces pages d’erreur de sorte que les internautes ne puissent l’identifier comme censeur. En compliquant l’attribution de la responsabilité, en l’occurrence pour la censure de la « voix d’avril », le gouvernement évite la confrontation directe avec les internautes, préservant sa popularité.

Bien que cette stratégie puisse éviter des conflits directs, les internautes, après avoir rivalisé d’ingéniosité avec les censeurs pendant plus de 20 ans, ne sont pas dupes. Ils comprennent rapidement qu’il s’agit de censure, dans la grande majorité des cas. De nos jours, les pages 404 affichées par les censeurs ne sont donc guère efficaces pour créer l’ambiguïté souhaitée.

La mise à contribution des médias d’État

C’est pourquoi un deuxième phénomène mérite également d’être examiné de très près : le gouvernement a mobilisé ses médias pour canaliser une opinion publique défavorable et susceptible de créer l’instabilité sociale.

Hu Xijin, l’ancien rédacteur en chef de Global Times (un quotidien créé par le People’s Daily en 1993), a publié un post sur Weibo – l’un des réseaux sociaux les plus populaires en Chine, similaire à Twitter –, expliquant que le gouvernement chinois ne faisait pas que supprimer des commentaires d’internautes, mais qu’il corrigeait en même temps les erreurs de politiques publiques. Hu Xijin a ajouté que la suppression de posts en ligne ne signifie pas que les autorités publiques ne prennent pas l’opinion publique au sérieux. Pour lui, exprimer le mécontentement sur l’Internet chinois est bien plus utile que de se plaindre dans des pays occidentaux, car les gens chargés d’effacer des contenus en ligne veillent sur l’opinion exprimée ainsi que le sentiment du peuple, ce qui accélère la prise de mesures correctives par le gouvernement.

Les commentaires de Hu Xijin sont en partie vrais. Comme le chercheur chinois Han Rongbin l’explique dans son livre Contesting Cyberspace in China, la présence d’un personnel employé par l’État pour influencer l’opinion publique en ligne peut parfois aider à résoudre les problèmes révélés sur Internet. Par exemple, en 2014, les commentateurs en ligne employés par les autorités publiques ont aidé plus de 300 travailleurs migrants dans le comté de Hukou (province du Jiangxi) à récupérer plus de 300 millions de yuans de salaires qui n’avaient pas été versés par leur employeur.

Les explications de Hu Xijin méritent attention car il est rare de voir les médias d’État et leurs responsables reconnaître l’existence de la censure en Chine. En reconnaissant l’existence de la censure, tout en la présentant comme une manifestation de la bienveillance de l’État, Hu Xijin cherche à préserver une bonne image du gouvernement auprès d’un public chinois qui se montre de plus en plus incrédule et difficile à convaincre.

C’est particulièrement le cas quand il s’agit de situations critiques comme celle du Covid-19 où la mise en place d’un confinement strict risque de rendre le gouvernement impopulaire.

La toute-puissance de l’État chinois dans le contrôle social n’est qu’un mythe

La double nécessité de censurer, d’une part, les propos dérangeants comme la « voix d’avril » et d’autre part, de justifier la censure, montre que l’État chinois est loin d’être tout-puissant et que des contraintes réelles (comme celle de plaire au peuple) peuvent l’obliger à adopter un comportement défensif.

En réalité, l’État chinois fonctionne sous une double contrainte, tiraillé par des objectifs qui se contredisent. Concrètement, il doit rendre inaudibles des voix susceptibles de provoquer des mobilisations collectives. Cet objectif peut être atteint soit par le blocage de contenus non désirables, soit par la coordination des médias pour que ceux-ci diffusent le même récit, soit par la publication massive de contenus triviaux pour noyer les contenus dérangeants, et ainsi diminuer artificiellement leur importance.

La viralité de la « voix d’avril » a de quoi inquiéter les censeurs. Selon What’s On Weibo, un site anglophone qui passe en revue l’actualité de Weibo, ce vidéo-clip est le contenu critique à l’égard des autorités chinoises le plus discuté sur Internet depuis le décès de Li Wenliang, l’un des huit premiers lanceurs d’alerte du coronavirus à Wuhan. Une diffusion libre de cette vidéo aurait donc le potentiel de mobiliser l’opinion publique contre la mise en place du confinement. La censure de la vidéo, ainsi que des commentaires relatifs à celle-ci, s’explique donc par deux facteurs. Primo, elle diminue auprès de l’audience chinoise la visibilité du mécontentement des Shanghaïens, ce qui réduit les risques de mobilisations collectives. Secundo, la censure protège le gouvernement contre la pression publique et lui permet de ne pas changer d’agenda, et donc de continuer d’appliquer la politique de « zéro Covid ».

Le pouvoir des internautes dans une Chine autoritaire

La censure de la « voix d’avril » est caractérisée par une approche à la fois coercitive et conciliante de la part de l’État. Le confinement de Shanghaï marque moins par la répression que par la recherche de l’apaisement des internautes. Alors que la répression est monnaie courante dans des régimes autoritaires, l’apaisement est moins fréquent.

Un raisonnement par l’absurde permet de mieux saisir la difficulté à laquelle le régime de la RPC est confronté et les limites de sa puissance : si l’État chinois ne connaît pas de restrictions dans l’exercice de son pouvoir, pourquoi mobiliser des stratégies de subterfuge et ne pas expliquer aux internautes simplement que c’est à cause de la censure qu’ils ne peuvent pas entendre la « voix d’avril » ?

Le dilemme du régime entre la préservation de son pouvoir d’un côté, et la légitimation de son pouvoir de l’autre, ont des conséquences importantes sur la place des internautes en Chine. Ces derniers ont de quoi mettre le pouvoir sous pression et le forcer à se justifier, même sur des enjeux aussi sensibles que la censure.

Aifang Ma ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « La voix d’avril » : contestation et censure dans Shanghaï confinée – https://theconversation.com/la-voix-davril-contestation-et-censure-dans-shangha-confinee-182734

MIL OSI – Global Reports

À l’adolescence, une pédagogie de l’argent de poche ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Elodie Gentina, Associate professor, marketing, IÉSEG School of Management

Selon que l’argent est reçu ou gagné, les jeunes ne le perçoivent pas de la même façon. Shutterstock

Les adolescents sont nombreux à recevoir régulièrement de petites sommes d’argent de la part de leurs proches, qu’ils dépensent la plupart du temps dans un cadre amical. C’est ce qu’on appelle communément de « l’argent de poche ». D’après le baromètre Pixpay, établi auprès d’un échantillon de 1000 parents d’adolescents collégiens et lycéens, 92 % des adolescents français en recevraient, depuis l’âge de 11 ans, dès l’entrée au collège.

Pour 42 % d’entre eux, ce don est régulier, pour un montant moyen de 30 euros par mois. Avec l’âge, le montant d’argent de poche augmente. Entre 10 et 12 ans, la somme reçue est en moyenne de 18 euros contre 26 euros pour les 13-14 ans, 37 euros pour les 15-16 ans et 44 euros pour les 17-18 ans.




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L’usage de l’argent de poche resterait toutefois genré : le premier poste de dépense pour 87 % des filles serait l’achat de vêtements, alors qu’il s’agirait de l’achat de jeux vidéo pour 78 % des garçons.

Fini la tirelire !

80 % des parents décident de donner de l’argent de poche à leur progéniture afin de lui inculquer la valeur de l’argent, de l’initier à la gestion d’un budget et de lui donner une autonomie financière. Dès le plus jeune âge, les enfants peuvent même avoir accès à un compte bancaire ainsi qu’à une application dédiée, voire une carte bleue associée.

Bien que la carte de paiement soit plébiscitée par les parents pour sa praticité (55 %) et son côté pédagogique (73 %), seuls 26 % des adolescents possèdent aujourd’hui une carte à leur nom. En quoi l’argent de poche du XXIe siècle, dématérialisé, peut-il contribuer au processus de socialisation économique des adolescents ?

1963 : Comment les garçons dépensent-ils leur argent ? (INA Société, 1963).

Depuis la crise sanitaire du Covid-19, 32 % des adolescents ont diminué leurs visites dans les magasins alors que 27 % d’entre eux ont augmenté leurs achats en ligne. Posséder un compte bancaire devient intéressant pour les adolescents dans une telle configuration. Incluant carte bancaire, compte courant et application mobile dernier cri à petit prix, les offres des néo-banques, fraîchement débarquées sur le marché – Freedom (ex-Kador, chez Boursorama), Xaalys, Pixpay ou encore Kard – ciblent exclusivement les jeunes à partir de 10 ans.

Certaines vont jusqu’à développer un porte-monnaie connecté, comme Money Walkie, porte-monnaie électronique qui se recharge via une application et qui permet à l’enfant/l’adolescent d’effectuer de petites dépenses chez des commerçants.

À l’heure où l’argent liquide serait condamné à disparaître pour donner naissance à une société « cashless », le porte-monnaie virtuel apparaît comme un moyen de contribuer au processus de socialisation économique des adolescents, en expérimentant la gestion d’un budget, même stocké virtuellement, et en ayant des discussions plus approfondies avec les parents sur l’éducation financière.

Rôle symbolique

L’argent n’est pas qu’un simple moyen d’échange il a aussi un rôle symbolique significatif. Dès lors, que signifie l’argent pour l’adolescent ?

Une étude, menée auprès de 510 adolescents français et américains (233 garçons et 277 filles, âgés de 12 à 18 ans) et publiée dans La Revue Française du Marketing, a évalué les représentations des adolescents à ce sujet et montré l’existence de quatre principales significations symboliques de l’argent : le statut, l’inquiétude, l’accomplissement et la sécurité.

92 % des adolescents français recevraient de l’argent de poche depuis l’âge de 11 ans.
Shutterstock

Le facteur statut se définit comme la tendance à percevoir l’argent comme un signe de prestige. L’accomplissement mesure aussi la tendance à considérer l’argent comme un signe de succès mais davantage à travers le prisme de la réalisation de soi. La dimension sécurité représente le désir de protection qu’inspire l’argent face à l’incertitude de l’avenir. La dimension inquiétude renvoie à l’idée que l’argent, plus particulièrement, le manque d’argent, peut être une source d’angoisse pour l’adolescent.

Les résultats ont mis en évidence l’influence positive de l’âge uniquement sur l’inquiétude à l’égard de l’argent. Ainsi, lors du passage au lycée, l’adolescent intègre que l’argent dont il dispose ne sécurise plus forcément son avenir. Il commence aussi à réaliser des activités rémunérées (dans et hors de la sphère domestique) et prend conscience que tout salaire se mérite. La provenance de l’argent (don vs. gain) joue ainsi un rôle significatif sur la perception de l’argent comme un moyen d’accomplissement, de revendication d’un statut social ou source d’inquiétude.

Le fait de gagner de l’argent par soi-même, via des activités rémunérées, est un moyen pour l’adolescent de satisfaire ses besoins ou envies de consommation, tout en permettant aux parents de remplir leur devoir pédagogique : enseigner le sens de l’effort. Cela permet aussi à l’adolescent de considérer l’argent comme une source de réalisation de soi alors que le fait de dépendre de l’argent de poche peut alimenter la crainte de manquer de ressources.

Stratégies de consommation

Ces perceptions de l’argent (en tant que source d’accomplissement de soi, de statut, de sécurité ou d’inquiétude) permettent de mieux comprendre les différentes stratégies de consommation adoptées par les adolescents : la capacité à rechercher des prix avantageux, la préférence à la marque, la recherche de nouveauté, la capacité à rechercher de l’information avant l’achat, la consultation du groupe de pairs avant l’achat.

1973 : Les jeunes et l’argent de poche (INA Société, 1973).

L’analyse des résultats a montré qu’il existe une relation significative et positive entre les dimensions sécurité/inquiétude et la capacité à rechercher des prix avantageux, ainsi que les dimensions accomplissement de soi/statut et la préférence à la marque ainsi que la recherche de nouveauté.

En d’autres termes, les adolescents, se représentant l’argent comme une source de sécurité, tendent à dépenser selon une logique qu’ils jugent rationnelle, la première en règle étant de ne pas dépenser au-delà de leurs moyens. Afin de répondre à cette exigence, les stratégies sont multiples : rechercher le meilleur prix ou encore s’informer avant l’achat.

Au contraire, les adolescents, se représentant l’argent comme une source d’accomplissement de soi ou de statut social, cherchent à satisfaire leur besoin de différenciation sociale (c’est-à-dire recherche de nouveauté) et d’approbation sociale (c’est-à-dire recherche de l’adhésion sociale avant l’achat, importance accordée aux marques).

Elodie Gentina does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. À l’adolescence, une pédagogie de l’argent de poche ? – https://theconversation.com/a-ladolescence-une-pedagogie-de-largent-de-poche-182963

MIL OSI – Global Reports

Spectre de l’autisme : quand il est plus facile de lire les émotions chez les animaux que chez les humains

Source: The Conversation – France (in French) – By Aurélien Miralles, Enseignant-chercheur en systématique animale, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Regards d’un homme et de singes. Author provided

Publiée à la mi-avril, une étude que nous avons menée a produit de nouveaux éléments d’appréciation quant à la façon dont les personnes atteintes du spectre de l’autisme lisent les émotions.

Selon notre travail, les difficultés qu’auraient ces personnes à interpréter les émotions d’autrui se limiteraient essentiellement aux situations interhumaines, et épargneraient celles impliquant tous les autres êtres vivants. Elles n’éprouveraient, en effet, pas de problème particulier à communiquer émotionnellement avec les animaux.

Qu’est-ce que l’étude de nos perceptions à l’égard du Vivant peut nous apprendre des mécanismes de l’empathie humaine et des troubles cognitifs qui y sont associés ?

Comment pouvons-nous en tirer profit afin de mieux accompagner ou mieux comprendre le spectre de l’autisme ?

L’empathie, une clé pour déchiffrer les émotions d’autrui

En dépit de nombreuses définitions et d’un large éventail de notions associées à ce concept nébuleux (empathie affective, compassion, théorie de l’esprit, contagion émotionnelle…), l’empathie désigne globalement notre capacité à percevoir et à déduire intuitivement, par effet miroir, les émotions et les états mentaux d’autrui. Comme toutes les propriétés neurocognitives des êtres humains, nos facultés empathiques résultent de l’évolution de notre espèce, et nos prédispositions à l’empathie sont en partie déterminées par nos gènes.

L’empathie émotionnelle des autistes resterait intacte vis-à-vis des animaux, êtres humains exceptés.

À la base de toute communication émotionnelle et de la prosocialité humaine (ensemble des comportements sociaux orientés vers le bénéfice d’autrui), l’empathie est en quelque sorte assimilable à la clé de voûte cognitive du « vivre-ensemble ». Ses mécanismes sont complexes, encore mal compris, et font l’objet d’une recherche dynamique en sciences cognitives.

Troubles des facultés empathiques et rapport aux autres espèces

Les troubles du spectre de l’autisme (TSA, tels que l’autisme typique ou le syndrome d’Asperger) désignent une famille de troubles neurodéveloppementaux plus ou moins prononcés, entre autres caractérisés par des facultés empathiques diminuées. Nombre de personnes avec TSA éprouvent ainsi des difficultés à comprendre intuitivement les états émotionnels d’autrui, ou à percevoir les non-dits au cours d’une discussion. Ces facultés empathiques atypiques sont à l’origine de difficultés en termes d’insertion sociale, et peuvent impacter négativement la qualité de vie des personnes concernées.

Cependant, en dépit des difficultés relationnelles qu’elles peuvent rencontrer, diverses études suggèrent que les personnes avec TSA n’éprouveraient paradoxalement pas de difficultés particulières à communiquer émotionnellement avec les animaux : elles peuvent nouer de forts liens affectifs avec leurs compagnons à quatre pattes et semblent plus à même de rechercher et traiter des indices émotionnels sur les visages animaux que sur ceux humains. Comment expliquer ce phénomène ?

Dimension émotionnelle

Notre rapport à la diversité du Vivant comporte une forte dimension émotionnelle, dont l’expression varie considérablement d’une espèce à l’autre : Sur une route de campagne, écraser un lapin peut être bouleversant, alors que les multiples impacts d’insectes sur le pare-brise nous laissent souvent indifférents.

Une étude publiée en 2019 par notre équipe avait permis de mettre en évidence le fait que cette « discrimination spéciste » ancrée dans nos affects était un phénomène puissant, et selon toute vraisemblance inné.

Celle-ci repose sur le fait que plus nous sommes évolutivement proche d’une espèce, plus cette dernière nous ressemble. Il nous serait alors d’autant plus facile de percevoir en elle un alter-égo (anthropomorphisme), de comprendre ses états mentaux, et donc, d’être touché par son sort. Ainsi estimons-nous mieux comprendre – et sommes-nous plus affectés – par les émotions d’un orang-outan que par celles d’une souris, par celles d’une souris que par celles d’un poisson, et ainsi de suite.

Le regard est le plus puissant canal de communication non verbal de nos émotions. Les différents regards du monde vivant sont loin d’être également expressifs. Ceux du haut (humain et espèces proches) nous touchent bien davantage que ceux du bas, évolutivement distant, plus froids et insaisissables.
Source, Fourni par l’auteur

Une approche inédite pour une nouvelle étude

C’est en partant de cette observation qu’est venu l’idée d’utiliser ce gradient de sensibilités empathiques à l’égard du Vivant comme référentiel afin d’explorer les particularités empathiques des personnes avec TSA dans le cadre d’une nouvelle étude.

Pour ce faire, les perceptions au sein d’un groupe de participants avec TSA ont été comparées à celles d’un groupe témoin reflétant la population générale. Cette approche inédite reposait sur un questionnaire photographique en ligne incluant divers organismes allant des plantes aux êtres humains. Des paires de photographies d’organismes étaient tirées au sort et présentées aux participants, qui devaient alors désigner celle pour laquelle ils pensaient être le mieux à même de comprendre les émotions.

À partir de ces nombreux « matchs » entre paires de photographies, il nous a été possible d’attribuer un score d’empathie attribué à chaque espèce. Les résultats obtenus ont montré que si les perceptions au sein du groupe de participants avec TSA sont globalement similaires à celle de la population générale, le score de compréhension empathique qu’ils attribuent à l’être humain est étonnamment faible.

Notre empathie envers les autres organismes (axe verticale en pourcentages) diminue avec le temps de divergence phylogénétique qui nous en sépare (axe horizontal en millions d’années, superposé à la phylogénie).
Source, Fourni par l’auteur

Ainsi ces participants estiment-ils, qu’en moyenne, il est aussi difficile de comprendre les états mentaux d’autres humains que ceux de reptiles ou d’amphibiens.

Ces résultats indiquent que les difficultés empathiques des personnes avec TSA seraient propres aux relations inter-humaines. Celles-ci pourraient donc ne pas tant résulter de l’altération de la perception ou de la lecture d’expressions émotionnelles fondamentales, que de difficultés à leur donner du sens dans un contexte global. Percevoir une expression émotionnelle (reconnaître ou être affecté par un rire, un pleur ou un froncement de sourcils…) n’implique pas nécessairement une compréhension correcte de l’état mental qui en est la cause : Hors contexte, ces signaux peuvent être déconcertants ou trompeurs (par exemple, des larmes de joie ou des rires nerveux).

Avec ou sans TSA, les perceptions empathiques des deux groupes de participants sont très similaires pour la majorité des espèces (les points sont alignés sur une diagonale), à une exception près : les scores de compréhension empathique que les personnes avec TSA attribuent à notre espèce sont très faibles (point noir), nettement décorrélés du temps de divergence évolutive, et au même niveau que ceux des reptiles et des amphibiens (niveau vert).
Source, Fourni par l’auteur

Les particularités empathiques des personnes avec TSA pourraient s’expliquer par le fait que si les autres espèces peuvent sembler moins expressives et plus difficiles à interpréter intuitivement, leur expression émotionnelle est en revanche plus déterministe, spontanée et stéréotypée. L’état mental d’un animal pourrait donc être perçu par les personnes avec TSA comme relativement transparent, pour peu d’être attentif à leurs signaux comportementaux et d’avoir appris à les interpréter. Au contraire, dans bien des situations, les humains sont habitués à feindre, à détourner ou à contenir leur expression émotionnelle, qu’il s’agisse de préserver leur intimité, de se conformer aux conventions sociales, par stratégie de bluff ou par comédie. Ils pourraient donc, d’une certaine façon, être considérés comme étant bien plus complexe à comprendre à que d’autres animaux.

Techniques de dépistage

Ces résultats pourront peut-être contribuer à affiner les techniques de dépistage existantes, ou à ouvrir de nouvelles perspectives d’accompagnement des personnes avec TSA. Par ailleurs, si ce travail ne nous donne qu’un vague aperçu des difficultés de communication auxquelles les personnes avec TSA sont régulièrement confrontées, il peut aussi, en renversant la situation, nous pousser à nous interroger sur nos propres facultés à les comprendre et à interagir avec elles.

Enfin, depuis plus de deux siècles, la biologie évolutive nous enseigne que toutes les espèces vivantes sont apparentées les unes aux autres et que l’Homme n’est qu’une espèce animale parmi d’autres. Cette étude contribue à faire un pas de plus dans la déconstruction de la catégorie des « animaux » (dans son usage commun, c’est-à-dire utilisée sans distinction entre espèces et en opposition aux humains) en démontrant que ce concept ne s’avère finalement pas plus pertinent d’un point de vue cognitif qu’il ne l’est pour la biologie.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Spectre de l’autisme : quand il est plus facile de lire les émotions chez les animaux que chez les humains – https://theconversation.com/spectre-de-lautisme-quand-il-est-plus-facile-de-lire-les-emotions-chez-les-animaux-que-chez-les-humains-181913

MIL OSI – Global Reports

Tractations politiques et alliances électorales sont-elles éthiques ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Caroline Gans Combe, Associate professor Data, econometrics, ethics, OMNES Education

Depuis l’échéance présidentielle se joue un psychodrame aux mille visages qui pourrait faire sourire s’il n’était problématique : d’un côté les fuites répétées autour du remaniement qui a mis bien du temps à venir, d’investitures de proches collaborateurs du pouvoir, de l’autre la mise en œuvre à marche contrainte d’un accord électoral autour de la nouvelle union populaire devenue écologique et sociale.

Ces tractations (du latin tractatio, de tractate, traité), c’est-à-dire ces négociations pour aboutir à une entente dans le cadre du fait politique – donc relatives à l’organisation et l’exercice du pouvoir – paraissent faire abstraction du déléguant de ce pouvoir : le corps des citoyens. Celui-ci n’est considéré que du point de vue d’une unique logique : comment obtenir au maximum son assentiment à cet instant donné de messe électorale. Serions-nous alors dans une situation telle qu’évoquée par Spinoza ou « la paix et la liberté des citoyens » seraient en passe d’être violées par les pratiques d’une classe politique sensée porter leurs aspirations ?

Il parait opportun de s’interroger à l’heure ou la confiance en l’institution politique n’a jamais été aussi faible alors même que l’appétence pour la chose publique demeure portant forte dans notre pays.

La rupture éthique comme fondement de l’abstention ?

Au-delà des pantalonnades médiatiques et de leurs conséquences quant à l’existence d’une gauche de gouvernement au sens mitterrandien du terme – celle qui « s’attaque au réel en servant l’idéal (de modernité ») et ne recycle pas des révolutionnaires des années soixante ou des penseurs altermondialistes de la première décennie de notre siècle – ou le spectacle des déceptions, dissidences annoncées et actes de népotismes de ces derniers jours, se pose la très sérieuse question de la manipulation de l’offre politique et électorale, et ce faisant de l’éthique de telles pratiques.

Il y a ainsi une sorte de schizophrénie partagée par toutes les couleurs politiques à d’un côté s’inquiéter de l’abstention lors des phases de vote, et de l’autre à donner en spectacle des attitudes qui motivent cette même désaffection (autoritarisme, non-respect de la parole donnée notamment).

Et ce, d’autant plus que ces acteurs politiques ne peuvent ou ne veulent proposer d’autre réponse à cette problématique que la nécessité d’un changement de régime. Une posture à réfuter, car cela les dédouane en tant que corps social d’une quelconque responsabilité dans la montée de l’abstention.

Des exemples de « mauvaise foi »

En effet, à titre d’exemple, la sempiternelle référence à la loi électorale – et notamment la barrière des 12,5 % des inscrits pour être présent au second tour – comme justification aux tractations électorales semble un alibi de mauvaise foi pour au moins deux raisons.

Tout d’abord ce taux est récent. Il a été introduit par la loi du 19 juillet 1976 et ne constituait pas la volonté première du constitutionaliste qui s’était contenté en 1958 d’introduire un plancher de 5 % des suffrages exprimés.

De plus, s’agissant justement d’une loi, une autre aurait pu la défaire, ce qu’aucun député de quelque appartenance politique qu’il soit n’a proposé depuis un demi-siècle, y compris lorsqu’il a été réintroduit tel que en 1990 après l’épisode de proportionnelle partielle des années 80. Il y a pourtant, parmi les pourfendeurs du régime actuel, et nonobstant le renouvellement exceptionnel de 2017, certains qui étaient déjà en poste à l’époque.

Dans ce contexte, peut-on parler de rupture éthique ?

La pratique éthique appliquée au contexte politique

Avant d’aborder cette question, il convient peut-être de rapidement évoquer ce que devrait être l’offre politique et notamment la pratique éthique appliquée au contexte politique. Paul Ricœur tout comme John Rawls rappellent qu’une offre sur ce sujet se doit d’être juste et représenter l’ensemble des palettes de sensibilités dans lesquelles peuvent se reconnaître les citoyens. Ils insistent ainsi sur la nécessité de pluralisme.

En outre, cette représentation ne doit pas être fictive. Il ne s’agit pas ici de présenter les symboles d’une ouverture (un peu de diversité de genre, d’origine ethnique, de parcours professionnels…) comme autant de trophées, mais que les contenus du message porté soit en adéquation avec ces porteurs. La dichotomie d’un discours est toujours destructrice de confiance et vecteur de désengagement.

Il est aisé de constater que la situation actuelle est déficiente dans tous les domaines.

Pluralisme de façade ?

En effet, la mise en place factice de clauses de non-concurrence ou les sensibilités s’effacent au bénéfice d’une pseudo-efficacité électorale ou encore le maintien d’un pluralisme illusoire, pointillisme politique de façade porté par les micros partis devenus plus des leviers financiers que l’expression de différences notables, battent en brèche la visibilité des sensibilités diverses.

Ces derniers, comme Horizons ou encore Jeanne (proche de Marine Le Pen) occupent en effet la place que devraient prendre les nouveaux centres de décisions multiples. Comme ils ne portent pas une réelle diversité, ils ne permettent pas une approche différente des modes de gouvernements.

En cela, ils interdisent l’émergence d’un renouveau des mécanismes de gouvernances fondés notamment sur la pluralité des centre de décisions autrement dit d’un polycentrisme démocratique moderne.

De même, on observe une appétence à « la moisson » de figures sociales sensées devenir l’incarnation dans les organisations politiques – gouvernements ou comités de campagne – des attentes supposées des citoyens, exprimées par exemple, et pour le quinquennat qui nous occupe, lors de la convention citoyenne pour le climat ou le grand débat ?

Il est pourtant avéré que cette approche reste vaine tant que s’opposent ou se contredisent le programme de chaque parti et la présence de ces portes-drapeaux d’un nouveau genre : on ne citera à ce titre que l’épiphénomène de la réforme des retraites. Elle mène, là aussi, à la désaffection et, plus grave encore, montre à quel point le nouveau monde politique demeure hanté par l’ancien.

Mais au-delà de ce constat bien connu, la séquence présente risque finalement d’éloigner les citoyens plus dramatiquement encore de l’envie de vote tant elle apparaît comme contrainte : insensible dans l’attente forcée d’un côté, irascible dans l’urgence imposée de l’autre. Pourtant violence et urgence sont peut-être les moteurs de l’histoire au sens d’Eric Weil mais en aucun cas les piliers de la confrontation à la réalité de gouvernement : combien de projets ont été abandonnés une fois leurs hérauts aux affaires, à commencer par une certaine réforme électorale…

L’abstention, l’expression d’une crainte ?

Cette persistance d’une maltraitance des politiques entre eux – maltraitance programmatique, opérationnelle, parfois même verbale ou physique – marque l’électeur car elle est comprise comme la démonstration que cette attitude – une fois la phase électorale passée – pourra effectivement se retourner contre lui, réalisant ainsi le lien entre la maltraitance liée au manque de considération humaine et celle vécue dans la non-réalisation des promesses politiques.

Il y a de ce fait dans la désaffection actuelle à l’égard du vote, non un désintérêt mais un mélange d’effroi et de désespérance car son utilité dans un tel contexte n’est plus nécessairement perçue.

L’abstention serait alors l’expression d’une crainte à l’égard d’une grande partie du monde politique et non d’une absence d’adhésion à l’idéal de démocratie. Or, méta-analyses et scénarios d’acceptation et de confiance proposée par l’intelligence artificielle montrent que tout crédit alloué à une organisation politique s’effondre dès lors que les personnes qui la composent tentent des passages en force.

Les conservatismes « ilots de cohérence »

À défaut de prise en compte sérieuse de ces déséquilibres systémiques, il ne reste plus alors que « quelques ilots de cohérence », constants depuis des lustres dans leurs discours, auxquels se rattacheraient les citoyens désorientés : les conservatismes les plus extrêmes.

À l’heure de grands bouleversements paramétriques que sont l’agression de Ukraine et le réveil corollaire des démocraties, il y a une réponse avérée à apporter à ces craintes : l’empathie comme essence de la démocratie.

Si les politiques français dans leur pratique se montraient plus bienveillants au sens de l’exemple donné par l’actuel Président américain, ou encore la Nouvelle-Zélande, peut-être les électeurs reprendront-ils le chemin des urnes.

Caroline Gans Combe a reçu des financements de l’Union Européenne dans le cadre des projets de recherche DEFORM et Pro-Res.

ref. Tractations politiques et alliances électorales sont-elles éthiques ? – https://theconversation.com/tractations-politiques-et-alliances-electorales-sont-elles-ethiques-183180

MIL OSI – Global Reports