Joseph : « Pourquoi habite-t-on dans des maisons et non dans des grottes comme à la préhistoire ? »

Source: The Conversation – France (in French) – By Renaud Pleitinx, Professeur de théorie et de projet d’architecture / Professor of architectural theory and design, Université catholique de Louvain (UCLouvain)

Durant la préhistoire, les êtres humains n’habitaient pas que dans des grottes. Il est vrai que de nombreux sites préhistoriques sont situés à l’entrée de grottes. C’est le cas, par exemple, du très fameux abri de la Madeleine, situé en Dordogne, où les archéologues ont mis à jour, entre autres, des outils en pierre ou en os de rennes vieux de plus de 10 000 ans. Mais, il existe aussi de nombreux sites dits « de plein air » où ont été mises à jour les traces de tentes ou de cabanes.

Sur le site de Pincevent en Seine-et-Marne, par exemple, l’archéologue André Leroi-Gourhan et ses collaborateurs ont mis à jour des pierres disposées en cercle qui pourraient avoir délimité l’emplacement de tentes, plantées là il y a quelque 12 300 ans.

Sur le site Gontsy en Ukraine, les fouilles conduites sous la direction de Lioudmila Iakovleva et François Djindjian ont permis d’exhumer les vestiges de six cabanes vieilles de 15 000 ans, construites en os de mammouth !

Durant la préhistoire, les êtres humains habitaient ainsi au moins deux types d’habitats : des cavernes ou des cabanes, et ils pourraient même avoir construit des cabanes dans des cavernes !

De nos jours, les êtres humains n’habitent pas que des maisons. Certes, en de nombreuses régions du globe, la maison, souvent associée à un jardin, compte parmi les types d’habitats domestiques courants. Mais, certaines populations vivent encore dans des grottes (habitats troglodytes), comme la communauté gitane qui réside dans les grottes du quartier du Sacromonte à Grenade (Espagne) depuis le Moyen-Âge.

Grotte du Sacromonte, dans la ville de Grenade, en Espagne.
Eunostos/Wikipedia, CC BY

Tandis que d’autres vivent sous des tentes, dans des cases, dans des igloos, dans des caravanes, à bord de sampan (bateaux chinois), dans des châteaux, dans des barres de logements, en haut de gratte-ciel, dans des stations polaires, etc.

À ces habitats bien réels s’ajoutent ceux qui existent dans notre imagination. Certains ne seront sans doute jamais construits, comme la maison en pain d’épices d’Hansel et Gretel ou le palais de la Reine des Glaces, tandis que d’autres le seront peut-être un jour, comme la station spatiale Lunar Gateway que la NASA projette de placer en orbite autour de la lune. Finalement, ce qui frappe c’est la très grande diversité de nos habitats !

Comment se fait-il que les êtres humains construisent et habitent des habitats si différents ? Une première explication pourrait être que la variété des habitats découle de la variété des contextes naturels. Une telle explication repose sur l’hypothèse que les formes d’habitats sont déterminées, sinon adaptées à la température, à la pluviosité, aux vents, aux sols, à la flore, à la faune propres à chaque environnement.

Une deuxième explication pourrait être que la variété des habitats découle de la diversité des contextes culturels, cette fois. L’hypothèse est alors que les formes d’habitats sont déterminées, sinon influencées par les savoirs, les techniques, les usages et les valeurs propres à chaque société.

Une troisième explication est que la diversité de l’habitat découle de l’intelligence technique des êtres humains, qui sont capables d’utiliser différemment un même lieu (l’ancien palais du Louvre, l’ancienne gare d’Orsay, l’ancienne piscine de Roubaix sont utilisés aujourd’hui pour y exposer des œuvres d’art) ou d’affecter des lieux différents à une même activité (on expose des œuvres d’art aussi bien dans un palais que dans une gare ou dans une piscine). Une telle intelligence fait que même dans des contextes naturels et culturels très exigeants il y a toujours, aux yeux des êtres humains, plusieurs possibilités en matière d’habitat.

Au fond, on pourrait dire que les humains n’ont pas d’habitat spécifique, et qu’il n’y a pour eux que des habitats possibles. De ce fait, il peuvent aussi bien se loger dans des cabanes, des cabines ou des cabinets que dans des grottes, des roulottes ou des châteaux de Camelot !


Diane Rottner, CC BY-NC-ND

Si toi aussi tu as une question, demande à tes parents d’envoyer un mail à : tcjunior@theconversation.fr. Nous trouverons un·e scientifique pour te répondre.

Renaud Pleitinx ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Joseph : « Pourquoi habite-t-on dans des maisons et non dans des grottes comme à la préhistoire ? » – https://theconversation.com/joseph-pourquoi-habite-t-on-dans-des-maisons-et-non-dans-des-grottes-comme-a-la-prehistoire-184983

MIL OSI – Global Reports

Les échinococcoses, des maladies parasitaires en expansion

Source: The Conversation – France (in French) – By Patrick Giraudoux, Professeur émérite d’écologie, Université de Franche-Comté – UBFC

S’il est agréable de vivre au contact de la nature, il est sage de garder ses distances avec les animaux sauvages. Will Coates-Gibson / Unsplash

Depuis quelques années, les ceintures et autres coulées vertes envahissent les villes et leurs abords, ramenant de la biodiversité dans des lieux où elle avait longtemps été négligée, voire combattue. S’il est agréable de vivre dans un tel environnement, et de le partager avec nos compagnons domestiques et des animaux sauvages, il faut avoir conscience que cela signifie aussi accepter de côtoyer les microbes dont ces derniers sont les hôtes.

Or, la gamme d’organismes pathogènes qu’ils hébergent est très large, et certains sont susceptibles de passer à l’être humain, provoquant des maladies appelées zoonoses. L’une des plus célèbres est la maladie de Lyme, causée par une bactérie et propagée par les tiques. Mais d’autres zoonoses, beaucoup plus rares, sont moins connues. Elles n’en sont pas moins graves.

C’est le cas des échinococcoses provoquées par les échinocoques, des vers plats parasites qui peuvent être propagées par les renards, certains rongeurs, voire nos chiens et chats domestiques. De quoi s’agit-il exactement, et comment s’en protéger ?

De la famille des ténias

Les échinocoques appartiennent à la famille des Cestodes, des vers plats parasites dont les représentants les plus connus sont probablement les ténias. On dénombre aujourd’hui huit espèces d’échinocoques dans le monde, dont la dernière, Echinococcus shiquicus, n’a été découverte qu’en 2005 sur le plateau tibétain.

L’espèce la plus répandue est l’échinocoque granuleux (Echinococcus granulosus), que l’on trouve sous toutes les latitudes et sur tous les continents. Après avoir émergé au Moyen-Orient, au moment de la domestication du mouton, voici 10 000 à 12 000 ans, cet échinocoque s’est propagé au rythme de l’expansion du bétail domestique. Son arrivée en Australie et en Nouvelle-Zélande coïncide par exemple avec l’introduction du mouton (suite à la colonisation anglaise), tandis qu’il a conquis l’Amérique en même temps que les Européens et leur bétail.

En Europe arctique et tempérée, donc en France, c’est une autre espèce qui occupe majoritairement le terrain : l’échinocoque multiloculaire (Echinococcus multilocularis). Absent du bassin méditerranéen, on le trouve de l’Oural au Cotentin et de la Scandinavie au sud des Alpes.

Spécimen adulte d’Echinococcus multilocularis (taille réelle : 3 mm).
Dr. Healy/CDC

Sa différenciation se serait produite aux alentours du détroit de Behring, voici moins de 2,6 millions d’années selon certains travaux. Profitant de retraits glaciaires, il aurait conquis la Sibérie, le plateau tibétain et l’Amérique du Nord, puis l’Europe, au Pléistocène tardif. Beaucoup plus récemment, au XXe siècle, il a accompagné l’introduction sur l’île japonaise d’Hokkaido de renards destinés à lutter contre les campagnols destructeurs de prairies.

Comme de nombreux autres parasites, les échinocoques ont coévolué avec les espèces animales qu’ils infectent, lesquelles vivent au sein des mêmes écosystèmes qu’eux. Ils ont notamment acquis l’aptitude de passer d’un hôte à l’autre par succession générationnelle, en mettant à profit la prédation. Autrement dit, chaque étape de leur développement – de l’œuf à l’adulte en état de se reproduire – se déroule dans un animal différent.

Une reproduction complexe

Les échinocoques adultes mesurent quelques millimètres. Ils vivent et se reproduisent dans l’intestin de leur hôte dit « définitif », qui est toujours un carnivore : chien, renard, etc. Leurs œufs, répandus dans l’environnement via les crottes de ce dernier, peuvent être accidentellement ingérés par un autre hôte, dit « intermédiaire », qui diffère selon les espèces d’échinocoque : des ongulés pour l’échinocoque granuleux (souvent le mouton), plus généralement un campagnol pour l’échinocoque alvéolaire.

Le cycle du parasite Echinococcus multilocularis est complexe et implique plusieurs hôtes.
CHRU Jean Minjoz, Author provided

Les embryons sortent alors des œufs, migrent dans ce nouvel hôte, et finissent par se loger dans son foie ou ses poumons voire, quoique moins souvent, dans d’autres organes. Cerveau, œil, peau, muscle, os, tube digestif, pancréas, reins, rate… Tout les cas ont été décrits ! Ils y forment alors un tissu larvaire, qui se présente comme une tumeur : pouvant mesurer de un à plusieurs dizaines de centimètres de diamètre, cette structure est constituée d’un mélange de tissu parasitaire et de tissus inflammatoires de l’hôte. Comme on l’imagine, les symptômes varient selon l’organe touché…

Protoscolex d’Echinococcus multilocularis (taille réelle : 70 μm, soit 0,07 mm). On distingue les crochets invaginés qui permettent aux parasites de se fixer dans l’organisme de l’hôte.
Patrick Giraudoux, Author provided

Lors de la troisième étape du développement, ce tissu parasitaire produit des milliers de précurseurs des vers adultes (les « protoscolex ») capables de vivre dans les hôtes définitifs, prédateurs. Lorsque l’un des carnivores concernés consomme une proie contaminée par les protoscolex, il se retrouve infecté à son tour. Les parasites se transforment alors en milliers d’adultes dans la muqueuse de son intestin, prêts à se reproduire et à pondre des œufs, commençant ainsi un nouveau cycle.

L’être humain n’est pas un hôte habituel du parasite, mais il arrive malgré tout qu’il se retrouve contaminé, ce qui a de lourdes conséquences.

Comment se contamine-t-on ?

L’infection de l’être humain résulte de l’ingestion d’œufs du parasite. Ceux-ci peuvent être présents dans des aliments, l’eau ou des sols, ou sur le pelage des hôtes définitifs (renards, chiens ou chat).

La personne contaminée constitue un hôte dit « accidentel » : en effet, elle ne participe pas au cycle du parasite, puisque celui-ci ne peut pas rejoindre son hôte définitif, chien ou renard, l’humain n’en étant pas la proie.

On distingue deux maladies différentes, en fonction de l’échinocoque impliqué : l’échinococcose dite « kystique », causée par l’échinocoque granuleux, et l’échinococcose alvéolaire, dont est responsable l’échinocoque multiloculaire. Cette dernière forme, la plus grave, est celle qui sévit majoritairement en France.

Le plus souvent, notre système immunitaire est capable d’éliminer les vers ingérés. Cependant, il échoue parfois (environ 1 fois sur 100 pour l’échinocoque alvéolaire). Dans ce cas, le parasite s’installe dans l’organisme du malade, causant de graves dégâts.

Deux maladies graves

Le premier cas d’échinococcose alvéolaire a été identifié et décrit chez un patient en Allemagne en 1852. Elle doit son nom au fait que le tissu parasitaire, dans l’organisme de l’hôte intermédiaire, produit des dizaines, voire de centaines de microkystes (qui constituent autant d’« alvéoles »). Y sont associées des cellules de la réponse immunitaire et des tissus fibrosés ou nécrosés, dont la présence témoigne du succès partiel du système immunitaire à repousser l’envahisseur.

Mortelle pour l’être humain, cette maladie évolue le plus souvent silencieusement, parfois pendant 10 ans, voire plus. Durant cette période, le tissu parasitaire prolifère dans le foie, sous forme d’un « pseudo-cancer ». Au stade avancé, les symptômes les plus fréquents sont des douleurs abdominales et une jaunisse, accompagnée ou non de fièvre, en relation avec l’obstruction des voies biliaires. La maladie est fréquemment découverte « par hasard », au cours d’une échographie ou d’un scanner du foie (la localisation hépatique est très prédominante).

Sans traitement, le pronostic est aussi sombre que celui d’un cancer hépatique auquel ressemble l’échinococcose alvéolaire. Soulignons toutefois qu’au cours des 40 dernières années, les progrès de la chirurgie hépatique et de la prise en charge à long terme des patients (prise d’un antiparasitaire, l’albendazole notamment), ont amélioré considérablement les chances de survie.

L’échinocoque granuleux provoque quant à lui une autre maladie grave, l’échinococcose kystique, qui peut elle aussi évoluer silencieusement durant plusieurs années.

Décrite dès l’Antiquité par plusieurs médecins, dont Hippocrate, elle se traduit par des kystes bien délimités, qui ne font généralement parler d’eux que lorsqu’ils compriment les vaisseaux (dans tous les organes), les voies biliaires (dans le foie, avec une jaunisse), les bronches (dans les poumons, avec des troubles respiratoires), ou les centres nerveux (dans le cerveau, avec des signes neurologiques variés : paralysies, épilepsie…). Ces kystes peuvent aussi se rompre, à l’occasion d’une chute, d’un accident de sport, ce qui peut être à l’origine d’un choc allergique grave, de complications infectieuses ou d’une dissémination des kystes, dans la cavité abdominale, par exemple.

La prise en charge des patients dont les symptômes, variés, dépendent de la localisation du parasite, consiste selon les cas, à procéder à l’ablation chirurgicale du kyste, ou à en aspirer le contenu avant de détruire chimiquement sa paroi. Elle peut aussi se faire par administration d’un médicament antiparasitaire (antihelminthique) tel que l’albendazole.

Un parasite en expansion

Chaque année, de 200 à 300 millions de personnes sont infectées par des échinocoques dans le monde. En France, le nombre de nouveaux cas humains d’échinococcose alvéolaire a triplé depuis les années 1990 pour atteindre 35 cas par an, en moyenne, au cours des dix dernières années. Les cas autochtones d’échinococcose kystique sont encore plus rares (8 au total depuis 2016).

Il faut donc garder en tête que, même dans les zones historiques d’endémie (longtemps les régions montagneuses du centre et de l’est du pays), le risque de contracter une échinococcose alvéolaire est des centaines de fois plus faible que de mourir dans un accident de la route, des méfaits du tabac ou de la malbouffe !

En Europe, la distribution principale de l’échinococcose alvéolaire se limitait historiquement aux zones montagneuses : Nord de l’arc alpin, Jura, Vosges, Massif central, etc. On observe cependant depuis les années 1990 une extension de cette aire vers l’ouest de la France, ainsi que vers le nord, jusqu’en Suède, où elle était inconnue jusqu’en 2011.

Distribution géographique des cas humains d’échinococcose alvéolaire en France, de 1982 à 1998.
Centre national de référence échinococcoses, Fourni par l’auteur

Cette colonisation est concomitante de l’augmentation générale des populations de renards suite à l’élimination de la rage sylvatique, au début des années 1980s. En Europe, la circulation de l’échinocoque alvéolaire dépend en effet d’un cycle entièrement « sauvage », qui implique principalement le renard roux et potentiellement la plupart des espèces de rongeurs (campagnols, rats musqués, etc.).

Dans les faits, ce sont principalement le campagnol terrestre et le campagnol des champs, qui concentrent le flux parasitaire, en raison de la relative spécialisation alimentaire des renards sur les campagnols des prairies quand ces derniers abondent. On sait aujourd’hui que la dynamique des populations de ces rongeurs dépend de la composition et de la structure du paysage. Classiquement, les paysages homogènes dominés par de larges prairies permanentes sont ceux où les densités de campagnols des prairies sont périodiquement les plus élevées. Ce sont aussi ceux qui comptent la plus grande fréquence de renards infectés et le plus grand nombre de cas humains d’échinococcoses alvéolaire.

L’intensité de la transmission du parasite dépend donc indirectement d’un paysage qui résulte lui-même de l’utilisation historique qu’en a fait l’être humain, sous contraintes économiques. Dans la plupart des régions, le nombre de renards est proche de la capacité d’accueil normale des écosystèmes. Elle fluctue autour de cette valeur du fait d’épidémies locales de gale sarcoptique et de maladie de Carré. Certaines populations de renards se sont également urbanisées, portant dans de nouveaux espaces le parasite, essentiellement rural à l’origine.

L’infection des chiens et des chats, qui consomment des rongeurs porteurs du parasite, peut aussi faciliter l’infection humaine. Si ce cas de figure est moins fréquent en Europe que celui impliquant le renard, il n’en représente pas moins un danger réel pour le propriétaire, sa famille et ses voisins, par la concentration de crottes infectantes qu’elle occasionne à proximité des habitations et dans les jardins.

Dans le monde, cette « domestication » du cycle de l’échinocoque alvéolaire est d’ailleurs la principale raison de sa fréquence élevée dans certaines populations, comme en Chine de l’Ouest.

Comment se prémunir de cette maladie ?

Diminuer la densité des hôtes intermédiaires aux échelles régionales appropriées est irréaliste, car cela supposerait de bouleverser complètement le paysage et les systèmes de production agricole, avec des conséquences économiques et écologiques considérables sur les autres espèces. Il en est de même pour les hôtes définitifs.

De 2008 à 2012, une expérimentation a été conduite dans les environs de Nancy pour mesurer l’effet d’une diminution de la population de renards. Malgré un effort de prélèvement conséquent, non seulement la population de renards n’a pas été réduite, mais la prévalence de l’échinocoque multiloculaire a augmenté de 40 % à 55 %, alors qu’elle restait stable dans la zone témoin adjacente.

Devant l’impossibilité d’éliminer le parasite et ses hôtes, il convient donc plutôt de se résoudre à « vivre avec ». La meilleure des préventions consiste à engager les personnes à ne pas manipuler de renards, et à vermifuger régulièrement (tous les mois et demi) leurs chiens et chats avec un vermifuge adapté (praziquantel).

Sachant que les œufs de l’échinocoque alvéolaire ne résistent pas à la chaleur, la consommation de végétaux cuits met à l’abri de toute contamination. Lors de la cueillette, veiller à ne ramasser que les fruits poussant à une hauteur de quelques dizaines de centimètres est un bon moyen d’être certain qu’ils n’auront pas été souillés par une crotte de carnivore.

Clôturer les jardins pour éviter leur fréquentation par les renards ou les chiens et chats est également efficace, comme l’a montré une étude conduite dans 192 jardins potagers ruraux et 71 jardins potagers urbains menée dans l’est de la France.

Des moyens prophylactiques supplémentaires peuvent même être appliqués localement si nécessaire, comme la vermifugation des renards fréquentant les abords des habitations par des appâts au praziquantel, un antiparasitaire. Cette approche présente l’avantage de ne pas déstabiliser la population et donc de ne pas laisser la place vide pour de nouveaux arrivants infectés.

Les récentes pandémies qui ont affecté et affectent encore l’Europe comme le reste du monde ont mis en évidence les interconnexions qui existent entre la santé humaine, celle des animaux et l’état écologique global, conceptualisées par l’approche « One Health » (« Une seule santé »).

Les échinocoques révèlent eux aussi à quel point le fonctionnement des socio-écosystèmes est déterminant dans la propagation des infections. Il faudra apprendre à vivre avec eux, tout en limitant les conditions de leurs émergences par une prévention élargie.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les échinococcoses, des maladies parasitaires en expansion – https://theconversation.com/les-echinococcoses-des-maladies-parasitaires-en-expansion-181276

MIL OSI – Global Reports

Violence et police : un problème d’encadrement juridique

Source: The Conversation – France (in French) – By Vincent Sizaire, Maître de conférence associé, membre du centre de droit pénal et de criminologie, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Depuis une petite dizaine d’années, la question des « violences policières » s’est imposée sur le devant de la scène, portée par des collectifs constitués après le décès de certaines personnes à la suite d’une intervention policière – à l’image de l’emblématique « comité Adama » – mais aussi par les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ayant émaillé le mouvement des « gilets jaunes ».

Pourtant, cette présence renouvelée dans le débat public ne se traduit guère par une élévation de son niveau. Singulier paradoxe de notre temps, il semblerait au contraire que plus la discussion est nécessaire, plus elle est ensevelie sous la polémique médiatique. D’un côté, appuyés par les médias de masse et nombre de politiciennes et politiciens, les principaux syndicats de policiers réfutent l’idée même de violences policières, réduisant toute critique de la façon dont est exercée la force publique à l’expression d’une supposée « haine des flics ».

De l’autre, certains discours militants tendent à présenter les brutalités policières comme inhérentes à la fonction, développant une acception essentialiste que résume assez bien le slogan suivant lequel « la police tue » et qui est, lui aussi, repris par certains membres de la classe politicienne.

Des prises de position dogmatiques ?

Symétriques et stéréotypées, de telles prises de position relèvent, au-delà de leur antagonisme de façade, d’un même dogmatisme. L’une comme l’autre témoigne en effet d’une réticence ou, à tout le moins, d’une indifférence à la compréhension du phénomène qui se donne à voir jusque dans l’usage des mots employés. Présenter le seul fait que « la police tue » comme une marque d’infamie est tout aussi ridicule que de feindre de s’émouvoir qu’on puisse le penser. Dans un État de droit, la fonction des forces de police et de gendarmerie est précisément d’exercer, concrètement, ce fameux monopole de la violence légitime théorisé en son temps par Max Weber. Une violence qui peut prendre la forme d’une contrainte essentiellement morale – le fait d’obéir aux injonctions du gendarme – mais peut aussi se traduire par l’infliction de blessures ou, dans les cas les plus extrêmes, de la mort.

D’un point de vue démocratique, la question n’est donc pas de savoir si les forces de l’ordre commettent ou non des violences, mais si le cadre légal dans lequel ces violences sont exercées garantit suffisamment que, sous le contrôle du juge, elles demeurent strictement nécessaires et proportionnées à la mission des autorités de police. Une mission, qui, comme le rappelle l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, n’a – ou ne devrait – avoir d’autres fins que l’application des lois et, à travers elle, la garantie des droits et libertés des citoyens.

C’est en effet à cette condition – et à cette condition seulement – que la violence d’État pourra être regardée comme légitime.

C’est dans cette perspective qu’il faut soumettre notre système répressif à un examen critique pour apprécier sa capacité à prévenir et sanctionner efficacement ce qu’il faut désigner non comme des « violences policières » mais, bien plus précisément, comme des abus dans l’exercice de la force publique.

Vérifier les cadres d’usage des armes à feu

Répondre à cette question suppose en premier lieu de vérifier si les cas dans lesquels les services de police et de gendarmerie peuvent faire usage de leurs armes à feu sont définis de façon suffisamment stricte. L’article L.435-1 du code de la sécurité intérieure énonce de façon exhaustive et relativement précise ces hypothèses. À côté de la situation de légitime défense – caractérisée par une riposte immédiate et proportionnée à une menace réelle et imminente pour la vie ou l’intégrité physique d’une personne – les policiers peuvent ouvrir le feu s’il s’agit de l’unique moyen d’assurer la protection des individus ou des bâtiments dont ils ont la garde ou d’arrêter une personne prenant la fuite.

La loi précise en outre que le tir doit, dans tous les cas, être proportionné (par exemple, les policiers doivent ne peuvent viser le conducteur si tirer sur les roues suffit pour immobiliser le véhicule du fuyard).

Reprenant largement les exigences de la Cour européenne des droits de l’homme, ces différentes hypothèses garantissent, a priori, la légitimité de l’exercice de la force.

Quand l’exception devient la règle

Tel n’est pas le cas, en revanche, de la dernière hypothèse visée par le code de sécurité intérieure et qui permet aux forces de l’ordre de faire usage de leurs armes pour :

« empêcher la réitération, dans un temps rapproché, d’un ou de plusieurs meurtres ou tentatives de meurtre venant d’être commis, lorsqu’ils ont des raisons réelles et objectives d’estimer que cette réitération est probable ».

Promue en 2016 comme permettant de donner une base légale au tirs effectués à l’encontre des auteurs de crimes terroristes comme le massacre du Bataclan de novembre 2015 – alors même que la légitime défense en l’espèce n’est ni contestée, ni contestable – cette hypothèse est désormais d’application générale alors que le seul cas de figure où elle pourrait légitimement s’appliquer est celle d’un crime de masse comme celui du Bataclan.

Or, dans le temps de l’action, il est strictement impossible pour l’auteur d’un tir de savoir s’il est face à une tentative d’homicide ou de « simples » violences. Il s’ensuit un risque d’usage disproportionné de la force ou, inversement, de mise en cause imprévisible de la responsabilité pénale de policiers ou de gendarmes qui, de bonne foi, auront cru agir dans le cadre de la loi.

Des failles dans la mise en application

Mais c’est avant tout au niveau de la mise en application du cadre légal que notre système présente les failles les plus importantes. Lorsqu’un policier ou gendarme recourt à la force en dehors des hypothèses prévues par la loi ou de façon disproportionnée, il commet alors une infraction pénale, qu’il s’agisse du délit de violences volontaires, passible d’une peine pouvant aller jusqu’à dix ans ou, dans le pire des cas, du crime de meurtre, passible d’une peine de trente ans de réclusion criminelle.

Or la façon dont les enquêtes concernant les crimes et délits commis par les forces de l’ordre sont aujourd’hui menées en France ne garantit pas suffisamment leur impartialité. D’une part, ce sont toujours des policiers ou des gendarmes qui enquêtent sur d’autres policiers ou gendarmes – en principe, les inspections générales de police nationale ou de la gendarmerie nationale. D’autre part, les investigations sont la plupart du temps placées sous la supervision d’une autorité, le procureur de la République, qui ne bénéficie elle-même d’aucune garantie d’indépendance à l’égard du gouvernement et, partant, du ministère de l’Intérieur. Les magistrats du parquet sont en effet placés sous l’autorité directe d’un autre membre du pouvoir exécutif, le ministre de la Justice, seul compétent pour décider de leur nomination ou d’éventuelles sanctions disciplinaires.

Modifier les instances de contrôle

En définitive, seules les procédures confiées à un juge d’instruction – magistrat statutairement indépendant – offrent aujourd’hui des garanties suffisantes d’impartialité. C’est la raison pour laquelle de nombreuses personnes demandent que les investigations relatives aux abus dans l’exercice de la force soient confiées à un service d’enquête complètement indépendant, comme ce qui a été mis en place chez certains de nos voisins européens, à l’image de l’Independant Office for Police Conduct britannique.

Inversement, celles et ceux qui militent aujourd’hui pour l’assouplissement du cadre légal existant revendiquent en réalité une pratique policière incompatible avec les exigences de l’État de droit démocratique. En particulier, la « présomption de légitime défense » proposée par le Rassemblement national et la plupart des syndicats policiers reviendrait à empêcher toute poursuite à l’encontre des auteurs de tirs quel que soit leur justification ou leur proportion, leur garantissant ainsi une impunité qui ne s’observe que dans les régimes autoritaires.

Mais pour s’opposer à une telle évolution, il est nécessaire de dépasser la simple condamnation morale des « violences policières » et, plus encore, de se garder de toute assimilation de telles dérives à une entière profession.

Vincent Sizaire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Violence et police : un problème d’encadrement juridique – https://theconversation.com/violence-et-police-un-probleme-dencadrement-juridique-185097

MIL OSI – Global Reports

L’engagement d’un leader nigérian pour obtenir réparation de l’esclavage et du colonialisme

Source: The Conversation – France (in French) – By Giulia Bonacci, Historienne, chargée de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Alors que les études sur la question des réparations au titre de l’esclavage et du colonialisme se multiplient, elles sont peu nombreuses à se pencher précisément sur le continent africain. La position ambiguë de l’Afrique a été soulignée par Wole Soyinka, prix Nobel de littérature en 1986 : les Africains pouvaient être tenus pour co-responsables dans la vente d’êtres humains aux esclavagistes européens, mais ils pouvaient aussi revendiquer des réparations puisque l’esclavage avait ravagé les dynamiques organiques de leur développement.

Pour éclairer l’engagement de figures africaines dans le mouvement global pour des réparations, j’ai étudié l’engagement du Nigérian Bashorun (ou « Chief » en anglais) Moshood Kashimawo Olawale Abiola pour les réparations au titre de l’esclavage et du colonialisme, ainsi que ses discours et ses initiatives opérationnelles, dont les conférences de Lagos en 1990 et d’Abuja en 1993. Pour la première fois, un représentant au plus haut niveau d’un État africain, candidat à l’élection présidentielle dans son pays, a mis tout son poids intellectuel, politique et financier dans une cause partagée avec les représentants des diasporas africaines et du mouvement panafricain.




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Il formulait ainsi ce que j’ai appelé la promesse de l’Afrique : les États africains étaient prêts à s’engager au côté des militants de la cause des réparations, souvent issus des diasporas, pour inscrire les réparations au cœur des enjeux diplomatiques et politiques de la fin du XXe siècle.

L’engagement panafricaniste de Chief Abiola

Chief Abiola est un de ces fameux big men qui ont marqué l’histoire politique et économique du Nigéria. Un entrepreneur prospère aux multiples responsabilités, qui s’est enrichi vite, qui a investi beaucoup, qui s’est marié souvent et qui dans un environnement dominé par les militaires, les coups d’État et les revenus du pétrole, a pris une dimension nationale, mais aussi panafricaine.

Dans cinq conférences prononcées entre 1987 et 1991 aux États-Unis, l’homme d’affaires s’appuie sur un imaginaire plus ancien, aux contours bibliques, pour encourager l’intérêt et l’engagement des Africains-Américains en Afrique. Il mobilise l’histoire pour défendre l’idée d’un « héritage commun de l’esclavage, du colonialisme et de la discrimination ».

Son raisonnement tient dans l’articulation entre deux phénomènes historiques entre lesquels il installe une relation de causalité : l’esclavage aurait eu comme conséquences le sous-développement de l’Afrique ainsi que la dette coloniale et néocoloniale qui entrave les économies africaines. Chief Abiola défend l’idée d’investissements massifs dans les infrastructures, l’industrie, l’énergie, les télécommunications, l’éducation, la santé, la technologie agricole et le soutien à la démocratie politique – qui sont qualifiés de réparations.

Joignant le geste à la parole, il organise et finance la première « conférence mondiale sur les réparations pour l’Afrique et les Africains de la diaspora » qui se tient à Lagos au Nigéria, les 13 et 14 décembre 1990.

La conférence de Lagos en 1990

Organisée sous l’égide du général-président Babangida, son objectif était clairement de « placer la question critique des réparations pour l’Afrique et les Africains de la diaspora comme prioritaire dans l’agenda du dialogue international pour une action globale ». Des personnalités nigérianes interviennent, comme le juriste Akinola Aguda et le diplomate Ibrahim Gambari, ainsi que l’intellectuel Chinweizu Ibekwe et Prof. Ade Ajayi, un historien reconnu – mais aucune femme.

Le monde panafricain est mobilisé : il y a Abdulrahman Mohammed Babu de Zanzibar, un des organisateurs du futur 7e congrès panafricain qui se tiendra à Kampala en 1994 ; Craig Washington, le représentant démocrate du Texas auprès du Congrès ; Bernie Grant, du Guyana, élu au Parlement britannique ; Randolph Peters, l’ambassadeur de Trinidad au Nigéria ; et Dudley Thompson, ambassadeur de la Jamaïque au Nigéria, un vétéran des affaires panafricaines.

La conférence de Lagos nomme un comité international pour les réparations, recommande le développement d’un mouvement de masse et interpelle l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) afin d’obtenir son soutien avant d’amener ses revendications jusqu’aux Nations unies. Avec cette rencontre, Chief Abiola devient un acteur majeur de l’institutionnalisation de la question des réparations et formule cette promesse : l’Afrique s’engage politiquement au côté de ses diasporas dans la cause des réparations.

La promesse de l’Afrique

Elle prend forme d’abord à travers les commissions mises en place dans plusieurs pays, comme au Royaume-Uni où Bernie Grant fonde le African Reparation Movement (ARM), et en Jamaïque, où le premier comité pour les réparations, porté par le rastafari George Nelson, est installé en 1991. Ensuite, Dudley Thompson invite l’avocat Lord Gifford à produire une base légale à cette cause et il devient le rapporteur du Groupe des éminentes personnalités (GEP) pour les réparations, établi par l’OUA et présidé par Chief Abiola. Enfin, ce GEP organise à Abuja du 27 au 29 avril 1993 une conférence panafricaine de haut niveau sous le patronage de l’OUA et du Nigéria.

La résolution finale de la conférence d’Abuja soulignait que l’essentiel était la reconnaissance d’une responsabilité, le transfert de capitaux et l’annulation de la dette, et la facilitation du « droit au retour » des diasporas.

Chief Abiola ne cachait pas son ambition de présenter l’affaire des réparations devant les Nations unies s’il était élu président du Nigéria aux élections prévues le 12 juin 1993. La promesse de l’Afrique n’avait jamais semblé aussi proche, aussi tangible, aussi possible qu’au sortir de la conférence d’Abuja.

Mais c’était sans compter avec le désastre des élections nigérianes. Remportées par Chief Abiola, elles furent annulées dans la foulée par le général-président Babangida. Cinq mois plus tard, un coup d’État portait le général Sani Abacha au pouvoir, Chief Abiola se cache avant d’être arrêté alors que la répression s’abat sur les forces pro-démocratie nigérianes.

Une promesse qui reste à réaliser

De nombreuses questions restent en suspens. Est-ce que le réseau panafricain de Chief Abiola pouvait servir son dessein politique national ? Pensait-il vraiment que l’annulation de la dette des pays africains pouvait servir de réparation à l’esclavage et au colonialisme ? Est-ce que l’économie extravertie du secteur pétrolier pouvait être affectée par cette cause ? Y avait-il un lien entre les réparations portées par Chief Abiola et le désastre des élections de 1993 ? Le Royaume-Uni et les États-Unis, menacés par les enjeux soulevés par le mouvement pour les réparations, auraient-ils poussé à l’annulation de l’élection, qui jetait pourtant l’opprobre sur le pays ? C’est l’interprétation, peut-être déformée par l’engagement, que certains défendent.

Le Nigéria s’enfonçait dans la violence politique et la cause des réparations perdait son leadership africain. La promesse de l’Afrique, à peine formulée, était déjà brisée. L’homme d’affaires richissime, panafricaniste et engagé avait été écrasé par les forces politiques et armées de son pays. En 1996 sa seconde épouse était assassinée en pleine rue. Et le 7 juillet 1998, le jour où il devait sortir de prison, Chief Abiola décède durant la visite de deux émissaires américains. S’il est devenu un martyr de la démocratie, sa dimension panafricaine reste moins connue. Pourtant, Chief Abiola a été l’artisan d’une promesse de nature politique et panafricaine, qui n’a pas pu être honorée pour l’instant et qui a laissé orphelines les forces démocratiques nigérianes, ainsi que la dimension africaine du mouvement global pour les réparations – même si celle-ci n’a depuis cessé de se réinventer.

Giulia Bonacci a reçu un financement géré par l’Agence Nationale de la Recherche au titre du projet Investissements d’Avenir UCAJEDI portant la référence n° ANR-15-IDEX-01 pour conduire ses enquêtes au Royaume-Uni et en Jamaïque.

ref. L’engagement d’un leader nigérian pour obtenir réparation de l’esclavage et du colonialisme – https://theconversation.com/lengagement-dun-leader-nigerian-pour-obtenir-reparation-de-lesclavage-et-du-colonialisme-182740

MIL OSI – Global Reports

Le paradoxal passage à l’économie de la blockchain en Centrafrique

Source: The Conversation – France (in French) – By Idriss Miskine Buitchoho, Chercheur au Centre Maurice Hauriou de recherche en droit public et science politique, Université Paris Cité

La République centrafricaine va devenir le deuxième pays du monde après le Salvador à adopter le bitcoin comme monnaie officielle. Shutterstock

Au soir du 22 avril 2022, les médias furent unanimement interloqués par le virage que prenait la politique monétaire de la République centrafricaine : l’adoption du bitcoin comme monnaie officielle au côté du franc CFA et la légalisation de l’usage des cryptomonnaies.

La présidence de la RCA affirme que « cette démarche place la République centrafricaine sur la carte des plus courageux et visionnaires pays au monde », étant donné qu’elle serait le deuxième État du monde à l’entreprendre, après le Salvador, et le tout premier du continent africain.

Un optimisme pour les nouvelles économies de la blockchain que ne partagent pas nombre d’observateurs, à l’instar de Bill Gates, qui estime que les cryptomonnaies n’apportent rien à la société. Cette position est également reprise par la directrice de la Banque centrale européenne Christine Lagarde, pour qui ces actifs digitaux ne valent rien.

La cryptomonnaie en RCA, un Far-West qui incite la méfiance

Deux raisons semblent justifier les inquiétudes suscitées par la décision de Bangui.

La première est tout simplement le fait que la cryptomonnaie est animée par une prétention de « self-made » qui échappe aux traditions et au classicisme des économies et systèmes d’échange, dont les lois sont valables et identifiables à toutes les époques. Un véritable trou noir pour les adeptes du contrat social, qui estiment que les modes d’organisation qui ne sont pas soumis à l’autorité sont des Far-West sans foi ni loi.

La seconde raison est le gabarit économique de la République centrafricaine, qui est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Regardons cela de plus près.

Centrafrique : le bitcoin devient la devise officielle (France 24, 28 avril 2022).

Le procès fait aux cryptoactifs n’est pas dénué de raison. Adopter la cryptomonnaie comme monnaie légale, c’est s’engager dans une géopolitique de l’inconnu, de l’incertitude et de la surprise – l’incertitude étant source d’insécurité, ne serait-ce que parce qu’elle facilite le développement d’intentions inconnues et le déploiement d’actions non maîtrisées. Déplacer les activités dépendantes du régalien vers une dépendance aux lois du marché ou des zones d’ultralibéralisme, créées justement pour échapper à la souveraineté des États et autres contraintes politiques, n’est pas sans risque. Dans cette course, les États faibles comme la République centrafricaine ne semblent a priori pas disposer des meilleurs atouts.

Et que dire de la volatilité, caractéristique intrinsèque de la cryptomonnaie qui condamne le cours du bitcoin à une précarité perpétuelle ? En 2021, les cours du bitcoin avaient flambé de plus de 150 %, atteignant un taux historique de 68 991 dollars, avant de s’effondrer. Même si le marché́ s’est assagi en 2022, les variations restent très fortes : -17 % en février, +8 % en mars et +10 % en avril. Le bitcoin s’échangeait le 27 avril 2022 à plus de 39 000 dollars ; sa valeur au 26 mai était de 29 494,60 USD ; au 21 juin, elle était de 20 033,31 USD.

L’expérience du Salvador, où 92 % des plus de 1 600 personnes interrogées dans un sondage ont manifesté leur désamour du bitcoin et 93,5 % leur réticence à être payées en bitcoins, est de nature à conforter cette méfiance.

Le bitcoin est régulièrement perçu comme une bulle spéculative à cause de l’alternance imprévisible entre les envolées de ses cours et leurs chutes vertigineuses. Pour bon nombre de spécialistes, la généralisation de son utilisation ne peut que susciter des pertes financières catastrophiques.

Les banques centrales lui reprochent de favoriser les déséquilibres financiers, le blanchiment d’argent et la fraude fiscale. Le Fonds monétaire international a qualifié la décision du Salvador de danger pour « la stabilité financière, l’intégrité financière et la protection des consommateurs ». Concernant la Centrafrique, Abebe Aemro Selassie, directeur Afrique du FMI, prévient qu’il ne faut pas considérer les cryptomonnaies « comme une panacée contre les défis économiques ».

Le bitcoin est également suspecté de faciliter les escroqueries, le financement du terrorisme et les trafics en tout genre à cause de son système de paiement anonyme crypté. Les transactions illicites permises par le bitcoin sont estimées à 76 milliards de dollars par an, soit 46 % des transactions en bitcoins.

En tout état de cause, pour se prêter institutionnellement à la mouvance des cryptoactifs et tirer son épingle du jeu, la RCA devrait disposer des infrastructures et de la complexité économique nécessaires pour absorber leurs évolutions. Or la sécurité économique et technologique du pays soulève bien des inquiétudes.

L’insécurité économique de la RCA

Selon la dernière évaluation risque-pays de la Compagnie française d’assurance spécialisée dans l’assurance-crédit à l’exportation (COFACE), les conditions sécuritaires et politiques en RCA sont source de fragilité et d’instabilité, ce à quoi s’ajoute l’extrême pauvreté de la population.

L’économie accuse une forte dépendance à l’égard des exportations de matières premières – une dépendance d’autant plus problématique que l’exportation d’or et de diamants, qui se déroule souvent dans l’illégalité, n’alimente que très peu les recettes publiques. Avec une inflation moyenne de 2,7 % sur les quatre dernières années, les prévisions de taux de croissance de 3,4 % pour 2022 ne doivent pas laisser oublier qu’il a été de -0,6 % en 2021. Autres indices défaitistes, le solde courant par rapport au PIB (-6,1 % en 2022) et le solde public par rapport au PIB (-1,2 % en 2022) sont tous négatifs depuis les trois dernières années.

Selon la Banque mondiale, depuis l’indépendance obtenue en 1960, la richesse par habitant a été réduite de moitié en RCA. Une reprise économique durable, possible seulement si l’insécurité baisse nettement, est indispensable pour réduire la pauvreté (70 % de la population vivrait sous le seuil de pauvreté en 2020. Cette pauvreté explique la forte mortalité infantile, estimée à 882 pour 100 000 naissances vivantes, mais aussi le classement du pays à l’indice de développement humain de l’ONU, au 188e rang sur 189 pays en 2020.

La décision de la Centrafrique d’adopter le Bitcoin comme monnaie légale fait polémique (Jeune Afrique, 5 mai 2022).

La Banque africaine de développement fait un constat du même ordre en soulignant que le risque de surendettement de la RCA reste élevé en raison de sa grande vulnérabilité aux chocs extérieurs et du risque de change lié au niveau élevé de sa dette extérieure. Ce gabarit économique montre combien les défis de développement y demeurent prioritaires et profonds.

Décalage infrastructurel et faiblesse de l’éducation numérique

L’opérationnalisation d’un projet d’économie durable de la blockchain à l’échelle nationale, au regard de sa globalité et des effets d’enchaînement escomptés, devrait reposer a minima sur une base infrastructurelle soutenable et une éducation numérique viable.

Or les capacités infrastructurelles de la RCA sont très limitées. Sur le plan énergétique, le ratio énergétique entre la production (171 millions kWh) et la consommation électrique (159,40 millions de kWh) en RCA est excédentaire de 108 % des besoins réels actuels. Mais le 22 mars dernier, après sollicitation de la RCA pour le financement du développement de son réseau et de sa capacité électrique, la Banque mondiale a laissé entendre que la RCA reste le pays au monde où le taux d’accès à l’électricité est le plus faible. Avant d’ajouter que la mise en œuvre d’un tel projet y serait très difficile.

Avec un taux d’électrification de 3 %, et alors que 4 de ses 5 millions d’habitants vivaient sans électricité en 2012, faute d’investissement, une étude du PNUD montre en 2017 que le potentiel hydroélectrique du pays reste sous exploité. La bioénergie représente encore 98 % de la production nationale. C’est la prééminence de cette catégorie d’énergie dans la production nationale qui semble justifier la rareté d’infrastructures technologiques de consommation électrique. En outre, plusieurs projets d’envergure sont perturbés par des cycles d’instabilité sécuritaire et politique. En 2022, le gouvernement tente toujours de rassurer la population qui attend des réalisations concrètes.

Sur le plan technologique, lors de l’approbation de la composante RCA de la Dorsale à fibre optique d’Afrique centrale en 2018, la Banque africaine de développement dressait le constat que « la RCA demeure le dernier pays enclavé du continent à ne pas disposer de liaisons terrestres à fibre optique avec ses voisins immédiats. De plus, à la faiblesse notoire du taux de pénétration d’Internet et de la téléphonie mobile vient s’ajouter la quasi-inexistence d’infrastructures haut débit filaires ».

Quatre ans plus tard, bien que Huawei et Orange interviennent comme partenaires technologiques majeurs, les avancées demeurent médiocres. Si les Datacenter sont implémentés pour des structures spécifiques comme le ministère des Finances et du Budget ou celui qui accompagne la composante RCA de la dorsale à fibre optique d’Afrique centrale, ces installations critiques restent sous la menace constante posée par l’insécurité qui règne dans le pays.

« Là où Internet propose de créer des ponts, l’illectronisme risque toujours de lui faire barrage », soulignait en novembre 2020 Philippe Wang, alors vice-président exécutif de Huawei Northern Africa. Le paysage numérique centrafricain illustre la justesse de cette affirmation. Ainsi, la difficulté qu’éprouvent les individus à maîtriser les outils numériques en RCA constitue l’une des limites majeures à la numérisation et à l’éducation des populations aux outils digitaux.

Selon le rapport national volontaire de suivi de mise en œuvre des objectifs du développement durable en 2019, alors que le taux d’alphabétisation des adultes est de 58,9 %, la part des établissements scolaires ayant accès à l’électricité est de 3 % et aucun n’a accès à Internet. Au total, on décompte 650 000 utilisateurs d’Internet en RCA pour environ 5 millions d’habitants, avec un taux général de pénétration de 14 % en janvier 2020. La RCA se retrouve en bas des classements mondiaux des principaux réseaux sociaux avec 2,5 % de taux de pénétration.

Une réforme qui ne profitera qu’à une minorité

Dans ce contexte, l’adoption du bitcoin comme monnaie officielle laissera transparaître la fracture digitale du pays. L’économie de la blockchain peut être salutaire, mais elle exige un investissement humain, matériel et financier conséquent. Dans le cas contraire, elle deviendra un modèle élitaire dont l’impact sera limité aux urbains fortunés et instruits au numérique.

Finalement, il est en même temps trop tôt pour confirmer les promesses faites au lancement du bitcoin, mais aussi, trop tôt pour le condamner définitivement après l’annonce du nouveau projet Sango

Idriss Miskine Buitchoho ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le paradoxal passage à l’économie de la blockchain en Centrafrique – https://theconversation.com/le-paradoxal-passage-a-leconomie-de-la-blockchain-en-centrafrique-184331

MIL OSI – Global Reports

Ce que les dessins d’enfants nous disent de la société de consommation

Source: The Conversation – France (in French) – By Pascale Ezan, professeur des universités – comportements de consommation – alimentation – réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie

Dessiner est une des activités préférées des enfants. Du gribouillage aux productions plus abouties, leurs dessins nous renseignent sur leur environnement. Or les enfants sont immergés dans une culture de consommation et les travaux académiques convergent pour souligner que la société de consommation est particulièrement investiguée par eux quand ils dessinent.

Partant de ce constat, les chercheurs qui s’intéressent à ce domaine ont de plus en plus souvent recours à ces supports graphiques pour saisir ce que les enfants apprennent et comprennent de la consommation.

Dessin d’enfant collecté pour une recherche.
Recherche sur le dessin comme langage de l’enfant, Fourni par l’auteur

Compte tenu de leurs capacités cognitives, les enfants traitent prioritairement l’information via des éléments visuels. Ainsi, dans le cadre d’ateliers, les chercheurs qui demandent à des enfants âgés de 7 à 12 ans (stade opératoire concret, selon le psychologue du développement Jean Piaget) de dessiner des produits ou des situations de consommation, font tous les mêmes constats. Les enfants convoquent de nombreux détails, témoignant d’une bonne interprétation et mémorisation des attributs spécifiques qui catégorisent les produits et discriminent les marques : logo, charte graphique, mascotte, packaging…

De même, lorsqu’ils sont présents aux côtés des jeunes participants, les chercheurs relèvent une grande application des enfants à reproduire les couleurs et les formes qui caractérisent les marques.

Contextes de consommation

D’ailleurs, même quand l’enfant n’est pas sollicité par le chercheur sur une consigne spécifique, il n’est pas rare de trouver dans un dessin une ou plusieurs marques. Celles-ci sont alors mobilisées pour renforcer le réalisme de la production, illustrant sans doute l’importance que les enfants leur accordent dans leur quotidien.

Certains des participants ajoutent des slogans, soulignant dès lors, leur compréhension du lien existant entre marques et publicité. La présence des produits, des marques associées à des messages de promotion dans les productions enfantines montre à quel point ces différents éléments constituent des ressources dans la construction de leur culture de la consommation.

Au-delà de leur connaissance des produits et des marques, les enfants savent différencier les contextes dans lesquels ils sont consommés. Ainsi, ils représentent les lieux physiques de consommation mais aussi les environnements sociaux qui en découlent. Ils sont capables de distinguer des produits qui sont consommés au sein du foyer – et dessinent alors les membres de leur famille – d’autres produits qui sont utilisés dans des endroits hors domicile.

D’un statut de repas perçu comme anodin, le goûter est passé à celui de temps fort de la convivialité familiale avec les périodes de confinement.
Shutterstock



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Par exemple, dans un repas pris à la cantine figureront diverses tables et chaises pour signifier un repas pris dans un cadre collectif. On trouvera également de nombreux enfants pour rendre compte de la commensalité induite par ces repas pris en commun. Autre exemple, si l’on demande à des enfants de dessiner un goûter sans détailler la consigne, ils produiront des dessins où ils se figureront en train de manger, où ils représenteront leur propre goûter mais ils pourront également dessiner un goûter d’anniversaire où seront mis en scène de nombreux artefacts soulignant le caractère occasionnel et festif de ce repas.

Chaque situation dessinée est alors reliée à des produits types, témoignant de leurs compétences à identifier les « bons » objets et les « bonnes » personnes en fonction des circonstances. L’inventaire des objets associés aux personnages (famille, pairs, éducateurs…) suggère aussi que les enfants perçoivent très tôt les dimensions symboliques et sociales attachées à la consommation.

Monde de transitions

Les enfants vivent dans un monde de transitions et cette prise de conscience se laisse voir dans leurs dessins. Baignés par des normes et des valeurs qui s’efforcent de rendre la consommation plus responsable, plus vertueuse, les enfants s’attachent à les véhiculer dans leurs dessins.

Compte tenu des enjeux liés à une alimentation saine et durable sur leur santé et leur bien-être, les enfants sont souvent sollicités sur ce sujet par chercheurs et spécialistes de la consommation. Les dessins réalisés permettent d’accéder à leur répertoire alimentaire et à leurs préférences individuelles. Ils révèlent également les produits et les marques qui sont associés au bien manger ou sont facteurs pour eux de bien-être.

Les conseils pour une alimentation saine vus par le jeune participant d’une étude.
Recherche sur le dessin comme le langage de l’enfant, Fourni par l’auteur

En outre, les dessins montrent que les enfants connaissent les codes utilisés par les industriels agro-alimentaires pour signifier aux consommateurs qu’un produit est sain : mobilisation des couleurs vertes ou jaunes, reproduction de labels ou du Nutri-score… Leurs dessins interrogent alors sur les bons leviers à activer pour encourager des changements de comportements. Certains enfants donnent d’ailleurs eux-mêmes quelques solutions à adopter dans leurs productions : « donner des bons points, éviter la publicité, fabriquer des bonbons qui n’abîment pas les dents »…

Dans le même esprit, notre étude empirique portant sur la conscience écologique des enfants, réalisée auprès de 42 d’entre eux âgés de 7 à 12 ans (17 filles et 25 garçons) montre que les causes principales du réchauffement climatique qu’ils identifient relèvent toutes de la consommation. Des couleurs noires et grises sont utilisées pour mettre en scène des fumées émanant de voitures ou d’usines. Ce qui tend à suggérer qu’ils ont intériorisé le fait que les activités humaines polluent et que cela met en danger la planète, qui est représentée sous forme d’un visage triste parfois couvert de larmes.

Si les enfants présentent des réactions affectives fortes face au réchauffement climatique, leurs dessins retracent peu de solutions pour lutter contre ce phénomène. Sans doute faut-il y voir leur difficulté, tout comme les adultes, à évoluer dans une société de consommation sous tensions.

De la représentation à l’imaginaire

Si les dessins rendent compte de la manière dont les enfants se saisissent de la société de consommation, ils permettent aussi de capturer leurs imaginaires, de cerner leurs aspirations et d’analyser les décalages avec l’existant. Par exemple, dans le cadre d’une recherche sur les enseignes de distribution, 95 enfants ont été invités à représenter « le magasin idéal, le magasin de ses rêves » à partir d’une feuille A4 et de 32 feutres, 18 crayons de couleur et des crayons de papier.




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Les chercheuses constatent que tous les enfants ont laissé libre cours à leur créativité, s’affranchissant de contraintes rationnelles au profit de considérations ludiques, poétiques, voire féériques. Les magasins ont été dessinés comme des lieux sublimant une expérience d’achat enchantée et dans lesquels ils se sentent bien accueillis et considérés. Ces productions ancrées dans une pensée divergente constituent sans doute des sources d’inspirations pour les managers qui souhaitent innover en tenant compte des attentes de leurs jeunes clients.

Les imaginaires de consommation ont également été convoqués dans le cadre d’une étude portant sur les représentations des enfants autour de l’ingestion d’insectes. Les enfants proposent dans leurs dessins des recettes à base d’insectes et soulignent, de ce point de vue, que leur consommation suscite moins de dégoût que chez les adultes et pourrait donc être envisagée dans un futur proche en activant les bons leviers.

Loin d’être un objet banal suscitant la fierté de parents attendris, les dessins d’enfants sont des productions culturelles et constituent à ce titre des ressources scientifiques pour accéder à leurs pratiques et à leurs représentations en tant que jeunes consommateurs. L’analyse de ces productions enfantines peut nourrir des réflexions, concevoir des actions en phase avec leur point de vue, susceptibles d’accroître leur bien-être dans une société de consommation qui leur fait jouer des rôles centraux en tant que prescripteurs et futurs citoyens mais dont les avis sont finalement peu réclamés et peu suivis.

Cette activité « naturelle » des enfants est aujourd’hui revisitée chez les adultes au travers d’approches par le design qui envisagent la mise en forme (par le dessin ou la maquette) comme un outil de transformation permettant de capturer des imaginaires, innover ou encore construire des futurs souhaitables autour de la consommation. Preuve sans doute qu’un « un bon croquis vaut mieux qu’un long discours ».

Pascale Ezan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que les dessins d’enfants nous disent de la société de consommation – https://theconversation.com/ce-que-les-dessins-denfants-nous-disent-de-la-societe-de-consommation-182809

MIL OSI – Global Reports

Climat : les cinq enjeux incontournables de la planification écologique

Source: The Conversation – France (in French) – By Christian de Perthuis, Professeur d’économie, fondateur de la chaire « Économie du climat », Université Paris Dauphine – PSL

Le concept de « planification écologique », pivot du programme de Jean-Luc Mélenchon, a été repris par Emmanuel Macron au cours de l’entre-deux-tours pour son second quinquennat.

Comme il l’avait annoncé lors d’un discours à Marseille, le 16 avril 2022, le président réélu a confié cette planification à son actuelle Première ministre, Élisabeth Borne. Concernant le climat, la mise en œuvre d’un tel projet pose cinq questions incontournables.

Le préalable : s’accorder sur le bon objectif

La Stratégie nationale bas carbone (SNBC), feuille de route climatique héritée du précédent quinquennat, retient la cible de neutralité climat en 2050. Cet objectif de long terme est conforme à celui de l’Union européenne.

Pour viser la neutralité en 2050, l’UE a rehaussé en décembre 2020 son objectif intermédiaire, en visant une réduction de minimum 55 % des émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2030, contre 40 % antérieurement. Cette décision a conduit à un renchérissement spectaculaire du quota de CO2 sur le marché européen et à un ambitieux paquet législatif en discussion au Parlement européen : le « Fit for 55 ».

Depuis 2005, les émissions de gaz à effet de serre suivent une tendance linéaire qui conduit vers des émissions de l’ordre de 325 Mt de CO 2eq, bien supérieures à l’objectif européen de -55 %.
Données du Citepa

La SNBC héritée du précédent quinquennat reste calée sur l’objectif intermédiaire de -40 % en 2030. Les décisions de la justice française donnant raison à des ONG environnementales dans le cadre de « l’affaire du siècle » portaient sur le retard pris au début du quinquennat sur cet objectif. Un retard rattrapé depuis, avec l’aide des confinements imposés par le Covid. En revanche, aucune accélération du rythme de décarbonation de l’économie n’a eu lieu. Après le reflux de 2020, les émissions ont rejoint en 2021 la tendance détectable depuis 2005 qui ne conduit pas à une baisse de 55 % en 2030.

Le premier acte de la planification écologique sera de réévaluer l’objectif intermédiaire qui doit être en conformité avec nos engagements européens. Peut-on aller plus loin ? Le programme de la Nupes affiche un -65 % qui questionne sur les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir.

Énergie : le triptyque demande, renouvelables, nucléaire

L’utilisation d’énergie fossile étant à l’origine des trois quarts de nos émissions, l’accélération de la transition énergétique conditionne l’atteinte d’une réduction de 55 % des émissions en 2030.

Côté demande, cela implique plus d’actions promouvant l’efficacité et la sobriété énergétiques. Les évaluations détaillées issues des scénarios de l’organisme Négawat donnent la mesure des objectifs à atteindre sans totalement arbitrer sur les moyens à engager.

Côté offre, il convient d’accélérer la substitution de moyens de production décarbonés aux sources d’origine fossile. En premier lieu, cela requiert d’accélérer le déploiement des renouvelables pour lesquels notre pays fait office de lanterne rouge au sein de l’UE.

Cela implique de clarifier le rôle du nucléaire dont la quasi-totalité du parc va atteindre 40 ans dans les prochaines années. Prolonger la durée d’utilisation de ce parc exige un investissement estimé à 50 milliards d’euros par EDF. Renoncer à cet investissement en déclassant les réacteurs à mesure qu’ils atteignent 40 ans priverait le pays de la plus grande partie de ses moyens décarbonés, difficilement substituables par du renouvelable dans les délais impartis.

À terme, par quoi faudra-t-il remplacer le parc nucléaire existant ? Le déploiement de nouveaux réacteurs de type EPR ne pourrait pas fournir de l’énergie décarbonée avant 2035. Compte tenu de la dynamique de baisse des coûts des renouvelables et du stockage de l’électricité, il est douteux que cette voie se justifie au plan économique. Une question à débattre de toute urgence pour introduire de la rationalité économique dans la planification écologique.

Amorcer le virage de l’agroécologie

En 2021, l’agriculture a été à l’origine d’un cinquième des émissions du pays, principalement du méthane et du protoxyde d’azote résultant des pratiques de culture et d’élevage. On ne les réduit pas en agissant sur l’énergie mais en changeant les méthodes de production agricole.

Le verger expérimental bio de Gotheron, à Bourg-lès-Valence. Lancé par l’Inra dans la Drôme et planté en cercles, il est conçu pour que chaque espèce d’arbre défende son voisin contre les attaques parasitaires.
Jean-Philippe Ksiazek/AFP

La voie y conduisant est celle de l’agroécologie qui mise sur la diversité du vivant, les complémentarités entre le végétal et l’animal, la protection des sols pour stocker la matière organique, l’eau et le carbone. Les retombées de la guerre en Ukraine nous le rappellent avec force : l’objectif n’est pas de produire moins, mais mieux et de façon plus pérenne en accroissant la résilience des systèmes agricoles face au réchauffement du climat.

La France peine à engager le virage agroécologique. La Commission européenne a récemment retoqué le « plan stratégique national » visant à mettre en œuvre les orientations environnementales de la nouvelle PAC. Les émissions d’origine agricole ne reculent pas et la capacité du milieu naturel à absorber le CO2 de l’atmosphère décline depuis la moitié des années 2000. La forêt et les sols absorbant une proportion décroissante des émissions agricoles, la perspective de neutralité climatique s’éloigne.

Contrarier ces contre-performances doit être une priorité de la future planification écologique. Cela implique d’agir simultanément sur l’offre et la demande, avec une déclinaison par territoire, incontournable pour faire évoluer des modèles agricoles et alimentaires qui ne sont pas compatibles avec nos objectifs climatiques.

Le plan comme « réducteur d’incertitude »

La planification écologique ne va pas nous placer sur des trajectoires linéaires d’émission, comme préprogrammées par un planificateur omniscient. Elle est un chemin d’apprentissages constants, avec des ratés qu’il faut corriger et d’incessantes contradictions traversant le corps social. Trois principes permettront de faire du plan écologique un « réducteur d’incertitudes » suivant la formule de Pierre Massé.

Il convient d’abord de mettre en synergie les différentes échelles territoriales. Une grande partie des actions de réduction d’émissions ou de renforcement de la résilience face au réchauffement ne peuvent se conduire qu’à l’échelle locale. Les outils existants de planification dans les régions et les municipalités ne jouent encore qu’un rôle secondaire. Ils doivent être solidifiés.

Les fumées de la centrale thermique au charbon de Neurath (Allemagne). Il s’agit de l’un des sites les plus émetteurs de CO₂ au sein de l’UE.
Hadamsky/Flickr

Le second principe concerne la bonne utilisation de l’argent public qui devrait être réservé aux fonctions régaliennes : recherche et développement, infrastructures bas carbone, valorisation des services écosystémiques, réduction des inégalités, accompagnement des reconversions. Pour combattre l’insuffisance criante de ces investissements, il convient d’économiser sur nombre de subventions, y compris celles favorisant les « produits verts », qui génèrent des effets d’aubaine et contribuent souvent à accroître les inégalités sociales.

Appliquant le principe du pollueur payeur, la tarification carbone constitue, avec les normes, un instrument indispensable pour inciter tous les acteurs économiques à se détourner des énergies fossiles. La dynamique est ici européenne avec le renforcement du système des quotas de CO2. Un volet crucial est son extension à l’ensemble des émissions du transport et des bâtiments. S’il prend au sérieux la planification écologique, le gouvernement français doit défendre ce volet de la réforme.

La justice climatique, condition de l’adhésion citoyenne

Une planification écologique doit enfin reposer sur l’adhésion des citoyens à qui il ne suffit pas de raconter de beaux récits sur les bienfaits de la transition bas carbone. Une telle adhésion s’obtient en appliquant des règles de justice fondées sur le triptyque pouvoir d’achat, emploi, résilience.

Les impacts des politiques climatiques pèsent plus lourd sur le budget des ménages pauvres ou éloignés des centres-ville. La mise en place de la planification écologique, notamment via la tarification carbone, exige en conséquence des mesures redistributives pour corriger les risques de baisse de pouvoir d’achat des populations les plus vulnérables.

La transition bas carbone va provoquer une accélération des reconversions industrielles et agricoles. Leur financement est le parent pauvre des dépenses publiques fléchées vers cette transition. Anticiper et financer les reconversions professionnelles doit devenir un levier majeur de la planification écologique.

Le réchauffement climatique affecte plus sévèrement les populations qui ont généralement le moins contribué à l’augmentation de l’effet de serre et engendre de nouvelles inégalités. Comme le rappelle le 6ᵉ rapport du GIEC, ces impacts se durciront au fil des prochaines décennies, et ce quel que soit le scénario global d’émissions.

La planification écologique doit donc comporter un volet sur l’adaptation aux conséquences du réchauffement, un autre parent pauvre des politiques climatiques héritées du passé.

Christian de Perthuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Climat : les cinq enjeux incontournables de la planification écologique – https://theconversation.com/climat-les-cinq-enjeux-incontournables-de-la-planification-ecologique-184517

MIL OSI – Global Reports

Énergies fossiles : le désinvestissement n’affecte pas (encore) négativement la rentabilité boursière

Source: The Conversation – France (in French) – By Imane El Ouadghiri, Professeur de finance, Pôle Léonard de Vinci

Les entreprises impliquées dans l’extraction de combustibles fossiles, dont les plus importantes étaient en 2013 à l’origine d’environ les deux tiers des émissions mondiales de dioxyde de carbone, font aujourd’hui face à un mouvement grandissant de désinvestissement dans leurs activités. Les promoteurs de cette initiative mondiale, née en 2010 sur les campus américains ont pour objectif de lutter contre le réchauffement climatique en compressant les flux financiers en direction de l’industrie des énergies fossiles.

Nombre d’engagements institutionnels publics en faveur du désinvestissement dans les combustibles fossiles.
Global Divestment Commitments Database

Ce mouvement, désormais relayé par de nombreuses organisations non gouvernementales (ONG), institutions philanthropiques et religieuses, grands conglomérats bancaires, mais également par des fonds de pension, vise ainsi à inciter les investisseurs à abandonner leurs placements dans l’industrie des énergies fossiles. Le nombre d’institutions s’étant engagées à retirer leurs capitaux est passé de 50 en 2013 à environ 1500 aujourd’hui, ce qui en fait le mouvement de désinvestissement ayant connu la croissance la plus rapide de l’histoire des marchés financiers, après le mouvement de désinvestissement lié aux politiques d’apartheid en Afrique du Sud.

Parmi les institutions financières qui se sont engagées à se séparer de leurs placements dans les sociétés produisant des énergies fossiles, nous retrouvons notamment des leaders internationaux comme BlackRock, JPMorgan, la Société Générale ou encore la Deutsche Bank.

## Une influence boursière inattendue

Intuitivement, nous pourrions nous attendre à ce que ce mouvement de stigmatisation de l’industrie des énergies fossiles conduise à réduire la demande des investisseurs pour les titres d’entreprises impliquées dans l’extraction de charbon, pétrole et gaz, ce qui devrait in fine affaiblir leurs rentabilités boursières. Cependant, notre travail de recherche publié récemment dans The Energy Journal montre le contraire.

En effet, il ressort de nos estimations que l’attention des investisseurs pour le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles n’exerce pas d’influence néfaste sur les rentabilités des actifs visés par le mouvement. Plus surprenant encore, et contrairement à ce qui pouvait être attendu, l’effet constaté apparaît positif.

Ce résultat a priori contre-intuitif est en accord avec les conclusions des recherches sur les actions du « vice » (casinos, tabac, alcool et pornographie) qui tendent à montrer que les titres négligés par une portion des investisseurs pour des raisons morales affichent des rentabilités boursières supérieures à la moyenne.




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L’une des explications possibles est que l’attention portée au mouvement de stigmatisation des entreprises de l’industrie des énergies fossiles nuit à leur réputation et accroît le risque d’une évolution réglementaire défavorable, ce qui amène l’investisseur à exiger un niveau de rentabilité plus élevé pour supporter le risque devenu plus conséquent sur ce type d’actifs.

Une efficacité qui reste à déterminer

D’un point de vue purement boursier, les conclusions de notre étude semblent indiquer que les efforts visant à discriminer l’industrie des énergies fossiles exercent un effet contraire à celui escompté, en tirant à la hausse les rentabilités des titres d’entreprises visées.

Pour autant, nous ne sommes pas disposés à conclure définitivement à l’inefficacité de ce mouvement en tant que mécanisme persuasif contre l’extraction et l’exploitation des réserves de charbon, de gaz et de pétrole. En effet, le mouvement de désinvestissement et la stigmatisation qu’il provoque pourraient être potentiellement utiles pour intensifier d’autres types de contraintes qui pèsent sur les entreprises impliquées dans l’extraction d’énergies fossiles.

Par exemple, quel est l’effet d’un tel mouvement sur le coût d’endettement bancaire de ces entreprises ? Par ailleurs, qu’en est-il de son influence sur leurs politiques environnementales ? Des éléments de réponses à ces quelques questions paraissent nécessaires pour apprécier, dans une perspective plus globale, l’impact réel du mouvement de désinvestissement des énergies fossiles.

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Énergies fossiles : le désinvestissement n’affecte pas (encore) négativement la rentabilité boursière – https://theconversation.com/energies-fossiles-le-desinvestissement-naffecte-pas-encore-negativement-la-rentabilite-boursiere-185417

MIL OSI – Global Reports

Tout le monde n’aime pas le sexe : comment l’asexualité devient un objet d’études

Source: The Conversation – France (in French) – By Loup Belliard, Doctorante en littérature du XIXe siècle et gender studies, Université Grenoble Alpes (UGA)

Des asexuels défilent à la WorldPride de Madrid, en 2017. Wikipédia, CC BY-SA

Le développement des luttes et revendications LGBTQ+ apporte toujours à la recherche de nouveaux champs à explorer, de nouvelles questions à poser, de nouveaux prismes à travers lesquels l’analyse du monde prend une dimension nouvelle. En France, l’asexualité commence tout juste à arriver à l’université. L’occasion de tenter d’expliquer aux plus perplexes l’intérêt de ces nouvelles études.

« Études asexuelles ». Le terme, tout nouveau en France, désarçonne encore beaucoup. D’abord parce que même si depuis quelques années la visibilité asexuelle augmente, encore beaucoup de gens connaissent peu, ou mal, le concept d’asexualité.

Si tel est votre cas, permettez-moi de reprendre quelques bases, très rapidement. L’asexualité désigne l’absence d’attirance sexuelle envers autrui, et est considérée depuis 2017 comme une orientation sexuelle à part entière, concernant 1 à 4 % de la population selon les études. Si le sujet est nouveau pour vous et vous intéresse, je vous incite à aller découvrir les articles et témoignages par dizaines qui commencent à pulluler sur le Net. Mais pour le moment, la chose à retenir concernant les études asexuelles est la suivante : non, tous les humains sur cette planète ne ressentent pas de désir sexuel. Certains en ressentent très peu, certains n’en ressentent que pendant certaines périodes de leurs vies, certains n’en ressentent pas du tout, jamais. Et ça ne date sans doute pas d’hier.

Un champ d’études peu exploré

C’est là que ça devient vraiment passionnant du point de vue de la recherche : on s’est très rarement, voire jamais, intéressés aux personnes qui montrent naturellement un désintérêt pour le sexe. La certitude selon laquelle le sexe est, sinon un besoin, au moins une envie pour tout le monde est profondément enracinée dans nos esprit. Au point que depuis des siècles, on fait couler des litres d’encre pour faire toutes les hypothèses et observations possibles sur toutes les variations de l’activité sexuelle… sans jamais, ou presque, prendre le temps de s’intéresser aux personnes que le sexe ennuie, dégoûte, agace ou indiffère.

Alors bien sûr, il existe des études sur la chasteté ou la sacralisation de la virginité, ou encore sur le célibat, mais on s’en tient trop souvent au domaine religieux sans les relier à un potentiel désintérêt pour le sexe.

En bref, on étudie jamais le manque de désir en tant que tel, et lorsqu’il est remarqué chez un individu, on a tendance à se contenter de le considérer comme un marginal absolu.

Ce serait ça, le point de départ des études asexuelles : cesser de considérer les personnes qui ne manifestent pas de désir sexuel comme des anomalies et accepter qu’elles font – et ont toujours fait – partie intégrante de notre société. Et se poser, bien sûr, toutes les questions que cela implique, que ce soit du point de vue scientifique, sociologique, historique ou des études artistiques.

Des « études de genre » aux « études asexuelles »

Vous avez peut-être déjà entendu parler des études de genre, ces nouveaux travaux qui s’emparent de la question du genre ou des sexualités non-hétérosexuelles pour questionner la science, la société, l’art ou l’histoire. Ces études ouvrent de nouvelles perspectives à la recherche, en questionnant des aspects de notre société qui ont toujours été, traditionnellement, laissées dans l’ombre, comme l’homosexualité. En ce sens, elle se rapprochent des études décoloniales : on change de perspective pour s’intéresser à des groupes de population ayant traditionnellement toujours été laissés dans l’ombre, voire carrément ignorés.

Les études de genre, ou gender studies, se déclinent ainsi en gay studies, trans studies, queer studies, etc, selon la minorité visée par le champs d’études… et à présent, vous l’avez compris, en asexual studies, ou études asexuelles. L’idée de départ est simple, partir du constat actuel de l’existence d’une communauté asexuelle et questionner ce fait, en le confrontant à la sociologie et à la biologie, mais aussi à l’art ou à l’histoire.

Concrètement, à quoi ça ressemble ?

Beaucoup de gens ont du mal à visualiser comment on peut transformer le constat de l’existence de la communauté asexuelles en recherches concrètes. La biologie peut par exemple être convoquée : on va se demander ce qui peut expliquer scientifiquement la variation du désir chez l’être humain, de la même manière qu’on a prouvé scientifiquement l’existence naturelle de l’homosexualité. Est-ce que l’asexualité est culturelle, est-ce qu’elle est liée au vécu individuel des personnes, ou est-ce qu’elle s’explique par des différences biologique concrètes ? Ce sont bien entendu des questions intéressantes pour les biologistes.

Parallèlement, la sociologie peut aussi s’emparer de beaucoup de questions posées par l’asexualité. D’abord en fournissant des données fiables sur la population asexuelle, pour se demander pourquoi plus de personnes se définissent comme asexuelles dans certains milieux, certaines tranches d’âges… et selon leur genre. Pourquoi plus de femmes que d’hommes se définissent comme asexuelles, par exemple ? Est-ce que les traumatismes sexuels peuvent créer un désintérêt pour le désir sur le long terme ? À l’inverse, est-ce que les normes viriles de notre société peuvent rendre plus difficile un coming-out asexuel chez les hommes ? Les études asexuelles peuvent alors devenir un moyen de questionner notre rapport au sexe selon notre genre de manière beaucoup plus large et intéressante pour beaucoup de monde…

Cela peut peut-être paraître moins évident, mais l’histoire et les études littéraires, par exemple, peuvent aussi s’impliquer dans les études asexuelles. Lorsqu’on feuillette nos livres d’histoire avec la problématique de l’asexualité en tête, on se rend facilement compte qu’il y a toujours eu des personnes vivant sans sexe. Bien entendu, on ne peut pas affirmer avec certitude que toutes ces personnes étaient asexuelles pour autant : le terme est trop récent pour que l’on puisse affirmer cela sans risquer de tomber dans l’anachronisme. Mais l’étude de cette population inactive sexuellement peut être intéressante d’un point de vue contemporain, pour questionner la place des personnes asexuelles dans la société.

Saviez-vous qu’Elizabeth Ire ou Emmanuel Kant étaient restés vierges jusqu’à leur mort ? Que Franz Kafka n’a jamais montré d’intérêt pour la sexualité, tandis que Marilyn Monroe avouait le manque de plaisir qu’elle prenait à avoir des rapports sexuels ? Que la belle-sœur de Louis XIV s’épanchait, dans sa correspondance, sur sa virginité retrouvée à force d’inactivité sexuelle, ou encore que Jeanne d’Arc montrait un tel désintérêt pour la chose que ses compagnons de guerre, d’abord séduits, en venaient à ne plus parvenir à la désirer ? Bien sûr, les temps et les mœurs changent trop au fil du temps pour que l’on puisse affirmer que tous ces personnages étaient asexuels. Mais n’est-il pas intéressant que questionner cet aspect de leur personnalité, et, par la même occasion, de sortir du mythe selon lequel le sexe a toujours fait partie intégrante de la vie de tout un chacun ?

Il en est de même pour l’art, la mythologie et la littérature, dans lesquels ces figures ne manquent pas non plus. La déesse grecque Artémis, les héros des romans d’amour courtois au Moyen-âge, ou encore de célèbres personnages de romans plus modernes comme le Jean Valjean des Misérables, brillent par leur absence de désir ou d’activité sexuelle.

… et concrètement, à quoi ça sert ?

L’asexualité est partout, mais on pense trop rarement à s’y intéresser, principalement parce que traditionnellement, on a plutôt tendance à étudier les comportements plutôt que leur absence. Les militants asexuels parlent eux-mêmes, en ce qui concerne l’asexualité, d’une orientation invisible… Pourtant beaucoup de thèmes présents dans l’art et la pensée depuis l’antiquité peuvent être rapprochés de l’asexualité : l’amour chaste ou platonique, le célibat volontaire, l’ascétisme sexuel, ou certaines considérations religieuses. Peu importe le nom qu’on lui donne, la non-sexualité a toujours existé, elle a toujours fait partie de nos sociétés. C’est un sujet riche, et très révélateur de la manière dont on considère la sexualité de manière générale.

Bien entendu, les études asexuelles peuvent profiter aux personnes asexuelles, en leur permettant de mieux se comprendre et en leur donnant de grandes figures auxquelles s’identifier, ainsi qu’une visibilité plus grande. Mais est-ce que nous n’avons pas tous et toutes quelque chose à gagner dans ce questionnement du désir ? Est-ce que l’étude de toutes ces figures ne peut pas nous aider, d’un point de vue moderne, à reconsidérer notre rapport au sexe, et à nous libérer de toutes les pressions sociales d’actions et de performances liées à la sexualité ? Qu’est-ce que l’asexualité dit du rapport de notre société au sexe ? Qu’est-ce qu’elle peut nous permettre de déconstruire, autant à un niveau individuel que général ?

Ce sont ces questionnements que les asexual studies nous invitent à entreprendre. Comme toujours lorsqu’un nouveau champ d’études apparaît pour interroger notre société, c’est un travail collectif qui va devoir être entrepris, une réflexion à laquelle tout le monde peut prendre part.

Loup Belliard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tout le monde n’aime pas le sexe : comment l’asexualité devient un objet d’études – https://theconversation.com/tout-le-monde-naime-pas-le-sexe-comment-lasexualite-devient-un-objet-detudes-184801

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Séisme aux élections législatives : les leçons à tirer

Source: The Conversation – France (in French) – By Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France

Le second tour des élections législatives du 19 juin a mis un terme au long cycle électoral faisant se succéder deux tours de présidentielle et deux tours de législatives. À la présidentielle, Emmanuel Macron avait été largement réélu, surtout si on se rappelle qu’un président sortant mécontente inévitablement une partie du corps électoral.

Mais les élections législatives du week-end dernier auront marqué un énorme décrochage de l’électorat de la majorité présidentielle. L’enjeu principal pour le second tour était bien sûr de savoir si la majorité présidentielle aurait aussi une majorité absolue de députés ou si, comme le laissaient supposer les sondages, elle n’aurait qu’une majorité relative.

Défiance envers la majorité

Les résultats sont très mauvais pour la majorité. Ensemble obtient 245 sièges, loin de la majorité absolue de 289. La Nouvelle union populaire écologique et sociale (NUPES) a 133 7députés, dans la fourchette basse de ce qu’annonçaient les sondages. Par contre le Rassemblement national compte 89 élus contre 8 en 2017 et 35 en 1988 avec un mode de scrutin à la proportionnelle départementale. Les Républicains en ont 60, moins de la moitié du groupe parlementaire qu’ils avaient de 2017 à 2022. Il y a 20 divers gauches, 10 régionalistes, 10 divers droite, 4 divers centre, 4 UDI, 1 droite souverainiste.

Ajoutons que les deux principaux blocs sont composites. Dans la majorité relative présidentielle, LREM n’aurait que 162 députés, presque la moitié moins qu’en 2017, le MoDem 45 (à peu près comme en 2017), Horizon, le nouveau parti d’Édouard Philippe, 27.

Du côté de la NUPES, La France insoumise (LFI) a 79 élus (contre 17 aujourd’hui), EELV 25, le PS 25 et le PCF 12 (qui vont avoir une difficulté à constituer un groupe parlementaire). Il est fort possible que cette coalition s’effrite ou se fracture, vu les écarts importants de programme notamment sur l’Europe et sur l’OTAN.

Pour la première fois depuis 2002, où le mandat présidentiel avait été réduit à cinq ans et le calendrier électoral inversé, il n’y a pas d’amplification de la victoire présidentielle aux législatives. Il semble y avoir eu, au contraire, un fort mouvement de défiance à l’égard de la majorité. Le front contre les « extrêmes », que le camp présidentiel avait appelé de ses vœux, n’a pas fonctionné. La peur d’un « chaos » si gauche et droites radicales arrivaient en tête n’a pas non plus mobilisé.

Un futur fait d’alliances ?

La situation pour les cinq ans à venir est donc très ouverte, obligeant le pouvoir à trouver des majorités alternatives au cas par cas, à moins qu’il ne réussisse à convaincre des élus de droite ou divers gauche, de le rejoindre. Ces résultats montrent que les recompositions du système partisan français ne sont pas terminées. Les Républicains pourraient éclater ou s’effriter, certains évoluant vers la macronie, d’autres pouvant rejoindre le Rassemblement national.

Cette situation de très fort affaiblissement de la majorité pouvait déjà se lire dans les résultats du premier tour législatif. La coalition présidentielle n’obtenait qu’environ 25,7 % des suffrages exprimés, au même niveau que la NUPES. Si on compare avec 2017, LREM avait alors recueilli au premier tour 32.3 % des exprimés, soit presque 7 points de plus que le 12 juin 2022. Trois grands blocs partisans émanaient des urnes : Ensemble, la NUPES et la droite radicale à environ 24 % (RN, Reconquête, droite souverainiste), alors que la droite traditionnelle était réduite à 13.6 % (LR, UDI, divers droite).

Le niveau record de l’abstention (52.5 % des inscrits) a empêché beaucoup de candidats de se maintenir puisqu’il faut obtenir au moins 12.5 % des électeurs inscrits (soit plus de 25 % des exprimés dans la plupart des circonscriptions). Le second tour opposait donc partout (à 7 exceptions près) des duels de candidats : 415 Ensemble étaient qualifiés, 380 NUPES, 209 RN et 71 LR.

Une stratégie peu convaincante

Le fort recul d’Ensemble aux législatives par rapport à la présidentielle est probablement lié à l’adoption d’une stratégie peu convaincante. En 2017, le président fraîchement élu avait choisi très vite un premier ministre. Son gouvernement portait des mesures populaires avant le premier tour, notamment en matière de moralisation de la vie politique.

En 2022 en revanche, le chef de l’État a tardé pour annoncer son gouvernement, sans s’engager sur des mesures spécifiques malgré une crise climatique, économique et sanitaire évidente. Ainsi, sur la question phare du pouvoir d’achat, la Première ministre s’est contentée d’annoncer tardivement une revalorisation de 4 % des pensions pendant l’été.

Le programme présidentiel pour les cinq ans à venir demeure ainsi vague, notamment en matière de politique économique, comme si le président voulait se garder des marges d’initiative quant à la politique qu’il mènera, ou comme s’il pensait que sa présence sur la scène internationale suffisait à attirer les électeurs.En témoigne le flou autour de sa dernière proposition avec un Conseil national de la refondation

Dans ce contexte, l’alliance électorale opérée par Jean-Luc Mélenchon a réussi à quasi tripler le nombre de députés de gauche à l’Assemblée nationale.

Cependant, en pourcentage des suffrages exprimés, elle est seulement stable en pourcentage par rapport à 2017 autour de 30 % (avec les divers gauches), alors que la droite radicale a progressé d’environ 10 points.

L’importance de l’abstention

Enfin, le second tour confirme le premier quant à l’importance de l’abstention : 53.8 %, un peu plus qu’au premier tour législatif mais un peu moins qu’au second tour de 2017 (57 %). Les écarts sont encore plus importants qu’avant selon les générations et les catégories sociales : quand chez les plus de 65 ans, deux électeurs inscrits sur trois vont voter, ce n’est le cas que d’une personne de moins de 35 ans. Beaucoup d’ouvriers et d’employés sont aussi devenus très fatalistes, ne voyant pas l’utilité d’aller voter.

Il y a là une question très importante dont les pouvoirs publics devraient se saisir dès le début de la législature pour que des réformes puissent éventuellement être mises en œuvre en 2027. On sait que l’abstention pourrait reculer – sans qu’il y ait de solutions miracles – avec l’introduction d’un mode de scrutin au moins en partie proportionnel, avec la possibilité de voter par correspondance ou par Internet, avec aussi une réforme de l’inscription sur les listes électorales pour éviter qu’il n’y ait beaucoup de « mal-inscrits ».

Nombreux sont aussi ceux qui proposent de mettre en œuvre une vraie politique de renforcement de la citoyenneté chez les jeunes, de développer des programmes incitatifs au vote pendant les campagnes électorales, ou encore d’organiser de grands débats contradictoires entre les partis et que les professions de foi arrivent suffisamment à l’avance chez les électeurs. Une réflexion sur le type de réformes à mettre en œuvre est urgente pour l’avenir de la démocratie représentative en France.

Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Séisme aux élections législatives : les leçons à tirer – https://theconversation.com/seisme-aux-elections-legislatives-les-lecons-a-tirer-185409

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