Source: The Conversation – in French – By Sophie Berthelette, Lecturer in Physics, Université de Montréal
En Suisse, des chercheurs défendent une science moins soumise aux impératifs économiques et plus attentive aux enjeux sociaux et environnementaux.
Nous ne sommes ni sur un campus universitaire ni dans un centre de conférence ultramoderne surchargé d’équipement audiovisuel. Nous sommes à Gandria, en Suisse, un petit village tessinois au bord du lac de Lugano. La rencontre se tient à la casa comunale (« mairie de quartier »), ancienne école du village. L’ambiance est décontractée – difficile de faire autrement dans ce décor digne d’une carte postale. Chacun prépare son café à la machine à capsules avant de prendre place sur une chaise pliante.
Il s’agit de la cinquième édition d’une série de rencontres intitulée Critical Natural Philosophy, organisée par l’association Critical Scientists Switzerland (CSS) et la Facoltà indipendente di Gandria (FiGa). Le matin du 28 novembre 2025, une vingtaine de chercheurs et chercheuses venus de divers pays et de disciplines très variées – biologistes, physiciens, cryptologues, juristes – se sont réunis pour discuter d’une vision alternative de la science : une science qui refuse d’être instrumentalisée au service d’intérêts privés et de la croissance économique.
En tant que physicienne, cette rencontre m’a interpellée. Mes travaux récents, à l’intersection de la physique et de la théorie de l’information, portent sur le rôle du calcul dans la compréhension des concepts physiques.
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Qu’il soit classique ou quantique, le calcul est devenu à la fois indispensable à la science et source d’inquiétude pour notre société, par les usages qui en sont faits. C’est entre autres pour cette raison que le contexte socio-économique dans lequel s’inscrit la recherche scientifique me préoccupe.
C’est Stefan Wolf, chercheur suisse en informatique quantique et coprésident de CSS, qui ouvre la discussion. À travers une étude d’impact qu’il mène actuellement sur les technologies quantiques, Stefan s’interroge sur les forces qui orientent la recherche scientifique.
Notamment, il soulève les liens entre le développement des technologies quantiques et les intérêts industriels et militaires.
Une chose qui nous a frappés, c’est la continuité dans la manière dont les États-Unis considèrent l’informatique quantique comme une technologie ayant des implications militaires, explique-t-il. Entre autres, depuis 2024, l’exportation des infrastructures destinées aux ordinateurs quantiques est devenue très restreinte.
Quand les scientifiques ont besoin de protection
Fondée en 2015, CSS est née dans un contexte où des scientifiques, confrontés à des attaques personnelles après la publication de recherches allant à l’encontre des intérêts économiques de grandes entreprises, ressentaient le besoin de se doter d’un mécanisme de protection collective.
Parmi eux figure Angelika Hilbeck agroécologiste allemande, professeure émérite à l’ETH Zurich et coprésidente de l’association, dont les travaux portent sur l’ingénierie génétique, plus précisément sur la biosécurité environnementale des plantes génétiquement modifiées.
Nous avons fini par nous dire que, à moins de nous rassembler, de trouver un safe space et de bâtir une structure au sein de laquelle les attaques ne viseraient plus des individus, mais le collectif dans son ensemble, cette situation allait perdurer, dit-elle.
Pour Angelika Hilbeck, les conséquences de ses recherches exposant les risques associés aux plantes génétiquement modifiées sont claires : non-renouvellement de ses contrats – ensuite confiés à des chercheurs issus de l’industrie –, attaques publiques contre sa réputation professionnelle et pression à l’autocensure.
L’expérience d’Angelika n’est pas un cas isolé, mais, comme le soulignent les membres de CSS, illustre plutôt un problème plus large : une science façonnée par les intérêts de grandes entreprises plutôt que par les besoins de la société. À leurs yeux, cette logique influence à la fois le choix des sujets de recherche, c’est-à-dire les questions jugées dignes d’être financées, et la manière dont les connaissances sont produites.
Adapter le laboratoire à la réalité, et non l’inverse
Pour Tamara Lebrecht, doctorante au sein du Agroecological Transitions Group de l’ETH Zurich et codirectrice exécutive de CSS, la recherche est trop souvent conçue dans des environnements artificiels et hautement contrôlés, alors qu’elle s’applique ensuite à des réalités sociales et écologiques bien plus complexes.
Les données seules peuvent suggérer une solution, explique-t-elle. Mais lorsque je discute avec les agriculteurs et leur propose cette solution, ils me répondent qu’ils ne pourraient jamais l’appliquer. Ils ont une connaissance que les données ne peuvent pas révéler. C’est pourquoi je pense qu’il est très important que différentes formes de connaissance se rencontrent.
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Ce que CSS propose, c’est un modèle alternatif de la science, qu’ils appellent les « sciences conviviales ». L’objectif : sortir d’une science produite uniquement en laboratoire, pour favoriser une recherche construite avec les personnes qui vivent directement les réalités étudiées. L’agroécologie en est un exemple convaincant. À la croisée de l’agriculture, de l’écologie et des sciences humaines, elle est à la fois une discipline scientifique et un mouvement social, deux dimensions qui se nourrissent mutuellement.
Des initiatives concrètes
Le safe space imaginé par Angelika Hilbeck et ses collègues est devenu plus qu’un refuge : il a aussi donné lieu à des interventions concrètes. Parmi ces interventions, CSS a siégé, de 2017 à 2021, au sein d’un groupe d’évaluation multiacteurs sur les biotechnologies agricoles mises sur pied par l’Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT), une initiative née à la suite d’une critique publique formulée par CSS à l’égard du manque d’objectivité de l’Académie sur les questions de génie génétique.
Mais lorsque le rapport final du groupe d’évaluation, produit en 2021, s’est révélé contenir des conclusions jugées inacceptables par les membres de CSS, ces derniers ont alors lancé une contestation collective : après une tentative de dialogue avec la présidence de l’Académie, dix membres du groupe d’évaluation ont fini par claquer la porte. Aujourd’hui, CSS n’appuie toujours pas les résultats publiés par la SCNAT.
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Plus récemment, en 2025, l’association a participé à une consultation sur un projet de loi suisse encadrant les nouvelles techniques de modification génétique. En mars 2026, elle a également pris part à Bruxelles à une table ronde réunissant des représentants de l’Union européenne sur les rapports entre science et politique.
CSS a aussi publié un livre-bilan de son approche, Towards Convivial Sciences, et produit un balado, Beyond the Fix, deux moyens de faire connaître ses réflexions au-delà du monde académique.
Pour clore la cinquième édition de Critical Natural Philosophy, les participants ont été invités à prendre part à un atelier sur la convivialité en science. Réunis en petits groupes, ils discutent de ce que les sciences conviviales signifient pour eux. Deux grandes idées en ressortent : renoncer à l’idéal d’une science neutre et repenser le rôle des universités.
Les universités doivent encourager la pensée critique
Les participants affirment que pratiquer les sciences conviviales est tout simplement incompatible avec l’idée d’une recherche neutre ou désengagée. Au contraire, cette pratique appelle les scientifiques à prendre position sur les impacts de leur recherche.
De plus, selon eux, les universités doivent être des espaces qui facilitent le débat et encouragent la pensée critique en établissant des protocoles adéquats. Les chercheurs ont un rôle à jouer : ils peuvent créer ces espaces et définir ces protocoles à l’échelle de leur propre groupe de recherche.
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C’est ce qu’a fait le CLEAR Lab (Civic Laboratory for Environmental Action Research), au Canada. Ce laboratoire offre un exemple inspirant de sciences conviviales en pratique : une recherche qui assume ses valeurs et s’ouvre à la participation citoyenne.
La sixième édition de Critical Natural Philosophy se tient du 6 au 8 novembre 2026, toujours à Gandria, sous le thème Act Locally Think Globally.
Dans cette petite salle de la casa comunale de Gandria, les sujets de recherche qui occupent les scientifiques présents ne pourraient sembler plus éloignés : des mystères de l’informatique quantique à l’instrumentalisation du droit international, en passant par les biotechnologies agricoles et l’application de méthodes ethnographiques à la cryptographie. Leurs nationalités sont tout aussi variées : allemande, canadienne, française, italienne, suisse…
Pourtant, tous aspirent à un même objectif : pratiquer une science moins soumise aux impératifs économiques et plus attentive aux enjeux sociaux et environnementaux.
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Sophie Berthelette a travaillé dans le groupe de recherche de Stefan Wolf en tant que chercheuse postdoctorale de juin 2025 à juillet 2026.
– ref. Une science au service de la société plutôt que des intérêts privés : des chercheurs tracent une autre voie – https://theconversation.com/une-science-au-service-de-la-societe-plutot-que-des-interets-prives-des-chercheurs-tracent-une-autre-voie-295318
