Élections au Brésil : quels défis pour Lula face à Jair Bolsonaro ?

Source: The Conversation – in French – By Jonas Lefebvre, Doctorant en science politique, Université de Montréal

Lula auprès de militants du Mouvement des sans terre, le 21 mars 2022. En avance dans les sondages sur le président sortant, Jair Bolsonaro, sa victoire n’est cependant pas assurée. (LulaOfficial)

Élections au Brésil : quels défis pour Lula face à Jair Bolsonaro ?

À 6 mois des élections au Brésil, l’ancien président Lula a une avance confortable sur le président sortant, Jair Bolsonaro. Mais le candidat du Parti des travailleurs a de nombreux défis devant lui.

Les élections présidentielles brésiliennes se tiendront le 2 octobre prochain. À cinq mois de l’échéance, l’ancien président et figure de proue du Parti des travailleurs (PT), Lula da Silva, qui a officialisé sa candidature en grande pompe le 7 mai, est donné favori face au président sortant Jair Bolsonaro avec 42 % contre 35 % d’intentions de vote selon les sondages.

En cas de second tour, 11 points sépareraient les deux rivaux. Président de 2002 à 2010, Lula jouit encore d’une très forte popularité, particulièrement dans le nord-est du pays. Déjà candidat à sa réélection en 2018, l’ancien ouvrier métallurgiste avait d’ailleurs appuyé sa campagne sur le bilan positif de ses mandats avec l’idée d’un « Brésil heureux à nouveau ».

Quatre années après son élection, le gouvernement Bolsonaro a produit des effets dramatiques sur la société brésilienne. Sa gestion catastrophique de la pandémie de Covid-19 a fait du géant latino-américain le second pays le plus endeuillé au monde, avec plus d’un demi-million de morts. La déforestation et l’extraction illégale de ressources en territoires autochtones ont atteint des records durant son mandat. Son hostilité vis-à-vis des pouvoirs judiciaires ainsi que ses pratiques clientélistes, militaristes et népotiques ont quant à elles durablement affaibli une démocratie brésilienne déjà très fragmentée.

Le président brésilien Jair Bolsonaro salue ses partisans à son arrivée au rassemblement de la Fête du travail et de la liberté, à Brasilia, le 1ᵉʳ mai 2022. Ses quatre années au pouvoir ont produit des effets dramatiques sur la société brésilienne.
(AP Photo/Eraldo Peres)

Doctorant en science politique et spécialisé dans l’étude des mouvements sociaux au Brésil, j’ai notamment travaillé avec des activistes du PT au cours des élections de 2018. Dans cet article, je souhaite revenir sur les principaux défis qui attendent Lula et le Parti des travailleurs à l’approche d’une élection qui s’annonce déterminante pour un pays devenu paria sur la scène internationale depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro.

Destitution, emprisonnement et scandales de corruption

En 2016, dans ce qu’elle qualifiera plus tard de coup d’État parlementaire, la présidente Dilma Rousseff (PT) s’est vue destituée pour motif de « pédalage fiscal » : accusée d’avoir maquillé le déficit budgétaire pour favoriser sa réélection. Le PT s’était quant à lui vu repoussé hors de l’exécutif, malgré sa victoire aux élections présidentielles deux ans plus tôt.

Un grand nombre de spécialistes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Brésil ont condamné la procédure, en tant qu’alternance politique non démocratique indicatrice d’une inquiétante érosion démocratique.

Deux ans plus tard, Lula se présentait comme candidat à un troisième mandat dans le cadre des élections présidentielles de 2018. Emprisonné pour corruption seulement quelques mois avant l’échéance électorale et après une procédure judiciaire douteuse, notamment en raison de sa rapidité d’exécution, son timing et surtout son manque de preuves tangibles, il a vu son dauphin Fernando Haddad se qualifier pour un second tour face à Jair Bolsonaro.

Le juge qui avait condamné Lula à huit années de prison, Sergio Moro, était quant à lui pressenti en tant que candidat à la présidence, avant de suspendre sa candidature le 31 mars pour rejoindre le parti conservateur União Brasil. Depuis sa libération en novembre 2019 après 580 jours d’emprisonnement, Lula retrouve la tête d’un Parti des travailleurs durablement associé à la corruption et à la mauvaise gouvernance aux yeux d’une partie de la société brésilienne.

Une opération en cours visant à retirer les installations utilisées par les sans-abri et les toxicomanes du centre de Sao Paulo, le 4 avril 2022. La population des sans-abri de Sao Paulo a augmenté de 30 % pendant la pandémie de Covid-19. La gestion de la pandémie par le gouvernement Bolsonaro a été catastrophique.
(AP Photo/Andre Penner)

Perte de l’assise locale du PT

Actuellement, le Parti des travailleurs est profondément dépendant de ses leaders nationaux, dont Lula, qui dispute, à 76 ans, sa septième campagne présidentielle. Bien qu’il performe toujours au niveau national (avec cinq qualifications au second tour, dont quatre victoires lors d’élections présidentielles depuis 2002) et qu’il reste la principale force d’opposition au gouvernement, le PT voit son implantation locale s’effriter depuis 2016.

Lors des élections d’octobre 2016, le PT n’a remporté que 254 municipalités, contre 644 en 2012. En 2020 le parti n’obtient que 183 municipalités, et aucune capitale d’État, une première depuis la fin du régime militaire en 1985.

Face à la perte de son implantation locale, ce PT toujours plus centralisé autour de ses leaders ne semble pas s’engager dans la direction d’une reconstruction par le bas, ni d’un renouvellement de son administration et de sa base militante.

Un incendie brûle une zone dans la région d’Alvorada da Amazonia, dans l’État de Para, au Brésil, le 25 août 2019. La déforestation a atteint des niveaux records durant la mandat de Jair Bolsonaro.
(AP Photo/Leo Correa)

Constitution d’un front démocratique : la stratégie conciliatrice de Lula

Pour vaincre l’ex-militaire et président d’extrême droite Jair Bolsonaro, Lula espère constituer autour de lui un vaste front démocratique. Pour cela, le PT a renoué le dialogue avec certains membres du Mouvement démocratique brésilien (MDB), allié de centre droite du PT jusqu’en 2016, avant un retournement soudain d’alliance.

Lula a également choisi comme colistier un rival historique, Geraldo Alckmin, qu’il avait affronté à deux reprises (2002 et 2018), alors que ce dernier était membre du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), alligné à droite. Cette stratégie de conciliation avec des élites de la droite annonce une libéralisation du programme pétiste et confirme le repositionnement du parti vers le centre de l’échiquier politique.

Le PT a également établi une alliance avec le Parti socialisme et liberté (PSOL), d’extrême gauche, dont le président Guilherme Boulos était parvenu au second tour des élections municipales de São Paulo en 2020. En revanche, aucune alliance ne semble à ce stade possible avec Ciro Gomes, candidat de centre gauche arrivé troisième en 2018 avec 12 % des voix.

Intentions de vote au premier tour.

Vers une polarisation Lula-Bolsonaro

En face, le président d’extrême droite Jair Bolsonaro (Partido Liberal) a vu son taux d’approbation chuter à 19 % fin novembre 2021, notamment en raison de sa gestion catastrophique de la crise sanitaire.

Depuis janvier 2022, il voit les intentions de vote en sa faveur remonter lentement, à mesure que la pandémie se stabilise (environ 75 % des Brésiliens sont aujourd’hui complètement vaccinés). Malgré plusieurs rechutes, en raison notamment de la hausse du prix des combustibles, l’ex-militaire voit l’écart qui le sépare de Lula se résorber progressivement. Dans cette optique, il rallie ses soutiens parmi les évangélistes pour encourager un vote religieux en sa faveur.

Intentions de vote en cas de second tour Lula – Bolsonaro.

Depuis août 2012, Jair Bolsonaro multiplie également les attaques à l’encontre du système de vote électronique, pourtant effectif au Brésil depuis 25 ans, laissant craindre un refus d’admettre les résultats électoraux en cas de défaite.

Des analystes testent le système de vote électronique au siège du Tribunal suprême électoral à Brasilia, Brésil, le 13 mai 2022. Cette année, les tests du système de vote sont suivis de près, car le président Jair Bolsonaro met en doute l’intégrité du système.
(AP Photo/Eraldo Peres)

Ainsi, malgré une avance a priori confortable dans les sondages, la victoire de Lula da Silva est loin d’être garantie, à cinq mois de l’échéance. Pour concrétiser son avantage, il devra consolider une alliance hétéroclite et rassembler autour de lui un véritable front démocratique, capable de répondre à un candidat critiquant publiquement les processus électoraux et démocratiques. La reconstruction du Parti des travailleurs et le renouvellement de son administration devront quant à eux patienter.

Jonas Lefebvre a travaillé avec des activistes du Parti des travailleurs au cours des élections de 2018.

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MIL OSI – Global Reports

À quoi ressemblaient les chiens à la préhistoire ?

Source: The Conversation – in French – By Colline Brassard, Docteur vétérinaire, Docteur en anatomie fonctionnelle et en archéozoologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Du chihuahua au saint-bernard, en passant par les lévriers barzoïs au crâne incroyablement allongé, les chiens présentent aujourd’hui une variété exceptionnelle de formes, alors que tous descendent du même ancêtre, le loup gris. Cette forte variabilité n’est que très récente, puisqu’elle est liée aux sélections intensives menées ces 200 dernières années pour la création des 355 races aujourd’hui reconnues par la Fédération Cynologique Internationale. Mais que sait-on de l’aspect des premiers chiens, à la Préhistoire ? C’est la question sur laquelle nous nous sommes penchés dans notre article publié aujourd’hui 18 mai dans la revue scientifique Proceedings of the Royal Society B.

Nos recherches ont montré, pour la première fois, qu’à cette période très ancienne les chiens présentaient déjà une grande variété de tailles et de formes de têtes.

Tous les chiens actuels proviennent d’un même ancêtre

Tous les chiens proviennent d’un même ancêtre : le loup gris. Il y a au moins 15000 ans au Paléolithique supérieur (la date et le lieu exacts de la domestication restent sujets à débat), des loups peu craintifs et agressifs appartenant à une lignée aujourd’hui éteinte auraient été attirés par les campements humains, probablement pour profiter des restes de nourriture. Les hommes préhistoriques se seraient ensuite rapprochés de ces loups, ceux-ci leur apportant une aide pour chasser ou pour protéger leurs campements contre les attaques d’autres prédateurs. Nous aurions apprivoisé les moins sauvages d’entre eux, les faisant se reproduire et les domestiquant ainsi au fil du temps.

Cette domestication s’est accompagnée de nombreuses modifications génétiques, physiologiques, comportementales et même physiques, la plupart étant involontaires. Parmi les changements morphologiques, les archéozoologues (les experts des relations homme-animal dans le passé) et paléogénéticiens ont relevé des variations dans la couleur du pelage, une diminution de la taille, des différences entre mâles et femelles moins marquées et la conservation de traits plutôt juvéniles, ce qui se traduit par des modifications dans les dimensions du crâne avec un museau fortement marqué et raccourci et des anomalies dentaires (absence ou rotation de certaines dents) plus fréquentes par manque de place.

D’ailleurs, une étude conduite depuis les années 60 en Sibérie a montré qu’en sélectionnant les renards les plus curieux et les moins agressifs au fil des générations (recréant par la même les hypothétiques conditions des premiers rapprochements entre hommes et loups), les animaux devenaient de plus en plus dociles, leur taux de stress (apprécié par la sécrétion de cortisol) diminuant, et qu’ils présentaient les mêmes différences morphologiques que celles constatées par les archéozoologues lors du passage du loup au chien. La domestication aurait aussi modifié l’anatomie des muscles de la face, de façon à permettre le haussement des sourcils.

Une diversification des chiens dès le Néolithique ?

Plus tard au cours du Néolithique en Eurasie occidentale, les humains ont progressivement opté pour une vie sédentaire et tournée vers l’agriculture. Ces changements dans notre mode de vie ont très probablement affecté nos acolytes canins, les rendant encore plus différents de leur ancêtre sauvage. Les hommes préhistoriques ont notamment pu sélectionner des morphologies adaptées à la réalisation de certaines tâches, comme la chasse au grand gibier ou la défense des campements et des villages.

Toutefois, seules quelques études ont tenté de décrire la morphologie des chiens à partir de restes osseux. Par exemple, une étude écossaise a tenté une reconstitution faciale à partir du crâne d’un chien daté d’il y a environ 4500 ans et trouvé dans une nécropole de la région de Cuween Hill sur l’archipel écossais des Orcades. Sur les ossements reconstitués, dont la taille évoque notre border collie moderne, du silicone et de l’argile ont été utilisés pour reconstruire le volume des muscles. Une peau a ensuite été ajoutée, la fourrure ayant été choisie de façon à rappeler le loup gris européen. Une reconstruction similaire a été faite récemment pour un chien encore plus vieux, daté d’il y a environ 7600 ans.

Reconstruction faciale d’un chien néolithique d’environ 4500 ans.

D’autres études, malheureusement éparses, se sont basées sur des mesures réalisées sur les ossements pour décrire la forme de ces chiens préhistoriques. Ces recherches se heurtent au problème de la conservation des restes osseux (les restes crâniens sont rares et souvent très fragmentés), se réfèrent à de petits échantillons et se limitent à l’étude de certaines régions ou périodes, sans chercher à avoir une approche plus globale de la variabilité des chiens en Europe à l’échelle de la Préhistoire. De plus, la méthode utilisée est de manière générale très rudimentaire et ne permet pas de décrire précisément la forme des os (on dispose au mieux d’estimations de robustesse ou de la hauteur au garrot à partir de mesures faites sur les os longs, et d’indications de taille à partir de mesures faites sur les éléments du crâne). Ainsi, jusqu’à ce jour, aucune étude ne documentait précisément et de manière fiable la variabilité morphologique des chiens à l’échelle de la Préhistoire et de l’Europe.

Dans notre étude, nous avons étudié un échantillon de plus de 500 mâchoires inférieures (mandibules) de chiens européens datés de 11100 à 5000 ans avant nos jours, soit du Mésolithique au tout début de l’Âge du Bronze, quand les chiens étaient déjà bien différenciés des loups. Nous nous sommes basés sur la mandibule car c’est l’ossement le plus fréquent et le mieux conservé en contexte archéologique. De plus, la mandibule reste un bon indicateur de la forme générale de la tête et elle peut être utilisée pour donner un sens fonctionnel aux variations de formes observées. On peut donc estimer si les muscles masticateurs étaient plus ou moins développés, et lesquels agissaient le plus lors de la morsure.

Nous avons utilisé des méthodes 3D pour décrire précisément la forme de ces mandibules, c’est-à-dire la taille et les proportions au sein de l’os. Pour quantifier cette variabilité et la comparer à celle de nos chiens actuels, nous avons utilisé un référentiel constitué d’une centaine de chiens modernes de races variées ou retournées à l’état sauvage (dingos australiens), ainsi que de quelques loups (modernes et anciens).

Les résultats de notre étude

Notre étude a montré, pour la première fois, qu’à cette période très ancienne les chiens présentaient déjà une grande variété de tailles et de formes de têtes. Les chiens préhistoriques européens avaient soit des mandibules de taille équivalente à certains chiens de taille moyenne actuels comme le husky ou le golden retriever, soit de taille équivalente à nos beagles actuels, voire même de petits chiens comme le loulou de Poméranie (aussi appelé spitz nain) ou le teckel. Dans tous les cas, ils avaient tous des mâchoires nettement plus petites que le plus petit des loups modernes ou archéologiques de notre échantillon. Nous n’avons pas trouvé de taille extrêmement grande (comme les rottweilers modernes ou les lévriers barzoïs par exemple) ou extrêmement petite (comme le yorkshire ou le chihuahua). En termes de forme non plus, nous n’avons pas identifié de forme très extrême, donc pas d’équivalent aux races très modifiées comme le rottweiler, le lévrier barzoï, le bouledogue français, le teckel ou encore le chihuahua. La plupart des chiens avaient une conformation moyenne, semblable aux beagles actuels ou à d’autres races comme le husky, mais il existait cependant une certaine variabilité avec des têtes plus allongées (mandibules ressemblant à celles des lévriers sloughis ou whippet, ou des loulous de Poméranie).

Variabilité morphologique des chiens préhistoriques européens, à partir de l’étude de la mâchoire inférieure (simplification à partir de https://doi.org/10.1098/rspb.2022.0147). Les chiens préhistoriques présentent une grande variabilité de taille (à gauche) et de forme (à droite) de la mandibule, avec des formes sans équivalent parmi les chiens modernes. Nous avons modélisé la forme théorique du crâne correspondant à ces formes uniques de mandibule, ce qui permet de reconstituer le profil facial de ces chiens à la morphologie « disparue ». Les loups et dingos ne sont pas représentés ici.
Colline Brassard

Si nous nous attendions à ce résultat et à cette moindre variabilité des chiens préhistoriques par rapport aux chiens modernes, nous ne nous attendions pas à ce que nous avons démontré ensuite. Nous avons mis en évidence qu’une partie de la variabilité des chiens préhistoriques ne semblait pas avoir d’équivalent parmi nos chiens actuels ni parmi les loups. Ce qui est surprenant, étant donné que nous avons fait en sorte d’inclure tous les types de morphologie possibles en intégrant les extrêmes (des petits ou grands chiens au museau court ou long, des chiens avec une morphologie crânienne peu modifiée comme les beagles ou les dingos). On aurait donc pu s’attendre à ce que les chiens préhistoriques se positionnent quelque part dans cette variabilité. Il est vrai que notre échantillon moderne n’était pas exhaustif au moment de l’étude, mais nous avons depuis réalisé des analyses complémentaires en ajoutant des chiens errants (sans morphologie particulièrement sélectionnée), et il s’avère qu’ils ne suffisent pas à expliquer ces formes uniques observées chez les chiens préhistoriques européens. Il est plus que probable qu’en ajoutant des chiens au corpus moderne, on fasse toujours ce constat. Cela nous pousse à nous demander si certaines formes n’auraient pas disparu.

De plus, nous avons identifié des particularités anatomiques chez les chiens préhistoriques par rapport aux chiens modernes, ce qui permet à coup sûr de les reconnaître. Ces traits discriminants peuvent, entre autres, illustrer l’adaptation des chiens à des pressions de sélection liées à leur milieu et à leur mode de vie. En effet, les chiens préhistoriques européens ont des mâchoires robustes et arquées, suggérant qu’ils utilisaient davantage leur muscle temporal. Une explication possible est qu’ils se nourrissaient d’aliments plus durs et plus difficiles à mâcher que nos chiens nourris aux croquettes. Une autre hypothèse est que cela leur aurait été utile pour défendre les campements et villages ou pour aider à attraper le grand gibier lors de la chasse.

Enfin, nous avons montré une plus grande flexibilité au sein de la mandibule des chiens archéologiques : chez les chiens modernes, la forme de l’avant de la mâchoire est fortement liée à celle de l’arrière de la mâchoire, du fait de contraintes développementales, alors que c’est moins le cas chez les chiens préhistoriques. Cette plus grande flexibilité aurait pu permettre aux chiens de s’adapter plus facilement à des changements brusques dans le régime alimentaire par exemple.

Dans cette étude, nous avions pour objectif de décrire très globalement la variabilité morphologique des chiens européens à la préhistoire, en les comparant à des chiens actuels, sans chercher à expliquer cette variabilité ni à suivre l’évolution morphologique des chiens au cours de la préhistoire. De futurs travaux seront nécessaires pour décrypter, avec rigueur, comment les différences géographiques et culturelles (affectant la place accordée au chien dans les sociétés ou leur régime alimentaire) ont pu impacter la morphologie de nos alliés canins à cette période.

Colline Brassard a reçu des financements du Ministère français de lʼEnseignement supérieur, de la Recherche et de lʼInnovation, du Muséum national d’Histoire naturelle et de la Fondation Fyssen.

Anthony Herrel et Stéphanie Bréhard ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. À quoi ressemblaient les chiens à la préhistoire ? – https://theconversation.com/a-quoi-ressemblaient-les-chiens-a-la-prehistoire-183243

MIL OSI – Global Reports

Les contentieux climatiques face à la justice : un intérêt grandissant pour le GIEC

Source: The Conversation – France (in French) – By Marta Torre-Schaub, Directrice de recherche CNRS, juriste, spécialiste du changement climatique et du droit de l’environnement et la santé, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Comment les contentieux climatiques renforcent-ils l’atténuation du changement climatique ? Le dernier volet du 6ᵉ rapport du GIEC, publié le 4 avril 2022, souligne l’importance des contentieux dans la reconfiguration de la gouvernance climatique mondiale.

Les contentieux climatiques sont des litiges ayant la question du changement climatique comme objet central de la requête présentée devant la justice. Ce type de contentieux s’est multiplié partout dans le monde depuis 2015, après une décision emblématique rendue par le Tribunal de première instance de La Haye (décision Urgenda). Dans cette affaire, l’ONG Urgenda avait obtenu gain de cause auprès des juges pour que l’État néerlandais accélère ses politiques de réduction de CO2.

Le dernier rapport du GIEC constate le développement de ce type de recours en justice et la place qu’ils occupent désormais dans la lutte contre le changement climatique. Cette reconnaissance par le panel international des scientifiques est novatrice, puisque c’est la première fois qu’il s’intéresse aux dynamiques sociales et juridiques sous-jacentes à ces contentieux.

Le rapport adresse une attention particulière aux différentes mobilisations judiciaires menées par la société civile contre les États et les acteurs privés visant à l’atténuation du changement climatique. Il met en avant les différentes actions du droit qui permettent de faire le lien entre les politiques climatiques nationales et internationales.

Un rapport innovant et audacieux

La contribution du groupe III au 6e rapport du GIEC étudie la littérature sur les aspects scientifiques, technologiques, environnementaux, économiques et sociaux de l’atténuation du changement climatique.

D’une longueur de 2 913 pages, le rapport se fonde sur les publications scientifiques parues entre 2018 et 2021. Il a été rédigé par quatre-vingt-cinq auteurs appartenant à une grande diversité de pays du monde.

Le niveau de confiance de chacun des propos soutenus est exprimé à l’aide de cinq qualificatifs, allant de très faible à très élevé. S’agissant de la manière dont les contentieux climatiques favorisent la gouvernance du climat, le niveau de confiance exprimé apparaît relativement haut, allant selon les passages de moyen à très haut.

Le texte fait état de quatre grands faits majeurs. Le premier constat fait référence au paysage international évolutif dans lequel s’inscrit l’action d’atténuation du changement climatique. Le deuxième est marqué par l’observation d’une grande pluralité d’acteurs. Le troisième explique les liens entre l’atténuation, l’adaptation et le développement. Enfin, le dernier décrit les aspects sociaux.

La montée des contentieux climatiques apparaît comme thème transversal et commun à ces axes.

Une mise en valeur des fonctions des contentieux climatiques

Le rapport aborde la question des contentieux en les décrivant comme un mode de « faire pression » par la société civile sur les États et les entreprises. Les contentieux climatiques sont ainsi analysés par rapport à deux questions : les politiques climatiques et l’amélioration de la gouvernance climatique par les acteurs.

Le rapport se montre audacieux : en réalité, peu de contentieux ont abouti à des résultats tangibles. Ainsi, de près de 1500 requêtes climatiques ayant été présentées en justice dans le monde depuis le début des années 2000, moins d’une centaine a donné lieu à des décisions en faveur des demandeurs.

Cela étant, le rapport du GIEC montre bien qu’il s’agit surtout d’une dynamique progressive ayant un potentiel certain. Il ne s’agit donc pas tant des résultats obtenus, mais de la faculté de ces contentieux à faire pression sur les décideurs.

Le rapport s’exprime également sur l’effet « structurant » des contentieux sur la gouvernance du climat. Les contentieux sont ainsi présentés sous l’angle de la coopération entre acteurs, exposant une analyse du phénomène dans son versant stratégique.

Ces points décrivent bien les différentes possibilités offertes par les contentieux climatiques.

Comment les contentieux climatiques impulsent les politiques publiques

Le résumé pour les décideurs du groupe III du 6ᵉ rapport du GIEC est catégorique :

« La gouvernance climatique agit à travers des lois, stratégies et institutions, fondées dans de situations nationales différentes, renforce l’atténuation au changement climatique en mettant à disposition de cadres engageant divers acteurs… La gouvernance climatique est plus efficace quand elle intègre différentes politiques croisées, dans de domaines différents. »

Cela a été le cas dans différentes requêtes climatiques.

Ainsi, celle interposée en Norvège par Greenpeace en 2017 avait pour principale finalité de faire modifier les politiques climatiques et énergétiques de ce pays afin d’éviter que les forages pétroliers ne continuent. Si elle n’a pas donné lieu à une décision en faveur des demandeurs, elle a permis qu’un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme puisse être déposé récemment. L’affaire est désormais en attente de réponse.

À son tour, l’objectif de l’affaire climatique de l’aéroport de Heathrow à Londres était de faire interdire le projet d’élargissement de l’aéroport. L’ONG demanderesse mettait en avant le fait que ce projet était clairement contraire aux objectifs marqués par l’Accord de Paris. De ce fait, le Plan national d’atténuation du changement climatique devait être mis en conformité avec l’Accord. Là encore, la décision en appel n’a pas été favorable aux demandeurs, mais le raisonnement des juges en première instance soulignait bien la nécessité de prendre en compte l’Accord de Paris pour tout projet pouvant avoir un effet négatif sur le climat.

En France, l’affaire de Grande-Synthe jugée par le Conseil d’État en 2019 et 2021 avait pour objectif de reprocher à l’administration l’inadéquation de ses politiques climatiques avec les objectifs des politiques climatiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre de l’Union européenne et l’objectif de neutralité carbone, ainsi que l’objectif de l’Accord de Paris. Le Conseil d’État a estimé à deux reprises que les objectifs de réduction de CO2 constituaient de véritables « obligations juridiques » pour la France.

Cette affaire s’inscrit clairement dans le volet du dernier rapport du GIEC, comme exemple des effets vertueux des contentieux climatiques sur le réajustement des politiques nationales climatiques.

Une gouvernance climatique restructurée

Le rapport insiste également sur la manière dont les litiges climatiques peuvent restructurer la gouvernance climatique.

Un exemple de ce point est la déjà citée affaire Urgenda aux Pays-Bas, ayant donné lieu à trois décisions en 2015, 2018 et 2019. Ces trois arrêts reconnaissent que l’État a un « devoir de diligence » envers ses citoyens, le rendant ainsi responsable de la direction des politiques climatiques.

En France, l’Affaire du siècle, jugée par deux fois en 2021, reconnaît également une responsabilité partielle de l’État en matière climatique, en attestant d’un préjudice écologique crée à l’atmosphère.

Encore aux Pays-Bas, une décision a été rendue en mai 2021 contre la société Shell pour rappeler à l’entreprise son « devoir de vigilance climatique ».

Cela peut être aussi observé dans une requête déposée devant la Cour de Justice de l’Union européenne, dans laquelle une coalition d’ONG se sont unies pour porter une action en justice climatique. Cette demande n’a pas réussi et semble avoir été classée, mais il n’en demeure pas moins qu’elle pourra permettre à d’autres actions en justice de faire progressivement leur chemin devant les juges européens.

D’autres requêtes déposées auprès de la Cour européenne des droits de l’homme témoignent également de ce constat.

Si toutes les décisions rendues par les juges ne contiennent pas de sanctions contre les administrations ou les entreprises pour leur retard pris dans la mise en œuvre des politiques climatiques ambitieuses, ce type de démarche judiciaire a bel et bien ouvert une voie dans la lutte contre le changement climatique.

Constatées par les auteurs du rapport, ces requêtes et décisions recomposent le paysage de la gouvernance climatique. Il était important qu’un panel d’experts internationaux s’empare du sujet et rende compte que ce phénomène montant a une action positive sur les efforts d’atténuation du changement climatique.

Marta Torre-Schaub does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les contentieux climatiques face à la justice : un intérêt grandissant pour le GIEC – https://theconversation.com/les-contentieux-climatiques-face-a-la-justice-un-interet-grandissant-pour-le-giec-181643

MIL OSI – Global Reports

Plafond d’indemnisation en cas de licenciement illégal : une mise à l’écart du droit dans le travail

Source: The Conversation – in French – By Michel Miné, Professeur du Cnam, titulaire de la chaire Droit du travail et droits de la personne, Lise/Cnam/Cnrs, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Depuis 1973, l’employeur ne peut licencier un salarié que s’il peut justifier d’une « cause réelle et sérieuse » de licenciement. En cas de licenciement injustifié, la réparation en nature (la réintégration du salarié dans l’entreprise) est devenue dans les faits inappliquée. Reste la seule réparation indemnitaire.

Concernant ce second volet, une disposition de l’ordonnance « Macron » n° 2017-1387 du 22 septembre 2017 a mis en place un référentiel obligatoire, « un barème » : le juge, quand il est saisi, peut accorder au salarié, en réparation de la perte illégale de son emploi, une indemnité comprise entre des montants minimaux et maximaux.

Cette disposition avait été validée par le Conseil constitutionnel au regard de la Constitution ; cependant, une loi peut être conforme à la Constitution sans être conforme au droit international applicable, le Conseil n’examinant pas la validité d’un texte de loi au regard des engagements internationaux.

Selon le rapport remis au président de la République relatif à l’ordonnance no 2017-1387 du 22 septembre 2017, cette disposition a pour objectif affiché de « lever les freins au recrutement, en accroissant la prévisibilité des décisions rendues et en sécurisant les entreprises, notamment les TPE-PME, au regard des risques liés à la rupture du contrat de travail ». Pourtant, aucune étude sérieuse ne démontre que « la peur du juge » freinerait les recrutements et que la limitation des indemnités, accordées en cas de licenciement injustifié, serait de nature à favoriser les embauches.

Ce barème prévoit un plafond d’indemnisation, en fonction du critère de l’ancienneté dans l’entreprise, quels que soient les préjudices subis par le salarié licencié à tort. Le barème se situe au seul niveau de la perte de l’emploi perçu comme une chose, l’avoir (assurant la rémunération). Sont ignorées les pertes concernant l’être (l’identité professionnelle, élément essentiel de l’identité personnelle) et l’agir (l’exercice d’un métier, le travail). Ce barème modifie le plancher d’indemnisation, notamment en le réduisant de moitié (3 mois au lieu de 6 mois pour les salariés ayant au moins deux ans d’ancienneté dans une entreprise d’au moins 11 salariés).

Il ressort de deux études sur la mise en œuvre du barème, la première de France stratégie et la seconde de l’Université Grenoble-Alpes, une baisse globale et sensible des indemnités versées aux salariés, victimes d’un licenciement injustifié, en particulier pour ceux ayant moins de cinq ans d’ancienneté ; en effet, « Les plafonds fixés l’ont été en tenant compte des moyennes constatées sur les dernières années ». Ces salariés sont alors désincités à agir en justice pour contester leur licenciement et faire valoir leurs droits au vu des faibles dommages-intérêts qu’ils peuvent obtenir.

Une mesure emblématique

Ce barème constitue ainsi une mesure emblématique parmi les dispositions de régression du droit du travail dans sa fonction de protection et d’émancipation de la personne salariée. Cette mesure s’inscrit dans une politique de mise à l’écart du droit et du juge (prescription réduite à une année pour contester un licenciement, encadrement du pouvoir d’appréciation du juge en matière de motif économique, etc.). Le juge, le tiers nécessaire garant dans toute relation contractuelle, ne peut plus apprécier le préjudice dans sa totalité et en assurer la réparation dans son intégralité.




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Cette politique applique la doctrine Law and economics, qui subordonne les règles de droit à une certaine conception de « l’efficience économique » au vu des seuls calculs d’intérêts individuels, en donnant la primauté à La Gouvernance par les nombres. Dans cette perspective, il devient légalement possible de faire un bilan coûts-avantages en écartant toute référence à la justice : est-il économiquement intéressant ou pas de respecter la loi et les contrats conclus ? Le droit du travail autorise alors la violation de la loi à moindre coût et devient ainsi une protection au profit des employeurs indélicats. De façon paradoxale dans un état de droit, ce barème sécurise juridiquement la situation de celui qui a commis un acte illégal (le licenciement injustifié) et fragilise juridiquement la situation de celui qui a subi cet acte.

La fonction de pacification des conflits du travail par le droit est ici remise en cause. Comme l’histoire l’enseigne, la mise à l’écart du droit est source de violence, économique, symbolique et parfois physique, quand des personnes subissent l’injustice et ne peuvent plus obtenir réparation par les voies juridiques.

Ce déséquilibre du droit dans les relations professionnelles n’est pas sans incidence sur l’exercice de la citoyenneté. Dans certaines entreprises, pour préserver son emploi, le salarié devra faire allégeance à l’employeur ; la régression de la citoyenneté dans l’entreprise n’étant alors pas sans incidence défavorable sur l’exercice de la citoyenneté dans la cité.

Des textes internationaux ratifiés par la France (de l’Organisation internationale du travail, OIT, et du Conseil de l’Europe) prévoient, en cas de licenciement injustifié, le versement d’une « indemnité adéquate ». Au regard de ces textes, des conseils de prud’hommes et des cours d’appel n’appliquaient pas le barème, concernant le plafond.

Les juges tranchaient les litiges conformément aux règles de droit applicables en matière de réparation en écartant la loi prévoyant le barème, selon deux voies différentes : soit en considérant que le barème n’est pas en conformité avec les conventions internationales ratifiées par la France (contrôle de conventionnalité in abstracto) ; soit, plus fréquemment, en considérant que, si le barème n’est pas contraire aux traités internationaux ratifiés, son application dans certains cas priverait la personne salariée d’une réparation « adéquate » prévue par ces conventions (le montant de la réparation prévu par le barème étant insuffisant au regard des préjudices le contrôle de conventionnalité in concreto découlant de la Constitution). Les juridictions accordaient alors aux salariés licenciés des dommages-intérêts supérieurs aux plafonds applicables.

Saisie de plusieurs pourvois, contre des arrêts de cours d’appel, la chambre sociale de la Cour de cassation en examine la validité du barème et son application au regard de ces deux textes internationaux. Concernant la convention de l’OIT, elle reconnaît l’effet direct du texte, comme elle l’avait déjà fait à l’encontre du contrat nouvelles embauches en 2007.

Atteinte à des droits fondamentaux

Le juge constate que le plafond d’indemnisation n’est pas applicable quand le licenciement est nul, entaché par « une faute de l’employeur d’une exceptionnelle gravité », notamment quand le licenciement porte atteinte à une liberté fondamentale ou a un caractère discriminatoire. Cependant, ces licenciements ne constituent qu’une très faible part des licenciements et le caractère liberticide ou discriminatoire d’un licenciement reste difficile à faire reconnaître par les conseils de prud’hommes, en particulier du fait d’une forte réticence de conseillers employeurs.

Dans ses arrêts du 11 mai, la chambre sociale juge que les dispositions légales sur le barème « permettent raisonnablement l’indemnisation de la perte injustifiée de l’emploi » et sont « compatibles avec les stipulations de l’article 10 de la Convention ».

De plus, les magistrats du Quai de l’horloge considèrent qu’il appartient au juge « seulement d’apprécier la situation concrète » du salarié « pour déterminer le montant de l’indemnité due entre les montants minimaux et maximaux » du barème. Ainsi, le juge ne doit pas accorder de dommages-intérêts supérieurs au plafond au regard de la situation de la personne (âge, difficultés particulières de retour à l’emploi tenant à sa situation personnelle et à son niveau de qualification et à la situation de l’emploi au niveau local ou dans le secteur d’activité considéré, etc.).

Dans une des affaires concernées ici, une salariée âgée de 53 ans, après un licenciement injustifié, avec une ancienneté inférieure à 4 ans dans l’entreprise, pourra uniquement obtenir, selon le barème, une indemnité de 3 à 4 mois de salaires bruts, quelles que soient ses difficultés. Pourtant, le préjudice né d’un licenciement à plus de 50 ans, après une courte durée d’emploi est considérable avec une perspective de retour à l’emploi très faible et des pertes significatives des droits à pension, aggravées en cas de report de l’âge de départ en retraite.

La chambre sociale de la Cour de cassation aurait pu admettre cette appréciation in concreto, comme l’y invitait la première avocate générale dans son avis exprimé lors de l’audience du 31 mars dernier. En effet, un licenciement injustifié porte atteinte à des droits fondamentaux, notamment au « droit au travail, qui comprend le droit qu’a toute personne d’obtenir la possibilité de gagner sa vie par un travail librement choisi ou accepté » et le droit à une protection contre le licenciement injustifié avec le droit à une indemnité adéquate.

Dans ce cadre pour assurer la sécurité juridique, la chambre sociale aurait alors pu fixer des critères sur lesquels les juges du fond auraient dû se fonder pour l’appréciation in concreto des situations des salariés licenciés ; l’office du juge étant de dire le droit selon les circonstances de l’espèce.

Concernant le second texte du Conseil de l’Europe, pour la chambre sociale « les dispositions de la charte sociale européenne n’étant pas d’effet direct en droit interne dans un litige entre particuliers, l’invocation de son article 24 ne pouvait pas conduire à écarter l’application des dispositions » légales sur le barème. Le juge a ici choisi de ne pas reconnaître d’effet direct à la Charte.

Des suites possibles

Ces décisions sont de nature à réduire fortement la contestation du barème par les juridictions. Si des cours poursuivaient leur raisonnement in concreto, l’assemblée plénière de la Cour de cassation serait sans doute alors saisie pour se prononcer sur ce point (dans ses avis de 2019, elle s’était seulement prononcée in abstracto sur la conformité du barème aux conventions). Par ailleurs le barème pourrait être contesté compte tenu de ses effets de discrimination indirecte au regard de l’âge.

Dans les contentieux liés aux licenciements injustifiés, les salariés seront incités à invoquer des fautes de l’employeur (harcèlement, discrimination, etc.) pour tenter « d’échapper » au plafond du barème et à compléter leurs demandes au regard d’autres préjudices distincts du motif du licenciement (procédure vexatoire, etc.) ou non liés au licenciement (paiement d’heures supplémentaires, dommages-intérêts pour dégradation de la santé, etc.).

Le débat va se poursuivre avec les instances du Conseil de l’Europe. Ainsi, des réclamations collectives ont été formulées par des organisations syndicales françaises pour contester la conformité du barème à la Charte sociale européenne devant le Comité européen des droits sociaux. Or, ce comité a déjà pris deux décisions considérant que les barèmes appliqués en Finlande et en Italie, comparables au barème français, ne sont pas conformes à la Charte. La décision concernant la France sera rendue publique dans les mois à venir. Cependant, cette décision, même si elle condamne le barème, risque d’avoir des effets limités au regard de la position de la chambre sociale.

Un contentieux pourrait aussi se développer devant la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg. Sa jurisprudence, prenant déjà en compte les conséquences d’un licenciement sur la vie personnelle, familiale et professionnelle, pourrait permettre de mieux apprécier les différents préjudices causés par un licenciement injustifié et de mieux mettre en lumière la réparation adéquate nécessaire… et la pertinence du contrôle in concreto.

L’Organisation internationale du travail considère qu’il « n’est pas a priori exclu que, dans certains cas, le préjudice subi soit tel qu’il puisse ne pas être réparé à la hauteur de ce qu’il serait “juste” d’accorder ». Par conséquent, elle « invite le gouvernement à examiner à intervalles réguliers, en concertation avec les partenaires sociaux, les modalités du dispositif d’indemnisation prévu à l’article L. 1235-3, de façon à assurer que les paramètres d’indemnisation prévus par le barème permettent, dans tous les cas, une réparation adéquate du préjudice subi pour licenciement abusif ».

Michel Miné est membre du Réseau académique pour la Charte sociale européenne (RACSE).

ref. Plafond d’indemnisation en cas de licenciement illégal : une mise à l’écart du droit dans le travail – https://theconversation.com/plafond-dindemnisation-en-cas-de-licenciement-illegal-une-mise-a-lecart-du-droit-dans-le-travail-183237

MIL OSI – Global Reports

Quand l’action publique s’inspire des sciences comportementales

Source: The Conversation – in French – By Coralie Chevallier, Chercheuse en sciences cognitives et comportementales, Inserm, École normale supérieure (ENS) – PSL

Les pouvoirs publics cherchent chaque jour des solutions aux problèmes auxquels les citoyens sont confrontés. Bien souvent cependant, les politiques qui en découlent n’ont pas l’effet escompté car les citoyens réagissent de manière imprévisible. Le non-recours aux aides sociales est probablement l’exemple le plus dramatique de ce type d’échecs. L’Odenore (Observatoire des non-recours aux droits et services) estime aujourd’hui que 30 % des allocations sociales ne sont pas perçues, 36 % des personnes ciblées par le revenu de solidarité active n’en bénéficient pas, et plus de 50 % des bénéficiaires potentiels des dispositifs d’aide à la complémentaire santé ne la perçoivent pas.

La santé est un autre domaine où les dispositifs déployés par les pouvoirs publics échouent régulièrement à remporter l’adhésion : les effets secondaires des médicaments et des vaccins sont par exemple redoutés et conduisent les Français à manifester une défiance grandissante contre la médecine conventionnelle et les risques supposés auxquels elle nous expose. Dans le même temps, des menaces bien plus grandes, telles que celles liées à la vitesse sur les routes, au tabac, à l’alcool, à la pollution de l’air, marquent moins les esprits.

L’Organisation mondiale de la santé estime par exemple que la plupart des années de vie en bonne santé dans les pays de l’OCDE qui sont perdues le sont aujourd’hui à cause de comportements évitables, tels que le tabac, l’alimentation trop riche, la consommation d’alcool, les relations sexuelles non protégées, les accidents de voiture, etc.

Mécanismes sous-optimaux

Face à ce constat, il est tentant de conclure que nous sommes irrémédiablement stupides. Notre esprit serait perverti par d’innombrables biais : nous serions tantôt trop optimistes, tantôt trop pessimistes, incapables de maîtriser les notions les plus basiques de probabilités et de statistiques, trop fainéants pour remplir des formulaires, trop impulsifs pour résister aux tentations, pas assez méfiants de certains dangers objectivement importants, et trop méfiants de risques pourtant minimes. La psychologie humaine serait donc une collection de mécanismes sous-optimaux et le cerveau une machine mal câblée.

Le cerveau humain, une machine mal câblée ?
StarGladeVintage/Pixabay, CC BY-SA

En ce qu’ils s’adressent à des humains, les décideurs publics ne peuvent faire l’économie d’une véritable prise en compte de la psychologie lors de la mise en œuvre de réformes. L’intelligence sociale, comme nous le verrons, peut, et doit, être mise au service du bien commun et de l’amélioration de l’action publique. De nombreux gouvernements ont ainsi pris conscience du fait qu’il ne suffit pas d’avoir identifié une bonne solution : les politiques publiques peuvent être bien intentionnées, mais échouer parce qu’elles ne sont pas reçues comme prévu par le public. Les gouvernements anglais, français, australiens, l’OCDE, l’Union européenne, et bien d’autres, s’appuient donc désormais sur des modèles plus réalistes du comportement pour favoriser l’élaboration de politiques publiques plus novatrices, plus adaptées au fonctionnement de l’esprit, et plus évaluées pour s’assurer de leur efficacité.

Dans notre ouvrage Homo sapiens dans la cité : comment adapter l’action publique à la psychologie humaine (éditions Odile Jacob), nous proposons un panorama des différents domaines pour lesquels l’association entre sciences comportementales et politiques publiques a été fructueuse.

L’équité plus que l’efficacité

Au-delà d’échecs d’actions publiques ponctuelles, la représentation des citoyens comme parfaitement informés et rationnels conduit à des problèmes systémiques dans la mise en œuvre des politiques publiques. Une manière de le mettre en lumière est l’ampleur du non-recours. Il s’agit, pour une prestations donnée – par exemple le RSA – de la part des personnes qui pourraient en être bénéficiaires, mais ne font pas ou ne vont pas au bout des démarches nécessaires pour l’obtenir. Et souvent, le non-recours est le plus fréquent chez les personnes qui en ont le plus besoin – typiquement les visites gratuites chez le dentiste. Si le seul modèle qu’on s’autorise à utiliser est celui de l’Homo œconomicus, le non-recours est difficilement explicable, tant les personnes concernées auraient manifestement intérêt à accomplir les démarches.

Une limite de cette analogie est que l’esprit humain ne se conçoit pas isolément des autres. Notre manière de comprendre le monde s’appuie de manière essentielle sur une dimension sociale, sur nos interactions avec les autres.

Cela a des conséquences immédiates sur l’action publique : en mettant en évidence des comportements non coopératifs, des campagnes de sensibilisation peuvent se révéler contre-productives en normalisant le comportement qu’on essaye d’éviter. Il vaut bien mieux montrer que ce comportement est non seulement dangereux, mais minoritaire.

Les campagnes de lutte contre l’alcoolisme étudiant ont connu un tel tournant. L’inconvénient du « Tu t’es vu quand t’as bu ? » est qu’il donne l’impression que beaucoup d’étudiants boivent jusqu’à une ivresse avancée, en faisant une norme implicite. Les campagnes informant du fait que la plupart des étudiantes et étudiants boivent de manière modérée, que l’alcoolisation extrême ne concerne qu’une minorité qui a besoin d’une prise en charge ont été plus efficaces pour éviter les comas alcooliques.

« Tu t’es vu quand t’as bu ? » : campagne de prévention contre la consommation excessive d’alcool de 1996 (Archipub).

Ce fonctionnement explique aussi pourquoi nous acceptons ou rejetons l’action publique moins sur des critères d’efficacité que sur ce que nous percevons comme l’équité. La taxe carbone en fournit un bon exemple. Il n’y a pas vraiment d’argument contre son efficacité pour réduire les émissions de CO2. L’opposition à cette taxe s’est cristallisée sur le fait qu’elle porterait principalement sur les ménages les plus contraints financièrement (pas forcément les plus modestes, d’ailleurs), et qu’elle exemptait des secteurs associés au mode de vie des plus aisés, comme l’aviation.

Plus généralement, il est facile de montrer tant en laboratoire que par les sondages que la plupart des gens n’évaluent pas les politiques publiques de manière utilitariste, en comparant les coûts et les bénéfices, mais sur un principe d’équité fondé sur la coopération conditionnelle : est-ce que cette politique récompense ceux qui coopèrent et punit ceux qui ne le font pas ?

Cet écart trouve une illustration assez spectaculaire dans une expérience qui compare l’attachement à l’État-providence aux États-Unis et au Danemark. Sans surprise, les Danois sont en moyenne plus favorables à un État-providence généreux que les Américains. Sauf qu’en pratique, il ne s’agit pas d’une opinion forte sur l’État-providence en soi !

Approches multiples

Pour le montrer, les chercheurs ont présenté des cas pratiques : faut-il aider une personne dont les difficultés proviennent d’une cause externe (par exemple, un ouvrier chez Kodak, dont l’emploi a disparu à cause de mauvais choix technologiques de son employeur) ? Faut-il aider une personne dont les problèmes sont liés essentiellement à sa paresse ? Danois et Américains répondent de manière pratiquement identique à ces questions. Ce qui est en jeu n’est donc pas l’aide en soi, mais le fait qu’elle aille où non à quelqu’un qui la mérite. Et c’est là que les deux populations diffèrent.

Éditions Odile Jacob

Dans leur majorité, les Danois pensent qu’une personne au chômage est probablement quelqu’un qui n’a pas eu de chance, et qui utilisera l’aide pour retrouver un emploi. Dans leur majorité, les Américains pensent qu’une personne au chômage est paresseuse, et que l’aide ne ferait que l’encourager dans sa paresse. Une appréciation aussi cruciale dans nos sociétés ne repose donc pas sur une vision morale différente, mais sur une différence d’appréciation des autres.

Le programme est donc vaste, puisqu’il s’agit d’agir tant dans la conception que dans la conduite de l’action publique, à travers en particulier de vastes programmes de recherche, d’expérimentation et de formation. Il ne faut toutefois pas perdre de vue que l’objectif reste l’humain, l’impact de l’action publique sur les vies des personnes. Il ne s’agit certes pas de transformer tous les agents publics en spécialistes des sciences cognitives, mais d’agir, à toutes les échelles, avec un modèle, plus riche, plus adapté, plus contextuellement informé du comportement humain.

Les approches pour cela sont multiples, et les sciences cognitives ne sont qu’une partie de la boîte à outils : l’ensemble des sciences humaines ont leur rôle à jouer. Nous pensons naturellement à la sociologie, l’anthropologie ou l’histoire, mais aussi par exemple à la littérature, qui exprime des représentations, des affects, des états subjectifs uniques, qui met le doigt sur des questions ou des aspects qui sont tellement loin de nos expériences personnelles que nous n’aurions jamais pensé à y prêter attention.


Mathieu Perona, directeur exécutif de l’Observatoire du bien-être du Cepremap et co-auteur du livre « Homo sapiens dans la cité », a co-rédigé cet article

Coralie Chevallier does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Quand l’action publique s’inspire des sciences comportementales – https://theconversation.com/quand-laction-publique-sinspire-des-sciences-comportementales-183184

MIL OSI – Global Reports

Images de science : de nouveaux matériaux pour piéger ou tamiser les molécules

Source: The Conversation – France (in French) – By Martin Drobek, Chargé de recherche CNRS, Université de Montpellier

Étape intermédiaire de la synthèse d’une membrane, avant que les interstices entre les cristaux ne soient comblés pour créer une couche compacte et continue de matériaux ultraporeux, de type « metal organic framework » (ou MOF). Martin Drobek, Fourni par l’auteur

Cette image a été prise lors de la formation d’une membrane de matériau ultraporeux, qui permet de « tamiser » les molécules ou de les piéger. Ces matériaux sont notamment développés pour la séparation de mélanges de gaz, la dépollution de l’air ou de l’eau, ou l’administration des principes actifs de médicaments plus efficacement.

Ces matériaux sont composés de briques élémentaires qui forment des maillages d’une impressionnante diversité. Les briques peuvent être assemblées à façon comme un véritable « jeu de Lego » à l’échelle nanométrique.

Elles sont constituées d’ions métalliques reliés entre eux par des molécules organiques jouant le rôle de ciment et d’espaceur. Ces réseaux, dits « métallo-organiques » (ou « MOFs » pour metal organic framework en anglais), permettent la formation de structures moléculaires en nombre quasi-illimité et aux propriétés physiques et chimiques ajustables. Certains « MOFs » peuvent accueillir et transporter de petites molécules de gaz, comme l’hydrogène, d’autres peuvent piéger et restituer de grosses molécules, par exemple des principes actifs de médicaments.

Leur nature hybride, à la fois organique et inorganique, confère aux « MOFs » une structure très souple. Leur porosité extrêmement élevée, avec un maillage de petits pores réguliers et bien ordonnés, explique leur faible densité et leur grande surface interne accessible, de la taille d’un terrain de foot pour un seul gramme de matériau ! Une telle surface – plusieurs milliers de mètres carrés – dépasse largement celle des matériaux poreux de référence, comme les zéolithes ou les charbons actifs.

La plupart des « MOFs » sont, par défaut, préparés et utilisés sous forme de poudres, mais pour exploiter au mieux leur potentiel applicatif à grande échelle et au niveau industriel, une « mise en forme », par exemple en granulés ou couches minces, est généralement requise et les coûts de production doivent être compétitifs.

Tamiser les molécules à travers un réseau poreux très sélectif

À l’Institut européen des membranes à Montpellier, nous nous intéressons à ces matériaux pour le développement de membranes permettant de séparer des mélanges de gaz par un effet de « tamisage moléculaire ». Déposées en surface de capteurs de gaz, de telles membranes permettent notamment d’améliorer la sélectivité de la détection de gaz toxiques ou explosifs, grâce à leur transport préférentiel dans les pores.

En modulant la longueur des molécules organiques qui relient les centres métalliques, on peut ajuster la taille des pores. La majorité des « MOFs » sont microporeux (pores de diamètre inférieur à 2 nanomètres) et leurs pores peuvent accueillir et transporter, outre l’hydrogène, d’autres petites molécules de gaz ou de vapeurs tels que l’eau, l’oxygène ou le dioxyde de carbone.

Actuellement, nous portons une attention particulière aux détecteurs d’hydrogène en relation avec les problèmes de sécurité posés par la production, le transport, le stockage et l’utilisation de ce gaz. La stratégie consiste à recouvrir le matériau sensible du capteur avec une couche d’un type de « MOFs » spécifique. L’effet séparatif de ce tamis moléculaire permet à l’hydrogène de diffuser facilement jusqu’au capteur tout en rejetant les autres gaz du mélange.

Piéger des molécules comme dans des cages

Toutefois, étant donnée la diversité des structures et fonctionnalités possibles, le champ d’application des « MOFs » est bien plus large. En effet, leurs pores correspondent aux dimensions d’une large diversité de molécules courantes et ils peuvent être utilisés comme des éponges à nano-cages pour l’adsorption sélective de ces molécules.

Pour ces applications, on s’intéresse aussi à des « MOFs » mésoporeux (diamètre supérieur à 2 nanomètres). Leur principal atout repose sur la possibilité de les utiliser pour encapsuler des systèmes moléculaires de grande taille, par exemple des protéines ou des médicaments, des nanoparticules ou des assemblages « macromoléculaires » (groupement de molécules géantes).

On peut donc envisager le développement d’architectures complexes de type « MOFs » pour stocker et produire de l’énergie, dépolluer l’air ou l’eau par l’adsorption sélective de composés nocifs ; ou dans le domaine de la santé, par exemple pour la distribution contrôlée de principes actifs.

Martin Drobek a reçu des financements de Institut Carnot Chimie Balard Cirimat (projet CExHy).

Anne JULBE a reçu des financements de l’Agence Nationale pour la Recherche :
Projet ANR-20-CE04-0012- SemMOFAir (2021-2025)

Didier Cot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Images de science : de nouveaux matériaux pour piéger ou tamiser les molécules – https://theconversation.com/images-de-science-de-nouveaux-materiaux-pour-pieger-ou-tamiser-les-molecules-182340

MIL OSI – Global Reports

Helen : « Pourquoi on peut avoir des fourmis dans les pieds ? »

Source: The Conversation – France (in French) – By Zachary Gillen, Assistant Professor of Exercise Physiology, Mississippi State University

Imagine que tu es en train de regarder ton dessin animé préféré à la télé. Tu décides de croiser les jambes. Quand l’épisode s’arrête, tu essaies de te lever mais tu te rends compte que tu ne sens plus ton pied droit. Au début, tu ne peux pas le bouger et tu sens des picotements : les fameuses « fourmis ». Pendant une ou deux minutes, la sensation est très bizarre mais assez vite tu peux à nouveau marcher normalement.

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je suis un physiologiste de l’exercice, un scientifique qui étudie ce qu’il se passe dans notre corps quand nous bougeons ou que nous faisons du sport.Le but de mes recherches est de comprendre comment le cerveau communique et contrôle les différentes parties de notre corps. Quand tu as des fourmis, quelque chose cloche dans la communication entre ton cerveau et les muscles de la jambe.

À chaque fois que tu décides de bouger, ton cerveau envoie des signaux à tes muscles pour s’assurer qu’ils fonctionnent correctement. Quand le cerveau ne peut pas parler à un muscle, des choses bizarres se produisent dont cette sensation que ton pied ne réponde plus.

Elle commence généralement par une sensation d’engourdissement ou de picotement dans cette zone. Cette sensation est connue sous le nom de paresthésie.

Certaines personnes pensent à tort que cette sensation est due à un problème de circulation sanguine. Elles imaginent que la sensation d’endormissement survient lorsque le sang, qui transporte les nutriments dans tout le corps, ne parvient pas à atteindre le pied. Mais ce n’est pas le cas.

Quand tu ne sens plus ton pied, c’est parce que les nerfs qui le connectent à ton cerveau se font écraser à cause de la position dans laquelle tu es assise. Souviens-toi, ce sont ces nerfs qui transportent des messages dans les deux sens pour permettre à ton cerveau et à ton pied de communiquer entre eux. Si les nerfs ont été comprimés pendant un certain temps, tu n’auras pas beaucoup de sensation dans ton pied, car il ne pourra pas transmettre ses messages normalement à ton cerveau pour lui indiquer comment il se sent ou s’il bouge.

Lorsque tu recommences à bouger, la pression sur les nerfs est relâchée. Ils se « réveillent » et tu commences à ressentir cette sensation de « fourmis ». Ne t’inquiète pas, cette sensation ne durera que quelques minutes, puis tout redeviendra normal.

Maintenant, la question importante : Est-ce dangereux ? La plupart du temps, lorsque ton pied, ou toute autre partie du corps s’endort, c’est temporaire et il n’y a pas lieu de s’inquiéter. En fait, comme cela ne dure qu’une minute ou deux, tu ne t’en souviendras peut-être même pas à la fin de la journée.

Pour éviter cette sensation désagréable, tu peux suivre ces conseils :

  • Changer régulièrement de position

  • Ne pas croiser les jambes trop longtemps

  • Ne pas rester trop longtemps assise.


Diane Rottner, CC BY-NC-ND

Si toi aussi tu as une question, demande à tes parents d’envoyer un mail à : tcjunior@theconversation.fr. Nous trouverons un·e scientifique pour te répondre.

Zachary Gillen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Helen : « Pourquoi on peut avoir des fourmis dans les pieds ? » – https://theconversation.com/helen-pourquoi-on-peut-avoir-des-fourmis-dans-les-pieds-183257

MIL OSI – Global Reports

On the trail of the origins of Covid-19

Source: The Conversation – France (in French) – By Véronique Chevalier, Veterinarian epidemiologist, Cirad

Cave inhabited by bats. Sanatana/Shutterstock, CC BY

As the Covid-19 virus (coronavirus SARS-CoV-2) continues to spread and claim victims worldwide, its origins remain unknown. Each scientific community puts forward its own theory, with some suggesting the virus may have leaked out of a laboratory.

Another theory, based on recent studies of the Wuhan wet market in China, along with others carried out in Cambodia, Laos, Japan, China, and Thailand, posits that an ancestral virus in rhinolophus bats went on from infecting wild and/or domestic animals to humans. Indeed, in these different studies, several viruses with genetic sequences very similar to SARS-CoV-2 were isolated in these bats.

A missing link

Though it has been shown some bat species have hosted these coronaviruses naturally, the wild or domestic animal (or animals) that acted as a bridge between them and humans – the missing link – remains unidentified. Pangolins were first suspected, but now appear to have been collateral victims rather than one of these much-talked-about missing links. A coronavirus genome sequence detected in pangolins was indeed related to that of SARS-CoV-2, but the rest of the genome was too distant from it genetically to back the hypothesis.

Moreover, the pangolins hosts in which the viruses that were genetically close to SARS-CoV-2 were found had mostly been confiscated at live-animal markets, at the end of the supply chain. As a result, they had been in lengthy contact with other animal species. It is very likely they were infected along this supply chain rather than in their natural environment. Mink farms were also suspected of being an intermediate host in China.

Lastly, pangolins and rhinolophus bats do not share the same habitat, making it highly unlikely there was any contact between the two species in which the virus jumped from one to the other. On the other hand, civets and raccoon dogs could be an intermediate source of SARS-CoV-1). Rodents or primates could also carry pathogens with zoonotic potential, such as hantaviruses – which can cause haemorrhagic fever with renal syndrome – or filoviruses, which include the Ebola virus. The latter is passed on to humans through wild animals, in particular bats, antelopes, and primates such as chimpanzees and gorillas, then spreads among humans, mainly by direct contact with blood, secretions and other bodily fluids from infected people. The average case fatality rate is around 50%.

In 2013, initial cases of disease from the Ebola virus were detected in West Africa. The rise of these cases led to over 10,000 deaths, mainly in Guinea, Liberia, and Sierra Leone.

The risky habit of bushmeat-eating

Activities such as hunting, animal-handling or eating meat from wild animals therefore create the conditions for viruses to spread from animals to humans – a potentially devastating phenomenon called “spillover”.

The ZooCov project has sought to define and quantify this risk in Cambodia. For almost two years – and right from the start of the pandemic – it has adopted a “One Health” approach to explore whether – and how – pathogens such as coronaviruses can be passed on to humans from wild animals that are hunted and eaten.

Indeed, in South-East Asia, wild animals are regularly traded, and bushmeat is customarily eaten. This eating habit is often opportunistic. In some communities, it complements a low-protein diet. It can also be frequent and targeted. In Cambodia, 77% of 107 families interviewed in the ZooCov project said they had eaten bushmeat in the past month.

Use for medicinal purposes is also widespread. In Vietnam, an analysis of records of the Vietnamese authorities confiscating pangolins and related by-products between 2016 and 2020 reported 1,342 live pangolins (6,330 kg), 759 dead pangolins or pangolin carcasses (3,305 kg), and 43,902 kg of pangolin scales.

Yet this consumption also has a cultural and social dimension that is still not properly understood. Among the well-off – and often in big cities – people sometimes eat bushmeat out of a desire for social status, and a belief that eating it endows them with the physical or physiological attributes of the animal. They also sometimes eat bushmeat out of rejection of industrially produced meat, considered unhealthy. Animals are widely reared to meet this demand and the demand for fur production.

In the Stung Treng and Mondolkiri provinces of Cambodia, where protected forest areas remain, researchers surveyed more than 900 people living on the edge of these forests to determine the structure of the illegal bushmeat trade. Statistical analyses are underway to identify the people most at risk of contact with wildlife thus with such pathogens. We already know those exposed are mostly young middle-class men, and that some communities are more exposed than others. Sociological studies have also helped better grasp today’s context: the legal framework, the profiles of players in the trade, their motives and deterrents in trade and consumption of wild animals, and how the context has changed with each different health crisis (bird flu, Ebola, SARS-CoV-1, etc.).

Which populations are most at risk?

These successive crises seem to have scarcely affected the habits of these communities. Beyond regularly eating bushmeat, one fourth of the families surveyed said they still hunted or ensnared wild animals, and 11% claimed to sell bushmeat or wild animals. Furthermore, in the same areas of study, over 2,000 samples taken from wild animals trafficked or eaten for subsistence – bats, rodents, turtles, monkeys, birds, wild pigs, etc. – were analysed. Some of these samples tested positive for coronaviruses and scientists at the Institut Pasteur du Cambodge (IPC) are currently sequencing their genome in a bid to learn more about their origin, evolution, and zoonotic potential. Finally, researchers collected blood samples from over 900 people from the same region to find out whether they had been in contact with a coronavirus or coronaviruses. These analyses are still underway, but what we do know is that these people had not been exposed to SARS-CoV-2 when the survey was conducted.

If the Covid crisis has taught us anything, it is the importance of detecting such emergences early in order to nip the pathogens in the bud. While many questions remain about the way cases emerge, there are just as many questions about the monitoring systems that should be set up to track them. The results of the ZooCov project will be used to develop a system for detecting spillover of zoonotic viruses early, particularly by strengthening the system for monitoring wildlife health that is already in operation in Cambodia, which was set up by the Wildlife Conservation Society (WCS). Other large-scale projects in research and development will help us understand, detect, and prevent these phenomena of emerging cases.


The authors would like to thank Cambodia’s Ministry of Health, its Ministry of Agriculture, Forestry and Fisheries, and its Ministry of Environment, as well as all the project’s partners: Institut Pasteur du Cambodge (IPC), the Wildlife Conservation Society (WCS), Flora and Fauna International (FFI), Institut de Recherche pour le Développement (IRD), Hong Kong University (HKU), the GREASE network, International Development Enterprise (iDE), the World Wildlife Fund (WWF), Elephant Livelihood Initiative Environment (ELIE), BirdLife International, Jahoo, and World Hope International.

Translated from the French by Thomas Young for Fast ForWord.

Véronique Chevalier a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), la Région Occitanie et la Fondation Pasteur.

François Roger et Julia Guillebaud ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. On the trail of the origins of Covid-19 – https://theconversation.com/on-the-trail-of-the-origins-of-covid-19-182880

MIL OSI – Global Reports

Gratuité des transports : comprendre un débat aux multiples enjeux

Source: The Conversation – France (in French) – By Arnaud Passalacqua, Professeur en aménagement de l’espace et urbanisme, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

La gratuité des transports fait beaucoup parler d’elle. Récemment, elle est apparue à plusieurs reprises dans les débats de la campagne présidentielle : par exemple appliquée aux transports urbains comme une réponse à la tension sur les carburants provoquée par la guerre en Ukraine, pour Yannick Jadot, ou appliquée au TGV comme une mesure de pouvoir d’achat pour les jeunes, pour Marine Le Pen. Quand bien même la tarification des transports urbains ne relève pas de l’échelle gouvernementale tandis que celle du TGV n’en relève que de façon indirecte par l’intermédiaire de la SNCF.

La présence médiatique de la gratuité des transports est toutefois demeurée plus faible que lors des dernières élections municipales, qui ont vu de très nombreuses listes proposer une telle mesure, comme l’a analysé l’ingénieure du Cerema Sophie Hasiak.

Depuis le milieu des années 2010, la gratuité est devenue l’un des thèmes majeurs des débats portant sur les politiques publiques de mobilité à l’échelle locale, c’est-à-dire celle assurées par des autorités organisatrices. Toutefois, comme pour le tramway au cours des années 1990, la gratuité se trouve aujourd’hui au cœur de controverses très vives.

Une mesure polarisante

On peut s’interroger sur les ressorts du caractère clivant d’une mesure qui pourtant ne paraît pas être en elle-même susceptible de changer la vie urbaine du tout au tout. Le caractère radical de l’opposition paraît lié au fait que les transports publics sont un secteur où les investissements sont massifs, qu’ils soient symboliques, supposés porter l’image de la ville ou l’urbanité des lieux, comme dans le cas du tramway ou du Grand Paris Express, ou financiers, comme à Lyon, où 492 millions d’euros doivent être investis en 2022, ce que la gratuité viendrait dégrader.

L’opposition peut aussi se fonder sur l’idée que cette mesure, qui a nécessairement un coût, ne serait pas la plus appropriée pour décarboner les mobilités, ce qui est affiché comme l’objectif central des politiques publiques. Du côté des pro-gratuité, ce sont souvent les revendications venues des groupes les plus radicaux de la gauche qui sont les plus visibles du fait que la gratuité renvoie à un droit à la mobilité, voire un droit à la ville, quand bien même cette mesure est instaurée par des majorités de gauche comme de droite.

Cette polarisation nuit à une compréhension satisfaisante de ce qu’est la gratuité des transports, en particulier du fait qu’elle conduit à poser la question en des termes généraux, souvent abstraits des éléments de contexte qui peuvent donner à cette mesure des sens bien différents, en fonction de la fréquentation du réseau, de son taux de couverture des dépenses de fonctionnement, de la conception de l’offre de transport…

Pour discuter d’un phénomène, il convient d’abord de le documenter. C’est l’objectif que s’est fixé l’Observatoire des villes du transport gratuit, né en 2019 avec l’appui de la Communauté urbaine de Dunkerque et de l’Agence d’urbanisme et de développement de la région Flandre-Dunkerque (Agur), puisque cette ville est l’une des principales agglomérations françaises à avoir décrété la gratuité sur son réseau. Il s’agit ainsi d’ouvrir le regard sur la gratuité, au-delà de ce qui est souvent l’entrée principale des débats : le report modal.

Le report modal comme seule clé de lecture ?

Alors que le champ médiatique présente généralement le sujet sous l’angle de la question financière, le report modal est le thème principal des débats dans les publics experts, pour qui la question du financement relève plus de choix politiques que d’une véritable difficulté.

Le report modal, qui pourrait désigner tout changement d’un mode de transport pour un autre, est ici compris comme celui devant voir les personnes se reporter depuis l’automobile vers les transports collectifs.

La question est de savoir qui sont celles et ceux qui constituent la hausse de fréquentation généralement constatée après une mesure de gratuité. S’agit-il d’automobilistes ? De cyclistes ? De piétons ? Ou de nouveaux déplacements qui n’étaient jusque-là pas réalisés ? Par exemple, le report modal est l’entrée principale des articles publiés par The Conversation, signés des économistes Frédéric Héran et Quentin David.




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Cette question n’est évidemment pas illégitime. Mais elle pose bien des difficultés. D’une part, elle est difficile à objectiver, puisque la gratuité n’arrive jamais seule dans un contexte urbain qui serait immuable, du fait d’effets démographiques, d’ouvertures de zones commerciales ou de nouvelles aires d’urbanisation.

Les enquêtes ne sont d’ailleurs pas toujours disponibles pour mener des comparaisons. D’autre part, l’objectif du report modal, pour intéressant est rarement atteint par les politiques publiques de transport, y compris les plus coûteuses, comme celles qui ont porté l’essor du tramway. La vision qu’il suppose est assez réductrice, dans la mesure où il reste cantonné à l’offre de mobilité, alors que l’on sait que les leviers sont aussi du côté de la demande, alimentée par la forme urbaine dépendante d’une automobile encore assez peu contrainte.

L’enjeu du report modal croise aussi l’enjeu financier. Si les transports publics sont une activité qui n’est jamais rémunératrice, les rendre gratuits correspond-il à un usage pertinent des deniers publics ? Ces crédits devraient-ils être utilisés autrement ? C’est justement ce dont une évaluation élargie doit permettre de juger en complétant l’entrée par le seul report modal.

Une nécessaire pluralité des questionnements

Premièrement, au vu de l’hétérogénéité des situations, il est primordial d’évaluer les résultats attendus en fonction des objectifs fixés en amont. Or, différents buts peuvent être poursuivis par la mise en place de la gratuité : intégration sociale, report modal, décongestion du centre-ville, attractivité pour certains publics, distinction du territoire métropolitain vis-à-vis de ses périphéries, amélioration du taux de remplissage de son réseau, attractivité vis-à-vis des entreprises…

La gratuité étant un choix politique, c’est ainsi qu’il faut la comprendre, peut-être y compris dans ce qu’elle peut porter de stratégie personnelle des élues et élus, comme dans le cas de Patrice Vergriete à Dunkerque, qui a construit son premier mandat sur cet enjeu, ou, historiquement, de Michel Crépeau à La Rochelle, à l’heure des premiers vélos en libre-service en 1976, dont le succès lui a permis de s’afficher comme figure de l’écologie politique émergente.

Le maire de Dunkerque Patrice Vergriete s’explique sur la gratuité des bus dans sa ville. YouTube.

Deuxièmement, il convient d’observer l’ensemble des effets de la gratuité : temps court et temps long, effets financiers et effets sociaux, effets sur les pratiques comme sur les images sociales, effets sur le réseau comme sur l’urbanisme et l’équilibre territorial en général… Ce que l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) a entrepris, en finançant des études s’intéressant au groupe social des jeunes ou aux effets de la gratuité sur les pratiques professionnelles au sein de l’exploitant d’un réseau.

Dans une approche économique, il est possible de porter un regard différent, comme celui des économistes Sonia Guelton et Philippe Poinsot, qui se penchent par exemple sur les finances locales des villes à gratuité, finalement peu mises à l’épreuve par une telle mesure. Dans un contexte où les recettes ne couvrent bien souvent que de 10 à 15 % des coûts d’exploitation, les situations financières des villes à gratuité et des villes à réseau payant peuvent d’ailleurs être assez similaires. Il en va différemment pour les villes bien plus performantes sur ce critère, comme les agglomérations parisienne et lyonnaise, qui font toutefois plus figure d’exceptions que de normes en la matière.

Troisièmement, il faut aussi accepter que la gratuité, comme beaucoup d’autres mesures, ne puisse s’évaluer de façon complètement isolée et indépendamment d’autres éléments de contexte. En d’autres termes, une forme de modestie s’impose, du fait que la gratuité n’arrive pas seule dans un contexte qui resterait figé avant et après sa mise en œuvre et où les données collectées en amont existeraient et permettraient de mener des comparaisons simples avec celles collectées en aval. Une telle situation ne peut exister car la gratuité ne prend son sens que parmi d’autres mesures touchant aux mobilités. Ce qui ne signifie pas que rien ne peut en être dit mais que la première entrée doit être celle du contexte local, loin des jugements généraux portant sur la pertinence a priori ou non de la mesure.

Refonder le débat

Ce constat invite donc à construire collectivement un cadre de débat où la gratuité des transports puisse être discutée sereinement, en se départant des réactions épidermiques ou des spontanéités militantes qu’elle suscite habituellement. Une approche laïque de la gratuité, pour reprendre Jean-Pierre Orfeuil.

Certains supports ont d’ores et déjà engagé un tel mouvement, comme la revue Transports urbains ou le Forum Vies Mobiles. Tout récemment, une nouvelle marche a été franchie par la première publication de l’Observatoire des villes du transport gratuit, qui aborde les grandes idées reçues touchant à la gratuité pour les déconstruire à partir des éléments scientifiques disponibles. Qu’elles plaident en faveur de la gratuité ou contre elle, ces idées reçues sont essentielles à éclairer, tant elles perturbent un débat qui a tant de difficultés à se poser.

Une autre façon de le faire est aussi d’élargir le regard à l’international, comme le propose le projet LiFT. Si des conditions nationales peuvent expliquer des situations de gratuité, comme l’existence particulière du versement mobilité en France, regarder ailleurs permet de se défaire de nombre de préjugés sur la gratuité.

Le sens qu’elle prend au Luxembourg, à Tallinn ou à Kansas City n’est pas identique, du fait des objectifs, des contextes sociaux et urbains ou du statut de ce que sont les transports publics, pensés comme solutions écologiques visant le report modal ou comme solution sociale pour les plus pauvres. Plus généralement, le sens de la gratuité des transports n’est peut-être pas le même que celle d’autres services urbains ou services publics locaux, souvent gratuits mais rarement qualifiés comme tels.




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C’est donc aussi aux mots qu’il convient de réfléchir. Gratuité agit comme une catégorisation qui masque bien des différences entre les villes ayant aboli tout ou partie de la tarification de leur réseau, de même qu’elle masque des continuités avec les villes où la tarification existe, en particulier sur le plan financier. Plus globalement, ce débat invite à revoir le sens d’expressions centrales dans les études de transport, comme l’idée de report modal ou les catégorisations habituelles entre automobilistes, piétons ou cyclistes, ce que nous sommes bien souvent toutes et tous au fil de nos activités.

Finalement, c’est même peut-être la notion de transport qui mérite d’être revisitée. Ce débat sur la gratuité ne nous invite-t-il pas à penser que le transport n’est pas juste là pour nous transporter mais se trouve être un vecteur portant bien d’autres choses : nos idéaux, nos envies, notre désir de vitesse ? La base étroite sur laquelle la gratuité se trouve souvent jugée n’est-elle pas celle qui vit dans l’illusion que le transport sert à transporter, alors qu’il porte une forte diversité de charges, du désenclavement territorial à l’idée d’innovation technologique en passant par les ambitions politiques, qu’on le veuille ou non ? Dès lors, si le transport porte autre chose, la gratuité ne peut-elle pas apporter autre chose ?

Arnaud Passalacqua est co-président de l’Observatoire des villes du transport gratuit.

ref. Gratuité des transports : comprendre un débat aux multiples enjeux – https://theconversation.com/gratuite-des-transports-comprendre-un-debat-aux-multiples-enjeux-182796

MIL OSI – Global Reports

Chroniques d’Ukraine : les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre

Source: The Conversation – France (in French) – By Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2

Kharkiv, fin avril 2022 Romain Huët, Author provided

Dans Chroniques d’Ukraine, le chercheur Romain Huët nous raconte comment la guerre change le quotidien d’une population. Sur le terrain durant les mois d’avril et mai 2022, il documente le conflit au plus près pour The Conversation.


Kharkiv, partie 2.

Il m’a fallu seulement cinq heures pour rejoindre Kharkiv depuis Kiev. En dépit de l’intensité des combats, les trains fonctionnent toujours. Face à la gare, je me repose du trajet en buvant un café. J’entends alors les premiers sons d’explosions à quelques kilomètres de là. Comme toutes les personnes qui se trouvent autour de moi, je feins de n’avoir rien entendu, comme si tout cet acier dans le ciel n’avait aucune existence. Il a fallu que quelques militaires nous somment de nous abriter dans la gare pour que ces explosions relativement lointaines aient quelque effet sur nous.

Kharkiv est située dans le Nord-Est, non loin de la frontière russe. La ville, peuplée avant le conflit de près d’un million et demi d’habitants, est agréable. De nombreux espaces verts s’étendent un peu partout et promettent à ses habitants quiétude et promenades familiales. Sur le plan architectural, on y reconnaît de nombreux styles différents : art nouveau, bâtiments néoclassiques que l’on doit à son fameux architecte Oleksiy Beketov. Je me promets d’y retourner quand la paix reviendra. Je suis en train de passer à côté d’une histoire riche et vivante.

Kharkiv, début mai 2022.
Romain Huët, Fourni par l’auteur

Je marche en direction d’un groupe de volontaires qui m’accueillera pendant une dizaine de jours. La statue du poète Taras Chevtchenko, non loin de l’immense place de la Liberté, est recouverte de bâches et de sacs de sable. Elle est intacte. La poésie résiste encore à l’empire de la destruction.

La statue de Taras Chevtchenko, dans le centre de Kharkiv.
Romain Huet, Fourni par l’auteur

Pour le reste, je découvre un centre-ville largement écroulé par les bombardements. Plusieurs bâtiments officiels ont littéralement été détruits dans les premières semaines de la guerre. Les Russes ont fait quelques incursions dans la ville sans être parvenus à en prendre le contrôle. Aujourd’hui, ils sont à quelques kilomètres d’ici. Les tirs de roquettes et autres bombes s’abattent toute la journée, en particulier sur les quartiers Est de la ville. L’armée ukrainienne riposte et s’emploie à contenir l’avancée des Russes. À en croire ce qu’ils m’en racontent, les Ukrainiens ont l’ascendant.

Sinistre vertige de la désolation : le silence des « nouvelles » ruines

J’observe ces destructions dont seule la guerre est capable : murs éventrés et brûlés, étages d’immeubles pulvérisés, toits écroulés, monticules désordonnés de bétons, gravats et bouts de verre partout sur le sol, etc. Dans les premiers moments de mon arrivée, ces destructions ne m’ont pas fait grand effet comme si mes voyages précédents en Syrie (2102-2018) m’avaient immunisé contre les dangers d’une sensibilité trop ouverte. C’est ainsi qu’on enjambe le réel pour lui faire face. Banaliser est une façon de domestiquer l’inquiétant.

Romain Huet. Cliquer pour zoomer, Fourni par l’auteur

Mais à mesure que je marche seul dans Kharkiv, dans des rues absolument vides, je ne suis pas pour autant d’une grande sérénité. Au loin, les tirs de roquettes sont réguliers. Les puissants bâtiments effondrés deviennent désaffectés : sinistre vertige de la désolation. Je voudrais faire parler ces « nouvelles » ruines, lire ce qu’elles ont à dire. Mais elles se tiennent en silence, un silence glaçant. Diane Scott, dans son passionnant essai sur les ruines, enseigne mon regard et m’aide à le mettre en mots. Ce qui était autrefois animé est désormais silencieux. Ces destructions offrent à voir un monde pulvérisé. Les ruines cultivent l’incrédulité à l’égard du monde ; aussi monumental qu’il puisse être, il est susceptible d’effondrement. Elles signalent un vacillement du présent. En Ukraine, on ne compte plus les villes qui ne sont perçues que depuis leur destruction prochaine.

Non loin, les tirs de roquettes rompent ce silence et rappellent que la ruine est « nouvelle ». Les sens sont captivés par ces signes menaçants. On s’en remet alors à soi. Face au hasard des circonstances d’être au mauvais endroit, au mauvais moment, on songe à sa sécurité. Dans un cas comme celui-ci, il n’y a pas beaucoup de règles de prudence à respecter : éviter les grands boulevards, repérer les parapets de béton, remparts dérisoires contre les déflagrations, et marcher vite.

Dans la vie précaire et menacée, un centre de volontaires

J’arrive au centre de volontariat. Le lieu est accueillant et inspire la confiance. Il est tenu par une vingtaine de jeunes volontaires âgés de 20 à 30 ans. Anciennement, il s’agissait d’un bar associatif. On s’y rendait pour boire un verre, y rencontrer ses amis et écouter un concert. La scène est encore là, le bar aussi. Il ne manque que ses clients habitués. La décoration est simple et sans cohérence. On perçoit qu’elle s’est faite par de nombreuses mains, au gré des bonnes volontés et inspirations de ses visiteurs. Cette pièce de vie fait une centaine de mètres carrés. Sur son côté, une porte ouvre sur une autre salle, plus étroite, où un billard occupe la plus grande partie de l’espace.

Au centre de volontaires.
Romain Huët

C’est le « centre d’appel » du groupe, c’est-à-dire un bureau où deux personnes s’affairent à répondre aux multiples demandes humanitaires provenant des habitants de la ville. C’est aussi la salle fumeur. Il y a également une grande cuisine équipée pour faire à manger pour de grands groupes. Deux cuisiniers volontaires l’occupent chaque jour. L’étage se compose un bureau d’une dizaine de mètres carrés, puis d’un étroit couloir où sont empilés les stocks de marchandises. Des cartons en piles branlantes occupent tout le mur du sol au plafond. Enfin, on y trouve une salle de bain en mauvais état mais fonctionnelle.

Le sous-sol fait office de dortoir. Une vingtaine de couchettes à même le sol et serrées les unes contre les autres meublent cet espace désordonné. La lumière orangée donne un aperçu incertain du lieu. Ce sont des combles souterrains aménagés dans l’urgence et améliorés au quotidien. Quelques chats y habitent. À les entendre gratter, sauter et filer, ils ont manifestement l’air de se plaire dans ce lieu peuplé de vies qui se reposent. C’est là où les volontaires dorment et où les jeunes couples se trouvent une intimité dans les temps de l’après-midi. Ce sous-sol est un monde caché : dépourvu de confort mais sécurisant. Le début de la guerre est encore trop récent pour réunir en un même lieu ces deux qualités. C’est là que j’ai été accueilli pendant une semaine.

Ce centre de volontariat a été constitué dès le commencement de la guerre par Bohdan, le gérant du bar. Au départ, il a accueilli en urgence les civils paniqués par les bombardements. Les premières semaines ont été violentes et les habitants impréparés à un tel contexte. Une soixantaine de personnes se sont réfugiées dans ce lieu.

Daria, à peine trente ans, s’occupe également du bar. Elle prend en charge le « call center ». Avec ses cheveux décoiffés et colorés d’un bleu incertain, elle transpire la bonne volonté. Son visage est fatigué mais ses yeux sont vifs comme si rien de ce qui passe autour d’elle ne lui échappe. Avant la guerre, elle était barmaid. Elle me raconte qu’elle aime la nuit, son ambiance, ses temps qui s’étirent, ses effusions. Elle me parle d’une jeunesse que l’on retrouve partout ailleurs. Celle de Daria a pris un tournant radical.

En 2015, elle s’est portée volontaire dans le Donbass. Elle apportait quelques aides matérielles. Son engagement était irrégulier, au gré des impulsions et de la sensibilité du moment. Elle n’ignorait pas la guerre et elle se doutait bien qu’elle pourrait arriver jusqu’ici :

« J’étais préparée. J’attendais la guerre. Du coup, c’était plus facile de me préparer. En fait, quand la guerre est arrivée, je savais que j’aurais un rôle. »

Néanmoins, les premiers jours ont été chaotiques : ambiance de fin de monde où la peur agitait tous les civils amassés dans cet espace exigu : « On passait notre temps à faire à manger, à soutenir psychologiquement les personnes les plus fragilisées et à attendre d’y voir plus clair sur la situation. »

Progressivement, la situation s’est normalisée. Ils ont mis en place une organisation de distribution alimentaire qu’ils vont livrer chaque jour dans les quartiers les plus exposés aux affrontements. Quotidiennement, ils apportent une centaine de sacs contenant farine, eau, boîtes de conserve, quelques fruits et légumes, produits de toilette et parfois de la viande. La composition des sacs varie en fonction de l’aide qui provient des pays voisins. Ils ne sont pas soutenus par une quelconque ONG internationale, mais ils ont bricolé leurs réseaux à partir de leurs connaissances personnelles. Une nouvelle fois, je constate cette aptitude au bricolage qui rend leur organisation vulnérable, tributaire des responsabilités que chacun endosse, de l’endurance dont ils sont capables.

Ivan : « je me suis habitué à la guerre »

Ivan, 27 ans, est l’un des vingt volontaires. Il s’occupe de l’intendance avec Daria. Je l’ai particulièrement en affection. Son visage est toujours allumé par un sourire tantôt malin, tantôt rieur. Il est collectionneur de tout ce qu’il trouve. En ce moment, son nouveau hobby est de collectionner les capsules de canettes. Régulièrement, je le vois chercher sur le sol à la quête d’une nouvelle pièce qu’il ajoutera à sa collection. Il en a plus de 150. Il m’explique que sa petite amie, en échange d’un cadeau, le couvre de baisers. Alors, il collectionne et a toujours quelque chose à lui offrir.

Ivan est un peu l’homme à tout faire. Il conduit, répare, approvisionne le lieu des biens nécessaires, nettoie, aide aux nombreuses tâches domestiques. Sa présence généreuse détend l’atmosphère. Avant la guerre, il était barman et tout à fait satisfait de son travail fraîchement obtenu. Le Covid est venu défaire ses plans. Inemployé pendant de longs mois, ou faisant quelques jobs temporaires, il venait de trouver une place comme vendeur de voitures à Kharkiv. Les commissions sur les ventes lui assuraient un revenu inespéré et il en était tout à fait satisfait. La guerre a ruiné ses plans.

Ivan, pendant une livraison.
Romain Huët, Fourni par l’auteur

Il m’assure qu’il s’est habitué à la guerre. Il n’est plus habité par la peur. Le son des explosions lui est familier et banal. Beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet mais je ne crois pas inutile d’insister à nouveau sur ce fait. Dans les moments d’ennui, je me rends dans l’un des nombreux parcs de la ville. Je lis Romain Gary, j’écris, et j’observe le paysage.

Non loin de moi, de jeunes adolescents jouent au basket, d’autres au ping-pong. Il ne se passe pas dix minutes sans que l’on entende une explosion. Certaines sont lointaines, d’autres plus proches, à 2 kilomètres environ. Je ne quitte pas les yeux de la table de ping-pong. Aucune de ces explosions n’a abrégé leurs échanges. C’est comme s’ils ne se passait rien. Seul, un chien promené par son maître, non loin de là, paraît vaguement se soucier de ce bruit sourd. Il lève le museau au ciel, ne sachant trop que regarder, puis s’en retourne humer les bonnes odeurs du sol. Quant à moi, quand je n’observe pas mon environnement, je continue à lire et à écrire avec ce sentiment nouveau en moi : il faut des efforts pour empêcher la vie.

La guerre comme expérience de l’ennui

Ces moments de solitude m’incitent à questionner le rôle de l’observateur du quotidien de la guerre. En tant qu’ethnographe, mon travail ne vise pas à clarifier la situation militaire. Il est de restituer un quotidien, des paroles ordinaires, et les diverses façons d’aborder un monde cahotisé.

La tentation est grande de ne raconter que les « histoires remarquables ». D’ailleurs, lorsqu’il s’agit de documenter la guerre, les hommes sont que trop portés par la vantardise. À les écouter, ils ne sont traversés par aucune peur à l’exception des moments où ils ont frôlé la mort et dont ils se plaisent à raconter dans les infinis détails les circonstances exactes de leur péril. Ces situations critiques n’entament par leur détermination inébranlable. Ils s’empressent de rejoindre l’épicentre du feu puis déguerpissent aussi vite qu’ils sont venus. C’est là leur vocation. Et si on se met à questionner leur soif d’aventure et d’adrénaline, ils reprennent une mine sérieuse et solennellement déclament leur tirade favorite sur le devoir d’information qui est supérieur à la vie. Curieusement, ils ne semblent agités par aucun désordre intérieur. Eux, sans que je sache véritablement de qui je parle, sont forts en histoires remarquables.

Mais qu’y a-t-il à raconter ? La guerre a une loi générale : l’amoindrissement général de la plupart des gestes du quotidien. Ce quotidien n’est pas seulement desséché. Il est empêché, sinon annulé. Il se réduit à accomplir les actes les plus nécessaires au maintien de la vie. On s’y ennuie largement. Des heures durant, on attend des ordres, une mission à accomplir, une chose à faire. Les combattants ne font pas exception. Des milliers d’entre eux ont la tâche de contrôler les circulations aux checkpoints, d’organiser la logistique, d’accomplir toutes sortes de formalités administratives laborieuses.

Par exemple, dans certains bureaux, on les voit s’agiter pour enregistrer le matériel, noter le numéro de série et l’identité du soldat qui en sera le bénéficiaire. On les voit aussi attendre des heures on ne sait quel ordre improbable. Seuls les soldats engagés dans les premières lignes sont pris par l’intensité de la guerre. Tous ces hommes sont indispensables. Aux actes de bravoure tant de fois rêvés s’oppose un quotidien radicalement empêché et précipité dans un huis clos avec un nombre étroit de camarades. Il existe quelques divertissements, quelques stratégies pour tuer l’ennui, quelques soirées où l’ivresse aide chacun à s’absorber tout entier dans l’oubli du présent. Mais cette vie n’a de signification que dans le contexte dans laquelle elle se déploie.

Au bar du centre de volontaires.
Romain Huët, Fourni par l’auteur

Des aventures surgissent occasionnellement. C’est d’ailleurs cette rupture imprévisible des temporalités, ce surgissement toujours possible d’un événement qui maintiennent chacun dans la concentration et le sérieux de la guerre. Les aventures, aussi occasionnelles qu’elles puissent être, excusent l’ennui. Les désastres que cause la guerre ne résident pas exclusivement dans le spectacle de l’horreur. À mesure que la guerre enveloppe ces existences, l’époque où la vie pouvait se concevoir autrement devient progressivement un lointain souvenir. Plus dure la guerre, plus se creuse le désastre subjectif.

Ivan est ce témoin non spectaculaire de la guerre. Il n’est pas de passage à Kharkiv. Il vit ici. Il ne cherche pas à m’impressionner. La guerre a fait effraction et le temps n’est pas encore venu de raconter ses innombrables exploits, tels des anciens combattants. Quand il me raconte la guerre, il oscille entre fatalisme et banalisation de la situation. Depuis le 24 février 2022, il a vu partir bon nombre de ses amis :

« Il ne me reste qu’un ou deux de mes amis ici. Un jour, un car est venu pour nous évacuer. J’avais la possibilité de grimper dedans et de partir. Je n’ai pas pu le faire, je voulais rester et aider. »

En règle générale, les motifs du volontariat ne sont pas davantage expliqués, comme s’il existait deux ultimes choix : partir ou résister. Les justifications de son engagement se passent d’élaboration.

Ivan ne bégaie pas. La décision de rester pour lutter semble s’enraciner dans le corps, les tripes, comme si le renoncement était un désaveu de soi. Ses yeux s’illuminent et son sourire détend malicieusement son visage lorsqu’il me raconte ses aventures pendant ces deux mois de guerre. Dans les tout premiers jours, il a essayé de rejoindre un centre de volontariat :

« Le type qui accueillait m’a redirigé dans un autre centre car celui-ci était bondé de monde. Je me dirige vers la nouvelle adresse. Et boum, une explosion effroyable m’a fait sursauter. Derrière moi, à 200 mètres de là, une bombe était tombée sur l’endroit où je venais de discuter avec le garde. »

Puis, il me raconta une seconde histoire. Alors qu’il marchait dans les rues désertes de Kharkiv, soudainement, des tirs ont retenti au coin de la rue. Une troupe d’une quinzaine de soldats russes pointaient le bout de leur nez à quelque 200 mètres de là. Dans ce bref instant confus, et animé par il ne sait quel instinct, il sauta dans un arbre voisin et le grimpa pour se mettre à l’abri. Accroché sur les branches, il assista à un spectacle inouï à en voir la mine effarée qu’il prend à l’instant où il me parle :

« À ma gauche, il y avait l’armée ukrainienne et à ma droite l’armée russe. Les soldats étaient littéralement face à face. Entre les deux espaces de quelque 200 mètres, il y avait un véhicule blindé ukrainien, vidé de ses occupants. »

Médusé, Ivan assiste au spectacle de l’affrontement. Alors que le feu bat son plein, un des militaires ukrainiens ordonne à l’un de ses hommes de récupérer le véhicule blindé. Au prix que coûte un tel matériel, cela vaut bien la peine de risquer quelques vies :

« Et là, j’ai complètement halluciné. Les types se marraient presque. Et tu as un gars qui s’est mis à courir vers le véhicule, ignorant tous les tirs et en quelques secondes, le ramène du côté de la troupe. C’était incroyable leur légèreté à cet instant-là. »

C’était un moment grisant et déconcertant à la fois.

L’art de la retenue

À mesure que je fréquente ces volontaires, je constate la sobriété de leurs récits. Je suis aussi frappé par la retenue dans l’expression de leurs émotions. Elles ne débordent jamais. Ils semblent se tenir dans un autocontrôle permanent, si bien que leurs indignations sont feutrées. C’est l’art redoutable de la réserve.

Ce contrôle de soi n’est pas lié à ma présence. Il est une ambiance générale. Dans le groupe, les uns et les autres se témoignent une solide affection. Je les vois se toucher sans arrêt, se prendre dans les bras, mais ils ne racontent pas les problèmes de la guerre, comme si parler de ses doutes ou de son désarroi suffisait à nier le chaos.

La guerre a son lot de tragédies. Ils ne m’en racontent que quelques-unes, sans s’étendre davantage. La réserve est le rempart à la fébrilité, la manifestation d’une lassitude latente face à une situation qui traîne. Les jours se répètent. La monotonie ronge les quotidiens. Les fronts de Kharkiv ne bougent pas. J’ignore le genre de doutes qui pourraient bien les habiter ou simplement les traverser. Mais lorsque l’on a choisi de rester, cela donne curieusement un sens et une direction à sa vie et commande de poursuivre, comme si rester impliquait un choix qui surpasse tous les autres, une dette qu’ils avaient envers la guerre. La guerre est ce que les gens font. Ici, ils en font une résistance minuscule au sein d’une guerre de grande échelle.

Une journée type :

7h : réveil, café lyophilisé,

7h05 : première cigarette, deuxième, puis troisième. Presque deux paquets par jour.

8h : chargement des voitures.

8h10 : départ pour livrer les colis dans les quartiers exposés.

Avant le départ pour une livraison.
Romain Huët, Fourni par l’auteur

13h : Retour au QG. Déjeuner

15h : Nouvelles livraisons si les colis sont préparés.

20h : Couvre-feu.

20H-23h : billard, téléphones portables, films, quelques conversations, billard, téléphones portables, films, quelques conversations.

Demain et les jours suivants, avec Vitali, Mark et Alissia, j’irai livrer les colis dans les quartiers Est de la ville.

Cet article s’inscrit dans la continuité des recherches et de l’ANR portés par l’auteur ‘Ethnographie des guérillas et des émeutes : formations subjectives, émotions et expérience sensible de la violence en train de se faire – EGR’ https://anr.fr/Projet-ANR-18-CE39-0011.

ref. Chroniques d’Ukraine : les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre – https://theconversation.com/chroniques-dukraine-les-ruines-linsouciance-et-la-banalisation-de-la-guerre-182601

MIL OSI – Global Reports