Voici pourquoi l’intelligence artificielle ne peut être considérée comme un simple outil

Source: The Conversation – in French – By Sandrine Lambert, Candidate au doctorat en anthropologie, Université Laval

Tant qu’elle ne sera pas régulée adéquatement, l’intelligence artificielle ne peut pas être considérée comme un outil puisqu’elle renferme une vision du monde déterminante pour les liens sociaux. (Shutterstock)

Le thème de l’intelligence artificielle (IA), outre les nécessaires tentatives de définitions et de clarifications, est souvent très polarisant. Certains voient cette technologie comme regorgeant de possibilités pour un monde et un avenir meilleurs, d’autres y voient la certitude d’une humanité qui finira en lambeaux, faute de contrôle possible face à une chimère aussi puissante.




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Parmi les arguments défendant le potentiel de l’IA tout en reconnaissant éventuellement ses biais et possibles discriminations, nous retrouvons cette idée largement partagée que l’IA ne serait finalement qu’un outil. Cela sous-entend que l’incidence, la portée et les effets de cette technologie dépendront de ce que nous en faisons.

Mais est-ce si simple ? Pas tout à fait.

En tant que chercheures travaillant sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle et particulièrement sur la justice sociale, nous souhaitons apporter notre éclairage sur cette question.

Des robots sociaux ?

Premièrement, l’IA est bien plus qu’un outil, car son développement reflète avant tout une certaine vision du monde et des interactions humaines et sociales. Par exemple, SoftBank Robotics, qui produit les robots humanoïdes NAO et Pepper, construits grâce à des systèmes d’IA développés notamment pour la détection faciale avec port du masque, investit massivement la sphère de la santé, particulièrement pour assister les personnes âgées.

Une version plus simple du robot NAO, appelée Zora, garantie par ses développeurs « 100 % intelligence humaine », peut stimuler, distraire, informer, entraîner et faire danser les personnes âgées. En cela, c’est un outil. Cependant, la décision d’introduire ce robot dans les milieux de vie met potentiellement en lumière l’échec d’une prise en compte humaine des personnes âgées.

À l’heure des compressions budgétaires dans les hôpitaux et dans les résidences pour aînés soumises à des logiques de rentabilité, il est difficile de ne pas voir ces robots comme une réponse technologique face à l’allègement des ressources humaines. C’est en cela un choix de société.

Qualifier ces artefacts de « robots sociaux » ou souhaiter qu’ils aient une « dimension morale » ne change rien à la problématique. La dimension morale des robots était évoquée par l’écrivain de fiction Isaac Asimov, déjà en 1942, dans ses 3 lois de la robotique. Selon sa loi numéro 1,

Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.

Les bonnes intentions et les énoncés de principe ne suffisent pas, car aujourd’hui, l’intelligence artificielle révèle et renforce une représentation du monde au sein de laquelle la solidarité humaine et le tissu social semblent s’éroder.

Une question de justice sociale

Deuxièmement, si certains affirment que ce n’est qu’un outil, cela suppose que chaque personne peut jouir de son usage et que ses droits fondamentaux ne seront pas impactés. Or, c’est ignorer les asymétries de pouvoir qui existent au sein de l’écosystème de l’IA ainsi que les incidences documentées sur les droits humains. En effet, qui est aux commandes ? À l’heure actuelle, les citoyens ne sont pas associés à la création des systèmes d’IA, ce qui est à l’origine de biais algorithmiques fréquemment relevés.

Les citoyens ne participent pas non plus à la définition des visions du monde que dessinent les IA développées en ce moment. Le seul contre-pouvoir repose sur les tentatives actuelles de réguler et de minimiser les biais et les impacts négatifs de l’IA sur la société. En effet, les États, des institutions supranationales comme l’Union européenne, le Conseil de l’Europe ou encore des organisations internationales telles que l’Unesco par exemple, tentent de mettre en place des mécanismes pour atténuer et encadrer les risques liés à l’IA.

La régulation est une bonne chose, mais il faudrait également, en amont du déploiement de cette technologie, être capable de définir les besoins sociaux, éducatifs, judiciaires, médicaux, environnementaux auxquels devrait répondre l’IA. Autrement dit, avant toute conception et diffusion des technologies d’IA, une concertation ouverte et publique sur la nature des besoins qu’elle vient combler et sur la manière de le faire pourrait éviter d’agir après coup, comme c’est le cas quand des organisations se mobilisent pour mitiger des risques ou atténuer des biais déjà existants.

La technologie n’est pas le remède à tous les maux

Et puis il serait temps d’admettre que l’IA ne peut pas tout résoudre, et ainsi d’en finir avec le technosolutionnisme. Le technosolutionnisme est cette idéologie qui répand l’idée qu’il existe une technologie pour chaque problème rencontré : un robot pour améliorer la prise en charge des aînés comme nous l’avons vu, ou encore des applications mobiles pour arrêter l’insécurité alimentaire en Afrique, une IA pour lutter contre les changements climatiques ou des algorithmes pour faire diminuer le chômage, pour ne citer que quelques exemples.

Or, il est possible que la meilleure réponse à un problème social, environnemental ou de santé publique ne soit finalement pas toujours technologique, mais plutôt humaine, économique ou politique.

Par ailleurs, dans un contexte d’épuisement des ressources et de crise écologique majeure, une attention particulière devrait être portée à la sobriété numérique. En effet, les technologies numériques sont extrêmement coûteuses en énergie, en matériaux rares et génèrent un grand nombre de déchets, liés notamment à l’obsolescence programmée, mais aussi à l’encouragement de la surconsommation.

Par exemple, la sécheresse qu’a connue Taïwan en 2021 a révélé les quantités d’eau nécessaires à la fabrication des puces électroniques. Cette année-là, le gouvernement a fait le choix d’interdire l’arrosage des terres agricoles pour que l’industrie des puces électroniques puisse continuer à fabriquer et vendre ses produits indispensables à de nombreuses technologies numériques. C’est pourquoi il est essentiel de pouvoir collectivement définir quand les systèmes d’IA sont requis, par qui, pour qui et en fonction de quels besoins et objectifs nous devons les déployer.

L’intelligence artificielle est intimement liée à des enjeux de pouvoir et nécessite une « démocratisation radicale », pour reprendre les mots du chercheur Pieter Verdegem. Dans son ouvrage AI for Everyone ? Critical Perspectives (2021), il rappelle que l’IA doit être accessible à chacun, tous nous représenter et bénéficier à tout le monde sans exception.

L’IA devrait servir le bien commun

Selon nous, pour être considérée comme un outil, cette technologie devrait être gouvernée comme un commun. Comme l’a théorisée Elinor Ostrom, politologue et économiste américaine, un commun est une ressource partagée dans l’intérêt général et dont la gouvernance doit permettre l’inclusion et la participation de tous les citoyens sans critères de genre, de race, d’appartenances socioculturelles, et des organisations de la société civile.

Si nous prenons l’exemple de la radio, qui fut, en son temps, une « nouvelle technologie », celle-ci a permis de porter toutes les paroles grâce à l’émergence des radios libres, souvent associatives, qui réclamaient la liberté d’expression et la défaite du monopole d’État pour démocratiser ce média en Europe.

Il en fut d’ailleurs de même pour Internet à ses débuts, qui a redonné « un nouveau souffle » à la théorie des communs. La radio fut un outil de propagande et de résistance certes, de divertissement aussi, mais chacun a pu s’en saisir pour faire passer ses messages, pour l’usage qui convenait à sa communauté.

La radio libre, autogérée, permettait alors la participation citoyenne en facilitant la gouvernance par toutes les personnes impliquées dans ce qu’on pourrait voir comme un commun de la connaissance. Ainsi doit être l’intelligence artificielle, saisissable par tout un chacun, extirpée des logiques de profits ou d’experts.

Les enjeux sont si grands que chacun devrait contribuer à en définir les usages. Ceux qui le souhaitent doivent avoir la possibilité de comprendre comment sont gouvernés les algorithmes, grâce à la transparence et l’imputabilité des organisations qui les utilisent. Mais également comment et pour quelles fins sont collectionnées de telles données, comment fonctionne par exemple l’apprentissage profond (ou « deep learning ») et à quel dessein est-il déployé.

L’IA devrait servir l’intérêt général et le bien commun.

Sandrine Lambert a reçu une bourse de doctorat du Programme de bourses d’études supérieures du Canada Joseph-Armand-Bombardier – CRSH.

Karine Gentelet est membre d’amnistie internationale Canada francophone. Elle a reçu des financements du CRSH, FRQSC et de la fondation de France

ref. Voici pourquoi l’intelligence artificielle ne peut être considérée comme un simple outil – https://theconversation.com/voici-pourquoi-lintelligence-artificielle-ne-peut-etre-consideree-comme-un-simple-outil-186014

MIL OSI – Global Reports

Chaos dans le secteur aérien canadien : les prochains changements risquent d’aggraver la situation

Source: The Conversation – in French – By John Gradek, Faculty Lecturer and Program Co-ordinator, Supply Chain, Logistics and Operations Management, McGill University

Un passager cherche son vélo parmi un amoncellement de bagages non réclamés à l’aéroport Pierre Elliott Trudeau de Montréal en juin. LA PRESSE CANADIENNE/Ryan Remiorz

La pagaille règne dans l’aviation mondiale depuis quelques mois. Les restrictions de voyage liées à la pandémie se sont assouplies et la demande de vols qui en a résulté a exercé une pression énorme sur les compagnies aériennes et les aéroports. Pour les voyageurs canadiens, la situation pourrait en fait empirer après la saison estivale.

Plusieurs raisons expliquent le chaos qui prévaut actuellement dans le secteur aérien en Amérique du Nord et en Europe, principalement liées à la pénurie de personnel dans les compagnies aériennes et les aéroports.

Lorsque les voyages ont cessé au début de la pandémie, de nombreux emplois ont été supprimés dans l’industrie du transport aérien. Mais avec la demande de vols qui a rapidement augmenté cet été, les effectifs aux vérifications de sûreté, au trafic aérien et aux contrôles frontaliers sont demeurés insuffisants.

Les passagers aériens continuent de se heurter à des ratés dans la gestion des bagages, à des vols retardés et, plus récemment, pour les voyageurs venant au Canada, à un retour du test de Covid-19.

Des voyageurs inquiets

La demande de voyages internationaux a été affectée, plus de 60 % des Canadiens ayant reconsidéré leurs projets de voyage par crainte de voir leurs vacances à l’étranger perturbées.

Mais un bouleversement encore plus important se profile à l’horizon au Canada, sans rapport avec les problèmes actuels. Un certain nombre de changements structurels sur le marché de l’aviation commerciale qui se sont produits récemment, ou qui devraient se produire au cours des 12 prochains mois, entraîneront davantage de perturbations dans le secteur du voyage, les compagnies aériennes cherchant à se réajuster face à l’agitation causée par la concurrence et par les activités opérationnelles.

L’annonce par WestJet d’un repli stratégique dans l’Ouest canadien est un signe que les plus récents transporteurs à très bas prix (connus dans l’industrie sous le nom de TATBP) exercent une influence sur le marché intérieur de l’entreprise en Alberta.

Merren McArthur, PDG de Lynx Air, annonce le lancement de la nouvelle compagnie aérienne à bas prix lors d’une conférence de presse à Calgary en novembre dernier.
LA PRESSE CANADIENNE/Jeff McIntosh

Nouvelles compagnies aériennes à bas prix

Flair et Lynx, deux TATBP basés en Alberta, prévoient de déployer 50 nouveaux appareils chacun. Cela obligera WestJet à réagir par d’importantes initiatives en matière de capacité et de prix afin de préserver sa position de force dans l’Ouest canadien.

Porter Airlines deviendra un acteur de poids dans l’est du Canada lorsque les 50 jets Embraer à la fine pointe de la technologie commenceront à être mis en service sur les principaux marchés nord-américains, principalement à partir de l’aéroport Pearson de Toronto. Porter fait actuellement décoller des avions plus petits de l’aéroport Billy Bishop du centre-ville de Toronto, un service qu’elle maintiendra lorsque la compagnie aérienne lancera ses opérations à Pearson.

Bien que la stratégie de Porter semble viser Air Canada, une complication supplémentaire se pose pour les vols de Porter en partance de Pearson.

Limites de l’aéroport Pearson

Pearson est ce que l’on appelle un aéroport à tranches horaires réglementées par créneaux, ce qui signifie qu’il y a des limites au nombre d’atterrissages et de départs que l’aéroport peut accueillir. Ces créneaux sont accordés aux compagnies aériennes sur la base des droits d’exploitation historiques. Les nouveaux transporteurs doivent demander des créneaux pour répondre à leurs opérations régulières, et les droits ne sont accordés que si les créneaux demandés sont disponibles.

Avec l’augmentation de la capacité des compagnies aériennes à Pearson au printemps 2022, les transporteurs ont assuré un nombre beaucoup plus important de vols vers les marchés existants et nouveaux, épuisant ainsi les créneaux vacants.

Ces créneaux étant désormais « protégés » par des droits acquis pour les compagnies aériennes actuelles – et avec un nombre dérisoire de créneaux disponibles commercialement acceptables – tout nouveau venu sur le marché de Pearson devra surmonter des obstacles de taille pour obtenir des heures d’exploitation commercialisables. Les deux TATBP les plus récents du Canada, Flair et Lynx, éprouvent déjà des difficultés à assurer des opérations intérieures aux heures de pointe.

Porter Airlines a commandé une flotte de jets Embraer E195-E2 dernier cri et espère décoller de l’aéroport Pearson de Toronto.
(Porter Airlines)

Si l’on considère les plans de Porter de baser sa flotte de 50 à 100 avions à Pearson, l’horaire de vol qui en résulterait ajouterait très certainement à la congestion vécue par les voyageurs ces derniers mois. Et il est évident que les installations et les horaires de Porter tenteront de refléter ceux offerts par les transporteurs actuels de Pearson.

Le dilemme de Porter

Y aura-t-il suffisamment d’installations commercialement viables et de créneaux horaires disponibles pour pouvoir exploiter un produit concurrentiel à partir de Pearson ? C’est le dilemme auquel sera confronté Porter. L’infrastructure de l’aéroport Pearson – l’exploitation de l’aérogare et des aéronefs, ainsi que le contrôle du trafic – sera-t-elle taxée au-delà de ce que nous avons vu à Pearson au cours de ces derniers mois ?

Bien qu’il existe de nombreuses mesures de protection sur le marché canadien du transport aérien, comme les droits des voyageurs, il est probable que l’accès aux aéroports – en particulier à Pearson, la plaque tournante du transport aérien au Canada – sera au cœur des préoccupations des transporteurs émergents qui cherchent à étendre leurs services.

L’évolution et la survie de l’industrie de l’aviation commerciale au Canada seront mises à rude épreuve, les gouvernements pouvant être amenés à exercer une surveillance supplémentaire de l’attribution des créneaux de l’aéroport Pearson, en fonction des consommateurs, afin de garantir un accès équitable aux nouveaux transporteurs.

Air Canada est le principal transporteur à desservir l’aéroport international Pearson, mais de nouveaux acteurs comme Porter Airlines pourraient accroître la pression sur l’exploitation de l’aéroport.
LA PRESSE CANADIENNE/Nathan Denette

John Gradek does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Chaos dans le secteur aérien canadien : les prochains changements risquent d’aggraver la situation – https://theconversation.com/chaos-dans-le-secteur-aerien-canadien-les-prochains-changements-risquent-daggraver-la-situation-187813

MIL OSI – Global Reports

Pile ou face : ce que les modèles statistiques nous enseignent sur la probabilité de vivre au-delà de 110 ans

Source: The Conversation – in French – By Léo R. Belzile, Professeur adjoint de sciences de la décision, HEC Montréal

Est-ce qu’il existe une limite à l’espérance de vie humaine? (Shutterstock)

La doyenne présomptive de l’humanité, la Japonaise Kane Tanaka, s’est éteinte au mois d’avril dernier dans son pays natal à l’âge de 119 ans. Malgré sa longévité spectaculaire, elle n’a pas réussi à dépasser le record établi par la Française Jeanne Calment, il y a 25 ans jour pour jour.




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Jeanne Calment est décédée le 4 août 1997 à l’âge de 122 ans et cinq mois (ou précisément 44 724 jours).

Ce record a-t-il des chances d’être battu ?

Mon domaine d’expertise, une branche de la statistique qui traite de la modélisation d’événements rares, permet de fournir des éléments de réponse à ce type de questions.

Combien de candidates pour un nouveau record du monde ?

Il faut comprendre que le phénomène à l’étude est excessivement rare : selon le dernier recensement, seul 0,3 % de la population canadien serait centenaire, soit un peu plus de 9 500 personnes. C’est moins qu’au Japon, qui compte le plus grand nombre de personnes âgées au monde. L’archipel nippon comptait en effet près de 87 000 personnes de plus de 100 ans en 2021.

Seule une poignée de ces centenaires, moins d’un sur mille, atteindra 110 ans. Les personnes qui vivent au-delà de cet âge, les « supercentenaires », sont donc exceptionnelles.

Les modèles statistiques à la rescousse

Afin de savoir si le record de longévité sera pulvérisé ou pas, il faut bâtir des modèles statistiques qui décrivent la mortalité au-delà de 110 ans.

Pour ce faire, nous avons besoin de données de qualité. L’âge au moment du décès des supercentenaires doit être validé en analysant les registres et les certificats de naissance, notamment, de manière à relever des incohérences. Cela implique un travail d’archiviste et les erreurs sont fréquentes (mauvaise transcription, usurpation d’identité, nécronymes). Plusieurs candidatures sont d’ailleurs rejetées, faute de preuves suffisantes pour établir de manière certaine leur identité ou leur date de naissance. Il y a nettement plus de femmes que d’hommes supercentenaires, mais ce déséquilibre tend à diminuer dans plusieurs pays, dont le Royaume-Uni.

Il est parfois ardu d’obtenir des données de qualité liées à l’âge réel des supercentenaires.
(Shutterstock)

La principale source d’information pour mes travaux de recherche est la base de données internationale sur la longévité (IDL), fruit d’une collaboration de gérontologues et de démographes qui ont recensé l’âge au décès de plus de 1 041 supercentenaires de plusieurs pays d’Europe centrale, du Japon, du Canada et des États-Unis. La validation des données nécessite de remonter 150 ans en arrière, une période à laquelle l’administration et le recensement étaient de qualité variable. Les pays qui fournissent des données ont des équipes de démographes subventionnés qui travaillent activement sur la longévité, ainsi que des archives qui permettent la validation. Sans système rigoureux, impossible d’exploiter les données.

Une fois que nous avons acquis les données nécessaires, nous pouvons alors nous attaquer à la modélisation des durées de vie. Le modèle statistique le plus simple qui soit compatible avec les données liées aux personnes vivant au-delà de 110 ans équivaut grossièrement à un lancer d’une pièce de monnaie. Si la pièce tombe sur pile, ce qui arrive une fois sur deux, la personne survivra jusqu’à son prochain anniversaire ; autrement, elle décédera dans l’année.

Ce modèle implique aussi que le risque de mourir est stable et ne dépend pas de l’historique de la personne. Selon nos calculs, l’espérance de vie d’une personne supercentenaire serait d’environ un an et cinq mois, une période très courte.

Survivre de 110 jusqu’à 122 ans, comme Jeanne Calment, reviendrait donc à obtenir consécutivement 12 fois pile, un événement qui survient moins d’une fois sur un million quand on lance 12 pièces. À la lumière du nombre de supercentenaires vivants, il n’est pas surprenant que le record de Jeanne Calment tienne toujours après un quart de siècle.

Jeanne Calment, indétrônable ?

Notre question de départ est ainsi d’autant plus intrigante : le record de Jeanne Calment sera-t-il brisé un jour et, le cas échéant, à quel âge s’établira-t-il ? Pour répondre à cette question, nous avons besoin des projections démographiques du nombre de supercentenaires qui tiennent compte de l’augmentation de la population mondiale.

L’âge au décès record de Jeanne Calment sera-t-il un jour dépassé ?
(Shutterstock)

Des chercheurs de l’Université de Washington ont conclu, sur la base du modèle du lancer de la pièce de monnaie et de ces projections, qu’il y a de fortes chances de voir le record de Jeanne Calment battu d’ici 2100, mais qu’il est peu plausible que la personne couronnée dépasse les 130 ans.

L’espérance de vie humaine est-elle limitée ?

Plusieurs études scientifiques ont avancé, dans les dernières années, que la longévité humaine est limitée. Ces études ont souvent une caractéristique en commun : elles ignorent la méthode selon laquelle les données sont collectées, ce qui biaise leurs conclusions. On peut d’office écarter tout seuil inférieur aux âges observés. Si l’espérance de vie varie d’un pays à l’autre, la longévité est une caractéristique intrinsèque à l’espèce humaine. Il est donc illogique qu’un Néerlandais ne puisse survivre au-delà de 114 ans alors qu’un Japonais a survécu jusqu’à 117 ans.

Si on compare la vie à une course de fond, une limite à la longévité serait l’équivalent d’un obstacle infranchissable en fin de parcours. Une explication plus logique d’un point de vue biologique est que la personne s’arrête en chemin une fois ses ressources épuisées.

L’extrapolation de l’âge maximum est entachée de beaucoup d’incertitude en raison du faible nombre de supercentenaires dont l’âge au décès a été validé. S’il existe une limite à l’espérance de vie, notre analyse de plusieurs bases de données fiables suggère qu’elle se situe bien au-delà de l’âge de Jeanne Calment et qu’il serait étonnant qu’elle soit inférieure à 130 ans.

L’absence de limite ne veut pas dire qu’une personne pourrait vivre éternellement : s’il est concevable d’obtenir pile lors de n’importe quel tirage d’une pièce de monnaie, il est en revanche peu vraisemblable d’obtenir une longue séquence où chaque lancer tombe du même côté.

Même avec l’augmentation de la population mondiale, la faible espérance de vie des supercentenaires et le risque élevé de mortalité de ces derniers limitent la possibilité de fracasser le record de Calment.

Seul le temps nous dira si le record sera battu. Mais l’augmentation du nombre de centenaires et du nombre de pays offrant des données historiques fiables et validées sur leur population est néanmoins prometteuse pour la suite.

Léo R. Belzile a reçu des financements du Conseil national de Recherches du Canada (CRSNG) et de l’Institut de valorisation des données (IVADO).

ref. Pile ou face : ce que les modèles statistiques nous enseignent sur la probabilité de vivre au-delà de 110 ans – https://theconversation.com/pile-ou-face-ce-que-les-modeles-statistiques-nous-enseignent-sur-la-probabilite-de-vivre-au-dela-de-110-ans-182834

MIL OSI – Global Reports

Fraude dans la recherche sur l’Alzheimer : non, nous n’avons pas perdu quinze ans

Source: The Conversation – in French – By Étienne Aumont, Étudiant au doctorat en psychologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Un chercheur semble avoir falsifié des données de dizaines d’articles scientifiques qui soutiennent une théorie encore trop dominante dans la recherche sur l’Alzheimer. (Shutterstock)

Un rapport résumé dans la prestigieuse revue Science a révélé que Sylvain Lesné, un éminent chercheur sur l’Alzheimer, aurait commis de la fraude scientifique. Le rapport concerne 34 articles scientifiques, dont un article fondateur sur le mécanisme derrière la maladie et sa progression vers la perte de mémoire. Bien que troublante, cette fraude ne fait que renforcer un constat de plus en plus souvent évoqué : la science doit retrouver ses racines d’intégrité, de pensée critique et d’ouverture.

« Une bonne partie de 15 ans de recherches sur la maladie d’Alzheimer est bonne pour la poubelle » pouvait-on lire dans Le Journal de Montréal du 24 juillet 2022. On peut retrouver ce genre d’allégation dans de nombreux médias partout sur la planète.

En une phrase, l’égarement d’un champ de recherche où 20 000 articles scientifiques sont publiés annuellement est mis sous la responsabilité d’un seul chercheur. En tant qu’étudiant au doctorat à l’UQAM travaillant sur la maladie d’Alzheimer, je me suis senti interpellé par la couverture de cette nouvelle.

Aux origines de la fraude

En 1992, John Hardy et Gerald Higgins proposaient l’hypothèse de la cascade amyloïde pour expliquer la maladie d’Alzheimer.

Cette hypothèse propose une cause unique à la maladie : l’accumulation d’une protéine nommée amyloïde bêta. L’idée est que cette protéine s’accumule sous différentes formes dans le cerveau, ce qui déclencherait une cascade d’événements menant à la perte de fonctions cérébrales telles que la mémoire. Quatorze ans plus tard, Sylvain Lesné publie un article-choc dans Nature : il y apporte l’une des preuves les plus convaincantes qu’effectivement, lorsqu’une forme spécifique d’amyloïde s’accumule dans le cerveau, elle provoque une perte de fonctions cognitives chez la souris.

D’autres chercheurs échouent en cherchant à répliquer cette découverte : il est impossible de retrouver la forme d’amyloïde identifiée par Lesné. Cependant, d’autres formes d’amyloïde ayant aussi un lien avec l’Alzheimer et la perte cognitive sont découvertes. Mais ce n’est qu’en 2021 que le neuroscientifique Matthew Schrag révèle que la découverte de Lesné n’est qu’un mirage : il y a eu fraude. L’existence même de la forme d’amyloïde identifiée par Lesné est donc remise en cause.




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Une théorie qui perd sa dominance

À l’époque, l’hypothèse de la cascade amyloïde était omniprésente dans la recherche sur l’Alzheimer. Aller à contre-courant de cette hypothèse rendait plus difficiles l’obtention de financement et la publication dans des revues scientifiques prestigieuses.

Cependant, la domination de la cascade amyloïde a mené à des échecs et a ralenti la progression de la recherche sur les autres facteurs de l’Alzheimer. Par exemple, quelques dizaines d’essais cliniques de phase 3, la dernière phase avant de pouvoir prescrire un médicament, ont utilisé un composé destiné à contrôler la protéine amyloïde. Presque tous ont échoué, et ont parfois même accéléré la perte cognitive. Pourtant, la plupart ont réussi à contrôler l’accumulation d’amyloïde. Un seul essai clinique controversé a réussi. Il est donc clair que l’amyloïde n’est pas entièrement responsable de la maladie, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle n’a pas de rôle à jouer.

L’Alzheimer est une maladie à plusieurs causes plutôt qu’une seule.
(Shutterstock)

L’amyloïde demeure extrêmement utile pour diagnostiquer l’Alzheimer. Durant les quinze dernières années, nos connaissances de la maladie ont grandement évolué. L’idée qu’elle est une maladie à plusieurs causes plutôt qu’une seule est de mieux en mieux acceptée. L’amyloïde est maintenant davantage perçue comme un déclencheur et un indicateur de la présence de l’Alzheimer plutôt qu’une cause qui explique tout.

Il est absolument faux de parler de stagnation de la recherche durant les quinze dernières années. Il est encore plus faux d’attribuer une telle stagnation à une trouvaille par un seul chercheur alors que d’autres ont fait des découvertes similaires par la suite. Son influence fut certes négative, mais nous ne pouvons pas le tenir responsable de tout.

Combattre la fraude en valorisant l’intégrité

La compétition en recherche est, selon moi, le principal élément qui favorise la fraude.

Actuellement, on mesure le succès en recherche autour d’un élément principal : la publication scientifique. Toute forme d’avancement allant des bourses et des subventions de recherche jusqu’à l’obtention d’un poste de professeur en dépend. Pour publier, il faut des résultats, et plus ces résultats sont intéressants, plus l’article scientifique aura un impact important. Sous cette pression, certains, comme Sylvain Lesné, manipuleront leurs données pour embellir les résultats.

La communauté scientifique doit en tirer une leçon et reconnaître que de valoriser la publication à tout prix alimente ces comportements malhonnêtes.




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Même en changeant ce système, on ne peut pas éviter toute fraude scientifique. Pour cela, il faut renforcer les principes de bases de la science. Un esprit critique, qui amène à vérifier les résultats de nos pairs, permet d’identifier et de contrecarrer ces fraudes. Une ouverture à adapter nos hypothèses lorsque nous obtenons des résultats inattendus permet d’améliorer notre compréhension d’un problème plutôt que de tenter de confirmer nos attentes.

C’est en valorisant ces principes dans la communauté scientifique, dans la relève en recherche et même chez le grand public, que nous saurons déceler la fraude et abandonner les hypothèses qui ont échoué. Après tout, ces principes d’esprit critique et d’ouverture sont essentiels pour permettre au grand public de naviguer intelligemment à travers la quantité colossale d’informations disponibles sur le web.

Étienne Aumont a reçu des financements des Instituts de Recherche en Santé du Canada.

ref. Fraude dans la recherche sur l’Alzheimer : non, nous n’avons pas perdu quinze ans – https://theconversation.com/fraude-dans-la-recherche-sur-lalzheimer-non-nous-navons-pas-perdu-quinze-ans-187730

MIL OSI – Global Reports

L’importance de la voie maritime du Saint-Laurent pour l’économie du Québec, aujourd’hui et encore plus demain

Source: The Conversation – in French – By Claude Comtois, Professeur émérite de géographie, Université de Montréal

Un porte-conteneurs remonte à travers la glace d’hiver dans le fleuve Saint-Laurent, près du port de Montréal. Environ 8 000 navires marchands circulent sur le Saint-Laurent annuellement. L’importance du fleuve dans tous les aspects de l’économie est énorme et cela devrait s’accentuer dans les années à venir. (Shutterstock)

La voie maritime du Saint-Laurent est composée d’un grand ensemble d’infrastructures interreliées entre elles : chenaux, canaux, installations portuaires et flottes illustrent les connexions entre les équipements de transport, la production industrielle et l’environnement artificiel fabriqué par l’humain.


Cet article fait partie de notre série Le Saint-Laurent en profondeur

Ne manquez pas les nouveaux articles sur ce fleuve mythique, d’une remarquable beauté. Nos experts se penchent sur sa faune, sa flore, son histoire et les enjeux auxquels il fait face. Cette série vous est proposée par La Conversation.


Ces infrastructures de grande valeur représentent d’importants investissements en capitaux déjà amortis. L’entretien, la modernisation et l’adaptation du réseau fluvio-maritime permettent de répondre aux demandes de capacité, de fluidité et de fiabilité imposées par l’industrie du transport.

De leur position en tant que nœud des chaînes d’approvisionnement, les ports du Saint-Laurent sont devenus les catalyseurs qui relient commerce, développement et innovations industrielles. L’importance du fleuve dans tous les aspects de l’économie québécoise est énorme, et elle devrait augmenter encore plus au cours des prochaines années.

Professeur émérite de géographie à l’Université de Montréal, je suis conseiller académique à l’Administration portuaire de Montréal. Je m’intéresse aux enjeux du transport maritime depuis 30 ans.

Un navire chargé de conteneurs remonte le fleuve Saint-Laurent, vers le port de Montréal.
(Shutterstock)

Des navires et des marchandises

Le fleuve Saint-Laurent compte 20 ports commerciaux et 14 infrastructures portuaires (terminal maritime, quai, port de pêche). En 2021, ces 34 infrastructures maritimes de ce qu’on appelle le « système Saint-Laurent » manutentionnent près de 150 millions de tonnes de fret.

Les ports les plus importants sont Montréal (34 Mt), Sept-Îles (30,7 Mt), Québec (28,5 Mt) et Port-Cartier (25 Mt).

Le port de Sept-Iles, deuxième plus important du Saint-Laurent, en hiver.
(Shutterstock)

Environ 8 000 navires marchands circulent sur le système Saint-Laurent annuellement, dont des vraquiers solides, des pétroliers, des navires de marchandises générales, des porte-conteneurs et des navires rouliers.

L’acheminement de matières premières y est primordial. Les ports du Saint-Laurent manutentionnent environ 70 Mt de minerais essentiellement destinés à l’exportation. Entre 25 et 32 Mt d’hydrocarbures transitent sur le fleuve chaque année.

Le commerce de céréales compte pour environ 18 Mt. Les céréales des Prairies sont d’abord transportées par rail vers Thunder Bay, puis transférées vers les ports de Montréal, Québec, Sorel, Trois-Rivières, Baie-Comeau et Port-Cartier à travers la voie maritime du Saint-Laurent pour être acheminées vers les marchés d’Europe et d’Afrique.

Environ 15 % du volume d’exportations provient des champs agricoles du Québec, notamment des producteurs de soya et de maïs de la Montérégie, qui acheminent une partie de leur récolte à partir du port de Montréal. Le système fluvio-maritime Saint-Laurent est fortement sollicité pour répondre aux besoins d’approvisionnement et d’écoulement des marchandises conteneurisées.

Champ de maïs près de Bromont. Les producteurs de soya et de maïs de la Montérégie acheminent une partie de leur récolte à partir du port de Montréal.
(Shutterstock)

De son côté, Montréal est le seul port à conteneurs sur le Saint-Laurent. Le trafic estimé à 15 Mt est surtout composé de biens manufacturés, de produits forestiers et pâtes et papiers, de céréales et produits agroalimentaires, de machinerie et de produits métalliques.

Le poids de Montréal dans la manutention du trafic conteneurisé devrait s’accentuer de plus en plus.

Des conteneurs en voie d’être déchargés au port de Montréal, en avril 2021. Montréal est le seul port à conteneurs du fleuve.
La Presse Canadienne/Graham Hughes

Le Saint-Laurent, fortement ancré dans le commerce est-ouest

L’économie du Québec est tributaire du commerce extérieur. Sa prospérité dépend fondamentalement de sa capacité de réussir sur les marchés internationaux.

Les ports du Saint-Laurent jouent ainsi un rôle important dans le soutien de l’économie et du commerce de la province, tant les importations que les exportations. Elles ne cessent d’augmenter et devraient, selon les projections, continuer de le faire à un rythme soutenu au cours des prochaines années.

L’importance économique du système Saint-Laurent se confirme sur plusieurs plans.

Les navires qui font escale dans les ports du Saint-Laurent sont de plus en plus gros, ce qui exige des investissements dans la réhabilitation et l’expansion des infrastructures portuaires existantes.

Les navires qui font escale dans les ports du Saint-Laurent sont de plus en plus gros.
(Shutterstock)

Ensuite, les tonnes-kilomètres associées au commerce maritime augmentent plus rapidement que les tonnages, ce qui indique que l’industrie pénètre vers des marchés trans-océaniques de plus en plus éloignés.

En effet, le système portuaire du Saint-Laurent est fermement ancré dans le commerce est-ouest. La réponse économique du système Saint-Laurent aux processus mondiaux a été de consolider les échanges commerciaux avec le marché européen et de s’aligner avec les économies du bassin Pacifique, notamment celle de la Chine.

Une autre caractéristique est la persistance des liens nord-sud avec les économies africaines (surtout des ressources naturelles) et le développement d’échanges commerciaux avec les marchés moyen-orientaux.

Le commerce intercontinental compte pour plus de la moitié des flux maritimes des ports du Saint-Laurent. La part du marché continental est de son côté d’environ 15 %. Ce commerce s’effectue avec les ports situés sur la côte Atlantique et la côte du Golfe du Mexique, aux États-Unis. Les ports du Saint-Laurent bénéficient également de l’intégration des marchés économiques de l’Amérique Centrale et du Sud.

Un navire est à quai dans le port de Montréal, en février 2021.
La Presse Canadienne/Ryan Remiorz

L’importance du commerce régional

Le commerce régional, soit les échanges entre les ports du système Saint-Laurent et ceux des Grands Lacs, n’est pas en reste. Ils comptent pour le tiers du trafic total des ports du fleuve.

Le volume de trafic entre les ports du Québec et les marchés de l’Ontario est relativement équilibré en termes d’exportation et d’importation. Les échanges de fer et de charbon tendent cependant vers la baisse en raison du déclin de secteurs industriels traditionnels. Plus de 60 % de ce trafic est composé d’exportations du Québec vers le Midwest des États-Unis. Les échanges avec les provinces de l’Atlantique sont de leur côté surtout composés d’importations en provenance de ces dernières.

Un navire marchand s’approche du port de Québec.
(Shutterstock)

Il importe de souligner une croissance modérée des échanges avec l’Arctique canadien qui témoigne d’un intérêt pour le développement de chantiers miniers en milieu nordique.

L’examen des flux maritimes à l’intérieur du système Saint-Laurent montre que le transport maritime sur courte distance demeure important. Les échanges intérieurs entre les ports du Québec reposent sur le transfert de minerais et de combustibles.

Des besoins d’investissement

Les ports du Saint-Laurent offrent des logistiques fiables, efficaces et écologiques reliant le fret maritime aux expéditeurs terrestres.

Considérant l’importance du secteur portuaire pour le Québec, il faut y investir. Les plans et besoins futurs comprennent les opérations courantes d’entretien des infrastructures, le remplacement des actifs portuaires existants et de nouveaux projets de développement d’infrastructures maritimes, terrestres et intermodales. Selon l’Association des administrations portuaires canadiennes, ces plans et besoins sont estimés à 6 milliards $ à l’horizon 2025.

La croissance économique et les activités commerciales futures du Québec passent par l’assurance d’une capacité suffisante de ses ports. Ils sont essentiels pour assurer la compétitivité du Québec dans le commerce international et pour saisir de nouveaux débouchés sur les marchés.

Claude Comtois a reçu des financements de plusieurs ministères fédéraux et provinciaux (Transport Canada, Ministère des Transports du Québec, Ministère de l’Économie, de l’Innovation et des Exportations), du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSHC), du Fonds de recherche du Québec – Nature et technologie (FRQNT) et du Réseau Québec Maritime (RQM).

ref. L’importance de la voie maritime du Saint-Laurent pour l’économie du Québec, aujourd’hui et encore plus demain – https://theconversation.com/limportance-de-la-voie-maritime-du-saint-laurent-pour-leconomie-du-quebec-aujourdhui-et-encore-plus-demain-183951

MIL OSI – Global Reports

La propagation de la moule zébrée prouve que de petits envahisseurs peuvent causer de gros dégâts

Source: The Conversation – in French – By Christine Keiner, Chair, Department of Science, Technology, and Society, Rochester Institute of Technology

Une hélice de bateau incrustée de moules zébrées. Ces envahisseurs, présents dans le fleuve et dans nos lacs, sont transportés par l’activité humaine. (NPS/Flickr)

La moule zébrée fait figure d’exemple d’espèce envahissante depuis qu’elle a déclenché des ravages économiques et écologiques dans les Grands Lacs à la fin des années 1980. Pourtant, malgré les efforts intensifs déployés pour la neutraliser, ainsi que sa parente, la moule Quagga, ce mollusque de la taille d’un ongle se répand dans les rivières, les lacs et les baies des États-Unis, et du Canada, notamment dans le fleuve Saint-Laurent, colmatant les tuyaux d’alimentation en eau et altérant les réseaux trophiques.

Aujourd’hui, les moules menacent d’atteindre les dernières grandes zones d’eau douce non infestées, à l’ouest et au nord des États-Unis : à Washington et en Oregon, le bassin du fleuve Columbia, et les voies navigables de l’Alaska.

En tant qu’historienne de l’environnement, mon travail consiste à étudier comment l’attitude de la population envers les espèces non indigènes a changé au fil du temps. Comme beaucoup d’autres intrus aquatiques, la moule zébrée et la moule Quagga se propagent dans de nouvelles étendues d’eau, transportées par les gens, que ce soit par accident ou de façon délibérée. Les structures érigées par les humains, comme les canaux, et le matériel détritique peuvent aussi aider les envahisseurs à contourner les barrières naturelles.

À mon avis, pour réduire les dommages provoqués par ces épidémies — et les prévenir dans la mesure du possible — il faut comprendre que les activités anthropiques sont la cause première des invasions biologiques coûteuses.

Les moules zébrées et Quagga se sont déplacées vers l’est, le sud et l’ouest des Grands Lacs pour atteindre de nombreux autres lacs et rivières des États-Unis.
(USGS)

Invasions transocéaniques du passé

L’exploration des Amériques par les Européens entre la fin des années 1400 et les années 1700 a entraîné des transferts massifs d’organismes, un processus connu sous le terme « échange colombien », nommé d’après Christophe Colomb. De nombreux investisseurs se sont enrichis en expédiant du bétail et des cultures de plantation par-delà les océans. Ces voyages transatlantiques ont également favorisé l’introduction de microbes à l’origine de maladies infectieuses, comme la variole et la rougeole, qui ont tué des millions d’Autochtones qui n’étaient pas immunisés.

Au cours du XIXe siècle, les colonisateurs européens et nord-américains ont créé des sociétés d’acclimatation pour importer les espèces souhaitées de plantes et d’animaux étrangers afin de les utiliser pour la nourriture, la chasse sportive ou pour embellir leur environnement. Bon nombre de ces efforts ont échoué. Les espèces introduites ne parvenant pas à s’adapter à leurs nouvelles conditions, elles n’ont pas survécu.

D’autres événements ont été à l’origine de catastrophes écologiques légendaires. Par exemple, après que la Victorian Acclimatisation Society ait relâché des lapins européens en Australie en 1859, ces derniers se sont multipliés rapidement. Les lapins sauvages, ainsi que d’autres espèces introduites comme les chats ont détruit des millions de plantes et d’animaux indigènes d’Australie.

Le transport maritime a aussi contribué à la propagation accidentelle d’espèces exotiques. Les canaux artificiels ont facilité le transport des marchandises, mais ont aussi fourni de nouvelles voies d’accès aux parasites aquatiques.

À la fin du 19e et au début du 20e, par exemple, le Canada a agrandi le canal Welland entre le lac Ontario et le lac Érié pour permettre aux grands navires de contourner les chutes du Niagara. Dès 1921, ces améliorations technologiques ont permis à la lamproie marine, un poisson parasite, de passer du lac Ontario aux Grands Lacs supérieurs, où elle constitue toujours une menace sérieuse pour les activités de pêche commerciale.

En 1959, les États-Unis et le Canada ont ouvert la Voie maritime du Saint-Laurent, un réseau de navigation qui relie l’Atlantique aux Grands Lacs. Les navires océaniques qui empruntent la Voie maritime ont transporté des espèces clandestines dans leurs eaux de ballast — des réservoirs remplis d’eau utilisée pour maintenir la stabilité des navires en mer.

Navire amarré à Southampton, en Angleterre, déversant de l’eau de ballast.
(Peter Titmuss/UCG/Universal Images Group via Getty Images)

Lorsque les navires atteignent leur destination et vident leurs citernes de ballast, ils libèrent des plantes exotiques, des crustacés, des vers, des bactéries et d’autres organismes dans les eaux locales. Dans une étude importante de 1985, le biologiste Jim Carlton du Williams College a décrit comment les rejets d’eaux de ballast constituaient un puissant véhicule pour les invasions biologiques.

L’invasion des Grands Lacs par les moules

La moule zébrée est originaire de la mer Noire et de la mer Caspienne. On pense qu’elle est entrée en Amérique du Nord au début des années 1980 et a été officiellement recensée dans les Grands Lacs en 1988, suivie par la moule Quagga en 1989.

Rapidement, les bivalves rayés ont recouvert les surfaces dures des lacs et se sont échoués sur les rivages, infligeant des coupures au pied des baigneurs. Les moules zébrées ont obstrué les tuyaux d’admission des usines de traitement d’eau potable, des centrales électriques, des bouches d’incendie et des réacteurs nucléaires, réduisant dangereusement la pression de l’eau et nécessitant des réparations coûteuses.

Les mollusques sont des organismes filtreurs qui rendent généralement l’eau plus claire. Mais les moules zébrées et Quagga filtrent tellement de plancton dans l’eau qu’elles affament les moules indigènes et favorisent la prolifération d’algues nuisibles. Les envahisseurs ont également transmis le botulisme de type E mortel pour les oiseaux piscivores.

Au début des années 1990, 139 espèces exotiques s’étaient établies dans les Grands Lacs, dont près d’un tiers après l’ouverture de la Voie maritime du Saint-Laurent. Les introductions liées aux navires, ainsi qu’à d’autres voies, comme l’aquaculture et les rejets de poissons d’aquarium et d’appâts, ont transformé les Grands Lacs en l’un des écosystèmes d’eau douce les plus envahis au monde.

Les responsables locaux sont aux prises avec une infestation de moules zébrées qui se propage dans le lac Brownwood, dans le centre du Texas.

Premières réactions politiques

Les États-Unis ont commencé à réglementer la gestion des eaux de ballast en 1990, mais ont eu du mal à combler les lacunes. Par exemple, les navires déclarant qu’ils n’avaient pas d’eaux de ballast pompables à bord n’ont pas eu à vider et à remplir à nouveau leurs citernes avec de l’eau de mer propre en cours de voyage. Résultat : les organismes d’eau douce vivants qui se cachaient dans les sédiments des réservoirs pouvaient encore être libérés dans les ports vulnérables.

Enfin, après des études approfondies, les États-Unis et le Canada ont exigé en 2006 que les navires rincent les réservoirs contenant des sédiments résiduels avec de l’eau de mer. Une évaluation de 2019 a révélé que seules trois nouvelles espèces se sont établies dans les Grands Lacs entre 2006 et 2018, et qu’aucune d’entre elles ne l’a été par le biais des eaux de ballast des navires.

Aujourd’hui, ce sont d’autres pratiques anthropiques qui contribuent de plus en plus aux introductions nuisibles en eau douce. Et les activités maritimes étant réglementées, les grands coupables sont des milliers de plaisanciers privés et de pêcheurs à la ligne.

Endiguer la propagation vers l’ouest

Les moules zébrées et Quagga se déplacent vers l’ouest et le sud des Grands Lacs, attachées à des bateaux privés ou transportées dans les eaux de cale et les seaux à appâts. On en a découvert au Nevada, en Arizona, en Californie, en Utah, au Colorado et au Montana.

Si les moules atteignent l’écosystème du fleuve Columbia, elles seront une menace pour la faune indigène et pour les canalisations d’irrigation et les barrages vitaux pour l’agriculture et l’hydroélectricité. Les représentants du gouvernement, les gestionnaires de la faune et les scientifiques travaillent sans relâche pour empêcher qu’une telle situation ne se produise.

La sensibilisation du public est essentielle. Les voyageurs qui transportent leurs bateaux sans les décontaminer peuvent transférer les moules zébrées et Quagga dans les réseaux fluviaux et lacustres intérieurs. Les moules peuvent survivre hors de l’eau dans des endroits chauds pendant des semaines. Il est donc important que les plaisanciers et les pêcheurs nettoient, vidangent et fassent sécher leur équipement de navigation et le matériel de pêche.

Les propriétaires d’aquarium peuvent aider à endiguer la vague en désinfectant leurs réservoirs et leurs accessoires afin d’éviter les rejets accidentels d’organismes vivants dans les cours d’eau publics, et en étant vigilants lors de leurs achats. En 2021, des moules zébrées ont été détectées dans des boules de mousse importées vendues comme plantes d’aquarium aux États-Unis et au Canada.

Maintenir le soutien du public

Certains de ces efforts ont donné des résultats encourageants. Depuis 2008, le Colorado a mis en place un programme rigoureux d’inspection des bateaux qui a permis de maintenir les moules zébrées et Quagga hors des eaux de l’État.

Mais la prévention n’est pas toujours bien accueillie. Les autorités ont fermé le réservoir de San Justo, dans le centre de la Californie, au public en 2008 après y avoir découvert des moules zébrées ; les résidents affirment que la fermeture a nui à la communauté et font pression sur le gouvernement fédéral pour éradiquer les moules afin de rouvrir le plan d’eau à la pêche.

Atténuer les effets destructeurs des espèces envahissantes est une mission complexe qui n’a pas forcément de finalité évidente. Cela requiert des connaissances scientifiques, technologiques et historiques, une volonté politique et des compétences pour convaincre le public que tout le monde fait partie de la solution.

Christine Keiner does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. La propagation de la moule zébrée prouve que de petits envahisseurs peuvent causer de gros dégâts – https://theconversation.com/la-propagation-de-la-moule-zebree-prouve-que-de-petits-envahisseurs-peuvent-causer-de-gros-degats-187341

MIL OSI – Global Reports

Prénoms : pourquoi choisissons-nous tous les mêmes ?

Source: The Conversation – in French – By Jane Pilcher, Associate Professor of Sociology, Nottingham Trent University

Les parents choisissent tous un prénom qu’ils veulent tout aussi unique que leur enfant. (Minnie Zhou | Unsplash)

Le phénomène est courant : vous attendez un enfant et vous vous mettez à voir des prénoms dans votre soupe. Peut-être songez-vous à des prénoms jadis démodés qui ont retrouvé leur fraîcheur, comme ceux de vos grands-parents qui s’appelaient Evelyn et Arthur au Royaume-Uni, Alice et Léo au Québec, ou encore Rose et Gabriel en France.

Et peut-être, comme bien d’autres, tiendrez-vous vos discussions confidentielles pour éviter qu’on vous vole vos idées.

Et puis Alice ou Gabriel arrivent à la crèche, au CPE ou à l’école et leur prénom paraît soudain moins original. Il y en a trois par classe, et plusieurs autres dans la cour de récréation. Pourtant, lorsque vous aviez choisi, vous n’en aviez remarqué que très peu.

Selon le sociologue américain Stanley Lieberson, les parents ont tendance à opter pour les mêmes prénoms au même moment pour diverses raisons. Selon l’auteur de A Matter of Taste : How Names, Fashions, and Culture Change (Question de goût : Comment changent les prénoms, la mode et la culture — non traduit), les choix sont gouvernés par le goût plutôt que par la coutume depuis la fin du XIXe siècle. Or, les préférences générationnelles se ramènent à des changements sociétaux et à des courants culturels. En d’autres termes, le choix des prénoms suit les mêmes revirements progressifs typiques des effets de mode.

Les changements sociétaux et les courants culturels orientent les tendances en matière de prénoms.
(Joice Kelly | Unsplash)

Mécanique des prénoms trop populaires

Habituellement, les prénoms qui nous attirent sont rarement ceux de notre propre génération ou celle de nos parents. Associés à trop de pairs, de professeurs ou de souvenirs, ils semblent trop « usés » pour être attrayants. Ça ne peut pas convenir à un beau nourrisson tout rose.

En revanche, les prénoms de la génération de nos grands-parents, voire des arrière-grands-parents, semblent plus attrayants. Des recherches au Danemark montrent que les prénoms de filles à deux syllabes se terminant par un « a » (comme Alma ou Clara) y ont gagné en popularité depuis 2000 — un siècle après le pic précédent. Au Québec et en France, on observe des tendances similaires.

Ce cycle de 100 ans est logique : nous avons peu de souvenirs associés aux prénoms de cette génération. Et même si les parents font l’effort de prénommer leur précieux nouveau-né avec quelque chose d’unique, leurs goûts sont souvent alignés sur ceux des autres parents de leur génération. En matière de préférences générationnelles, il en va des prénoms comme pour le goût en matière de mobilier, de musique ou de coiffures.

Bien sûr, tous les prénoms en vogue ne peuvent être rattachés à une génération particulière : la culture populaire joue également. Au Danemark comme au Québec, Liam n’avait jamais été un prénom courant jusqu’aux années 2000, lorsqu’il a commencé à figurer en tête des listes de prénoms de garçons. Cela pourrait s’expliquer par son association à des vedettes comme le rappeur Liam O’Connor, l’acteur oscarisé Liam Neeson ou le chanteur Liam Gallagher du groupe Oasis. Peut-être aussi parce que Liam est le diminutif de William, autre prénom très populaire au Québec.

En 1991, les Françaises ont accouché de 14 087 Kévin. Cette vogue soudaine serait liée à deux films immensément populaires sortis l’année précédente : « Danse avec les loups », mettant en vedette Kevin Costner, et « Maman, j’ai raté l’avion », dont le jeune protagoniste se prénommait Kevin.

D’autres courants culturels agissent également. Au Danemark, après la Seconde Guerre mondiale, des prénoms anglais comme John ou Tommy sont devenus à la mode sous l’influence des libérateurs de l’époque. Dans le monde francophone, l’anglomanie explique largement la mode des prénoms « internationaux » d’influence anglaise, comme Noah ou Emma. Aux États-Unis, on sent l’influence du mouvement des droits civiques. Chez les Afro-Américains, on préfère désormais le Kareem du basketteur et activiste Kareem Abdul-Jabbar, aux bons vieux prénoms bibliques comme Elijah et Isaac.

Et comme nos sociétés se diversifient comme jamais, des parents d’origines différentes auront tendance à opter pour des formules adaptables à plusieurs cultures, où l’héritage culturel passe au second plan après les goûts personnels.

Noah est en tête de liste des prénoms les plus populaires de garçons dans plusieurs pays.
(Anna Samoylova | Unsplash)

Des tendances internationales

Comme pour toutes les tendances, la mode des prénoms varie d’un pays à l’autre — et d’une langue à l’autre. Le prénom le plus populaire au Québec depuis 25 ans, William, n’apparaît même pas parmi les 100 premiers prénoms en France.

Parfois, cependant, certaines tendances traversent les frontières physiques et linguistiques. Noah et Ella figurent dans tous les palmarès des prénoms au Danemark, en Norvège, en Suède et au Royaume-Uni. Dans le monde francophone, on voit la même chose pour Arthur et surtout Emma. La vogue de ces prénoms touche tout le monde occidental depuis 25 ans.

Plus récemment, les recherches montrent que les lignes bougent quant aux perceptions sur le genre des prénoms. Dans le monde anglophone, il existe une tendance marquée pour des prénoms unisexes. Au Québec, par ailleurs, un prénom masculin comme Charlie se classe cinquième parmi les prénoms féminins (quoiqu’on observe rarement l’inverse pour des garçons).

La tendance aux prénoms composés évolue aussi diversement. Alors qu’ils ont presque totalement disparu au Québec, ils reviennent en force en Angleterre et au Pays de Galles (Ivy-Rose chez les filles ou Tommy-Lee chez les garçons), et ils commencent à réapparaître en France.

Chose certaine, si vous voulez réellement que votre prochain enfant se distingue, le prénom à pentures pourrait bien être la chose à faire — ou peut-être pas.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Prénoms : pourquoi choisissons-nous tous les mêmes ? – https://theconversation.com/prenoms-pourquoi-choisissons-nous-tous-les-memes-187323

MIL OSI – Global Reports

Crise climatique : la Cour suprême refuse d’entendre l’appel des jeunes

Source: The Conversation – in French – By Anne Levesque, Assistant professor, Faculty of Law, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

L’activiste suédoise Greta Thunberg prend part à la marche pour le climat à Montréal, le 27 septembre 2019, qui a réuni quelque 500 000 personnes. La Presse Canadienne/Paul Chiasson

Aujourd’hui, la Cour suprême du Canada a annoncé qu’elle n’entendrait pas l’appel de l’affaire ENvironnement JEUnesse c. Canada. Cette affaire, menée par des jeunes, aurait pu créer un précédent important en droit canadien. ENvironnement JEUnesse disait représenter les Québécois âgés de 35 ans et moins. Il reprochait au gouvernement fédéral de porter atteinte aux droits des jeunes en violant leurs droits à la vie, à la sécurité, à l’égalité et à vivre dans un environnement sain.

La requête déposée devant la Cour suprême du Canada suivait le rejet, en décembre 2021 par la Cour d’appel du Québec d’une demande déposée en 2018.

Le refus du plus haut tribunal au pays est une occasion ratée de déterminer si les Canadiens peuvent poursuivre leurs gouvernements en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés pour ne pas avoir pris les mesures appropriées pour enrayer la crise climatique.

Cette affaire est l’une des nombreuses actions en justice qui se multiplient à travers le pays – et le monde – et dans lesquelles les enfants et les jeunes demandent des comptes à leurs gouvernements par le biais de litiges relatifs aux droits de la personne. Ils jouent de plus en plus un rôle de premier plan en tant que défenseurs des droits de la personne dans les dossiers les plus urgents de notre époque, comme le changement climatique et la réconciliation avec les Peuples autochtones.

En tant que chercheures dans le domaine des droits de l’enfant, nous sommes intéressées de savoir dans quelle mesure les processus juridiques au Canada sont équipés pour traiter des cas menés par des jeunes et impliquant leurs droits humains. Nous avons constaté qu’il reste beaucoup à faire pour que les enfants et les jeunes soient traités comme des détenteurs de droits au Canada et que nos processus juridiques soient adaptés à leurs besoins.

Les jeunes au premier plan

La crise climatique est souvent décrite comme le défi de droits de la personne le plus urgent de notre époque. Les enfants et les jeunes sont non seulement vulnérables de manière disproportionnée aux impacts du changement climatique, car leur développement physiologique et cognitif les rend moins aptes à faire face aux chocs et au stress liés au climat, mais ils supporteront également un fardeau accru de ses conséquences lorsque les impacts s’aggraveront, lorsqu’ils seront adultes.

Les enfants et les jeunes du monde entier se sont mobilisés pour que les gouvernements et les entreprises soient tenus responsables des conséquences de leur inaction sur les droits de la personne. Ceux du Canada ne font pas exception. Ils ont agi en tant que gardiens des droits de la personne au Canada en initiant des litiges pionniers en matière de Charte à travers le pays, notamment au Québec, en Ontario et devant la Cour d’appel fédérale.

Le présent litige est un exemple brillant de la défense des droits de la personne par les jeunes. Les jeunes sont les protagonistes principaux dans cette affaire et le site Web d’ENvironnement JEUnesse présente des informations qui leur sont accessibles et fournit des renseignements sur la façon de s’impliquer. Il présente des vidéos, des photos, des fiches d’information et des outils éducatifs adaptés. L’organisation peut ainsi servir de modèle pour les litiges menés par des jeunes, de façon conforme aux meilleures pratiques en matière de droits de la personne.

Des ressources juridiques inadaptées pour les enfants et les jeunes

Les tribunaux qui ont entendu la cause, par contre, ont été moins exemplaires. Lors de leur audition, ni la Cour supérieure du Québec ni la Cour d’appel du Québec n’ont fourni aux jeunes des informations accessibles sur le litige ou n’ont prévu des mesures spéciales pour leur permettre de suivre la cause.

Les règles de procédure des deux tribunaux ne prévoient pas de mesures permettant une participation significative et adaptée à l’âge des jeunes. Sur le fond, l’intérêt supérieur de l’enfant était absent de l’analyse des deux cours concernant les obligations du Canada envers les enfants et les jeunes en vertu de la Charte dans sa réponse à la crise climatique.

Cela correspond à ce que nous avons constaté dans nos recherches. Peu de processus juridiques traitant des droits des enfants au Canada sont conçus pour leur permettre une participation significative. La plupart des tribunaux administratifs au Canada ne leur offrent pas de ressources adaptées. Aucun tribunal des droits de la personne au Canada n’a de règles de procédure permettant une participation adaptée aux enfants dans les décisions.




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Le Canada doit respecter et reconnaître les droits des enfants


En fait, de nombreuses lois sur les droits de la personne au Canada excluent expressément les enfants et les jeunes de la protection contre la discrimination fondée sur l’âge. Pour ajouter aux obstacles que rencontrent nos enfants pour accéder à la justice, le Canada n’a pas ratifié le Protocole facultatif à la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant qui leur permettrait d’avoir accès à un mécanisme de plainte international lorsque leurs droits fondamentaux sont violés.

Comment faire mieux pour nos enfants

Bien que nous n’ayons observé presque aucune ressource, règle de procédure ou processus spécifiques aux jeunes pour les cas initiés par les jeunes au Canada, il existe des pratiques exemplaires que les tribunaux canadiens pourraient adopter pour respecter les droits des enfants.

Un rapport de 2013 du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de la personne fournit un modèle de processus juridique adapté aux enfants. Selon le rapport, le point de départ doit être l’autonomisation juridique des enfants et des jeunes. Les enfants doivent recevoir des informations adaptées sur leurs droits et sur la manière de les faire valoir. Les processus juridiques doivent être conçus pour accepter et traiter les plaintes déposées par les enfants ou en leur nom. Cela signifie qu’il faut permettre une participation significative, adaptée à l’âge de l’enfant, mais aussi leur permettre des procédures et leur fournir un soutien juridique dans ces procédures.

Le comité d’experts des Nations unies chargé du suivi de la Convention relative aux droits de l’enfant a reconnu, dans un rapport datant de juin 2022, d’importantes lacunes dans la mise en œuvre de la Convention par le Canada et a formulé des recommandations qui contribueraient à reconnaître les enfants en tant que détenteurs de droits dans les procédures judiciaires, notamment en ce qui concerne le changement climatique.

Le Comité recommande que le principe de l’intérêt supérieur des enfants soit appliqué dans toutes les procédures et décisions judiciaires ayant un impact sur eux, et que l’écoute de leurs opinions soit une exigence pour tous les processus décisionnels qui concernent les enfants, y compris dans les cas concernant l’environnement.

Un pas en arrière

La décision de la Cour suprême de ne pas entendre l’appel de ENvironnement JEUnesse est un pas en arrière pour les litiges en matière de droit de la personne dirigés par des jeunes au Canada.

Il est à espérer que cette décision ne découragera pas les enfants et les jeunes de faire valoir leurs droits devant les tribunaux. Ces derniers ne sont ni la propriété de leurs parents ni des versions réduites des adultes. Ils sont détenteurs de droits et, dans bien des cas, des défenseurs des droits de la personne.

Les procédures judiciaires au Canada doivent reconnaître les enfants et les jeunes comme porteurs de droits et adapter leurs procédures en s’assurant qu’elles soient conformes aux meilleures pratiques en cette matière.

Anne Levesque est associée à l’Institut Broadbent. Avec les professeures Mona Paré (chercheuse principale/directrice de projet) et Daniella Bento (collaboratrice), elle obtenu une subvention Savoir du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) pour mener la recherche mentionnée dans ce texte.

Mona Pare est membre de l’Association internationale des magistrats de la jeunesse et de la famille (AIMJF). Elle a reçu une subvention Savoir du Conseil des recherches en sciences humaines (CRSH) avec Anne Levesque (co-chercheure) et Daniella Bendo (collaboratrice) pour mener la recherche sur les enfants comme défenseurs des droits, mentionnée dans l’article.

ref. Crise climatique : la Cour suprême refuse d’entendre l’appel des jeunes – https://theconversation.com/crise-climatique-la-cour-supreme-refuse-dentendre-lappel-des-jeunes-186351

MIL OSI – Global Reports

Il faut repenser notre manière d’habiter le fleuve Saint-Laurent

Source: The Conversation – in French – By Shin Koseki, UNESCO Chair Professor in Urban Landscape, Université de Montréal

Des maisons construites le long du fleuve Saint-Laurent, à La Malbaie. Les techniques d’enrochement et de bétonisation utilisées pour protéger les terrains privés et les sites industriels des fluctuations du niveau de l’eau réduisent la biodiversité des rives. (Shutterstock)

Le fleuve Saint-Laurent est d’une richesse incommensurable. Drainant à lui seul un quart des réserves d’eau douce de la planète, il forme l’un des plus vastes écosystèmes au monde.

Depuis des temps immémoriaux, sa navigation a joué un rôle prépondérant dans le développement culturel, économique et social du continent : il constitue aujourd’hui le principal repère patrimonial commun des peuples autochtones, des descendants des premiers colons européens et des nouveaux arrivants qui habitent sa région.

Principal vecteur de l’urbanisation de l’est de l’Amérique du Nord, la privatisation de ses rives à des fins résidentielles, commerciales et industrielles continue toutefois d’appauvrir les générations futures. Centrée sur une logique d’exploitation exclusive aux plus riches, elle génère des nuisances écologiques importantes et entraîne un coût de gestion du risque considérable pour l’État québécois. Les accès publics au fleuve sont, de leur côté, nettement insuffisants.

Ainsi, afin de définir l’avenir de notre fleuve, il nous paraît nécessaire d’entamer un vaste projet citoyen avec tous les acteurs concernés : les gouvernants nationaux, provinciaux et municipaux, la communauté scientifique, la société civile, les entreprises ainsi que les communautés locales et translocales qui habitent le long du fleuve. Nous proposons de concevoir ensemble un projet qui réponde aux objectifs de développements durables des Nations unies ainsi qu’aux principes des droits humains et des droits des peuples autochtones.

Piloté par un groupe de chercheurs et de professionnels à l’Université de Montréal, dont je fais partie, le projet Fluvialités de la Chaire Unesco en paysage urbain réunit les savoirs scientifiques et citoyens dans des actions concrètes qui pourront être implantées au courant de la prochaine décennie. Ces actions concernent l’ensemble du bassin hydrographique du Saint-Laurent, en se focalisant plus spécifiquement sur les zones habitées à proximité des rives du fleuve.

Le projet entend concevoir plusieurs stratégies d’aménagement paysager et de design écosystémique, une approche qui vise l’intégrité et la viabilité des écosystèmes. Il souhaite aussi repenser les cadres constitutionnels, législatifs et réglementaires, ainsi que les normes sociales qui définissent aujourd’hui notre relation collective à cette vaste étendue d’eau.

Inondations et érosions

Depuis quelques années, les changements climatiques accroissent le risque d’inondations le long du fleuve et de ses affluents, en raison d’une intensification des précipitations sur l’ensemble du bassin hydrographique et de l’élévation des océans.

On tente d’amenuiser le risque par l’artificialisation des berges. Or, les techniques d’enrochement et de bétonisation utilisées pour protéger les terrains privés et les sites industriels des fluctuations du niveau de l’eau réduisent la biodiversité des rives, en plus de limiter leur accessibilité à la population.

L’artificialisation des berges le long du fleuve Saint-Laurent avec des techniques d’enrochement et de bétonisation réduisent la biodiversité des rives.
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La hausse globale d’un ou deux degrés Celsius prévue dans les prochaines décennies suffira à faire monter le niveau de l’eau de plusieurs mètres en de nombreux endroits. En touchant les quartiers résidentiels et sites industriels situés à proximité des rives, les inondations mettent en péril plusieurs vies humaines et peuvent causer des dégâts matériels représentant des milliards de dollars.

Toutes les municipalités situées le long du fleuve seront affectées, soit directement, soit indirectement, par les conséquences de cette hausse du niveau de l’eau.

Une quantité phénoménale de débris et de produits chimiques se retrouvent de plus dispersés par le courant, ce qui pollue l’écosystème fluvial, mais aussi les terres et les nappes phréatiques du bassin hydrographique. Le processus d’érosion des berges s’en retrouve déjà accéléré, et menace ainsi un nombre croissant d’habitats naturels riverains. Il favorise les glissements de terrain et le rejet de substances toxiques dans l’environnement.

Ce scénario est aujourd’hui bien connu des chercheurs et des décideurs politiques. Or, malgré d’excellents travaux pour évaluer les multiples risques et proposer des stratégies d’aménagement pour mitiger ceux-ci, il n’existe à l’heure actuelle aucun projet qui offre une vision d’aménagement à long terme de l’ensemble du fleuve Saint-Laurent.

Il nous paraît donc primordial que les connaissances actuelles et à venir sur les risques naturels et humains soient mises en œuvre rapidement. Nous devons repenser de manière radicale notre rapport à l’habitat fluvial du Saint-Laurent, des Grands Lacs à l’océan Atlantique.

Une tendance mondiale

Premier projet du genre au monde, Fluvialités , initié en 2021-2022, s’inscrit dans une tendance globale pour une gouvernance mondiale des grands fleuves

Vue de Montréal de la Rive-Sud. La majorité des citoyens du Québec vivent au bord du fleuve Saint-Laurent, comme les Montréalais.
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Nous nous inspirons de projets tels que « Switzerland : an Urban Portrait » du Studio Basel, la recherche sur la métropole de Lagos, au Nigeria, menée par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas, l’Ecole de l’anthropocène, dirigée par le géographe français Michel Lussault, et la vision de l’urbaniste italienne Paola Viganò pour une Métropole horizontale.

La vision de l’urbaniste italienne Paola Viganò pour une Métropole horizontale.

Ces démarches font écho à une pratique grandissante dans le domaine de l’urbanisme et de l’architecture de paysage. En abordant les enjeux de sociétés à plusieurs échelles, ces disciplines arrivent aujourd’hui à produire des solutions concrètes pour la société et l’environnement, tout en favorisant le développement économique. Les projets qui découlent de ces connaissances sont plus à même d’atteindre les objectifs de durabilité.

Un réseau multidisciplinaires

Fluvialités fera l’objet d’une première phase de consolidation jusqu’en 2023-2024. Nous visons la constitution d’un réseau de chercheurs universitaires, d’organismes à but non lucratifs, de représentants des communautés riveraines et d’entreprises soucieuses du devenir du fleuve.

Nous comptons réaliser une première consultation publique sur les aspirations citoyennes en 2024-2025. Celle-ci s’inspire d’exercices de démocratie interactive sur les enjeux environnementaux récemment menés en France et au Royaume-Uni.

En parallèle, nous constituons un atlas numérique des savoirs scientifiques, sociaux et culturels du fleuve. Ces activités se traduiront entre autres par des activités d’enseignement universitaire et collégial selon une approche de recherche-création où les étudiants et les étudiantes participent au changement.

Des équipes pédagogiques, composées d’experts locaux et internationaux, conduiront ainsi des ateliers de planification et d’aménagement sur différentes sections du fleuve ainsi que sur des contextes comparables à l’international.

Le développement durable et inclusif du fleuve Saint-Laurent mérite notre attention. Si son développement se poursuit tel qu’aujourd’hui, cela aura des conséquences néfastes sur les populations et l’environnement en Amérique du Nord. Il faut mettre en place une stratégie transnationale pour le développement inclusif et durable du fleuve et de notre société.

Shin Koseki ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Il faut repenser notre manière d’habiter le fleuve Saint-Laurent – https://theconversation.com/il-faut-repenser-notre-maniere-dhabiter-le-fleuve-saint-laurent-184425

MIL OSI – Global Reports

Excuses papales pour les pensionnats pour autochtones au Canada : un « premier pas »

Source: The Conversation – in French – By Jeremy M. Bergen, Associate Professor of Religious Studies and Theological Studies, Conrad Grebel University College, University of Waterloo

Le pape François coiffé d’un panache traditionnel après ses excuses présentées à Maskwacis, en Alberta. La Presse Canadienne/Jason Franson

Le pape François a répondu à l’appel à l’action no 58 de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) en s’excusant en personne, au Canada, auprès survivants des pensionnats autochtones, à leurs familles et à leurs communautés. Contrit, il a demandé pardon pour la participation de religieux à cette « entreprise de destruction culturelle et d’assimilation forcée ».

Fumée rituelle au premier rassemblement pour le pèlerinage pénitentiel du pape François à Maskwacis, en Alberta.
La Presse Canadienne/Jason Franson

Pour la première étape de ce « pèlerinage pénitentiel » de cinq jours au Canada, le pape a pris la parole à Maskwacis, près du site de l’ancien pensionnat d’Ermineskin, en Alberta. Cependant, ces excuses pontificales, qui arrivent sept ans après l’appel de la CVR, ne reconnaissent pas définitivement le rôle de l’Église elle-même dans le système des pensionnats.

Après le discours du pape, la chef Judy Wilson de l’Union des chefs indiens de la Colombie-Britannique a demandé au pape d’abroger la doctrine de la découverte, soulignant ainsi l’une des nombreuses lacunes des excuses papales. Cette doctrine, formulée pour la première fois dans la bulle papale de 1455, fournissait la justification théologique et juridique à la dépossession des indigènes par les colonisateurs européens et sert de base à l’affirmation de la souveraineté canadienne sur le territoire.

La signification des excuses

Ma réflexion et mon analyse sont ancrées dans ma perspective de descendant de colonisateur européen et de spécialiste des excuses ecclésiastiques pour les torts historiques. Elles reflètent également mes premières impressions.

Il ne m’appartient pas de dire ce que les excuses signifient pour les survivants. Néanmoins, leur signification, elle, reposera non seulement sur les mots prononcés, mais aussi sur les actions qui s’en suivront.

Il faudra attendre des années voire des décennies pour savoir si ces excuses auront réellement contribué au processus de guérison. Au cours des prochains jours, le pape pourrait apporter d’autres nuances à travers ses prochaines déclarations.

Le pape François présente ses excuses aux peuples autochtones à Maskwacis, en Alberta, dans le cadre de son pèlerinage pénitentiel au Canada.
« La

Un mal déplorable

Comme il l’avait fait le 1er avril, le pape a formulé des excuses qui reconnaissent les souffrances de ceux qui ont fréquenté les pensionnats indiens, notamment la perte de la culture, de la langue et de la spiritualité, ainsi que les « violences physiques, verbales, psychologiques et spirituelles » infligées.

Le pape n’a cependant pas mentionné les violences sexuelles, pourtant spécifiées dans l’appel à l’action no 58, alors qu’il en avait pourtant reçu plusieurs témoignages à Rome.

« Face à ce mal déplorable, l’Église s’agenouille devant Dieu et implore son pardon pour les péchés de ses enfants », a-t-il déclaré. « Je demande humblement pardon pour le mal commis par de nombreux chrétiens contre les peuples autochtones. »

Créer une culture

Le pape a souligné que ses excuses ne sont qu’« un premier pas, le point de départ », et que de telles paroles seront toujours profondément insuffisantes. Le long chemin de la guérison, a-t-il déclaré, nécessitera de nombreuses actions et devra pénétrer le cœur des catholiques.

Le pape a exprimé son engagement en faveur d’un chemin qui respecte les identités et les expériences des peuples autochtones. Son évocation quant à la nécessité de « créer une culture capable d’empêcher la répétition de tels événements » semble suggérer que l’Église devra modifier plusieurs aspects de sa culture et de ses pratiques institutionnelles.

Contrairement aux excuses présentées au Vatican, le pape était cette fois un invité chez les autochtones, qui l’ont accueilli avec leurs chefs, des joueurs de tambour, des chanteurs et des locuteurs des langues autochtones que les pensionnats ont voulu faire disparaître.

En quelque sorte, cette cérémonie était l’embryon d’une relation renouvelée et plus respectueuse. La présence même du pape, dont la santé est mauvaise, est certainement un autre signe de son engagement personnel.

Une entreprise de dépossession

Les excuses papales, qui reconnaissent la destruction des cultures autochtones par l’église, ne vont pas jusqu’à faire le lien avec deux autres faits importants : que cette destruction ait été au service de la dépossession des terres autochtones par le Canada, et que ces terres étaient inextricablement liées à leurs cultures.

Il n’a pas non plus reconnu explicitement la complicité et la responsabilité institutionnelles de l’Église qui gérait ces écoles. Comme il l’a fait en avril, le pape a maintenu la distinction entre l’action de l’Église et celles des religieux. Mais, a-t-il ajouté cette fois-ci, ces individus ont fait avancer l’objectif sous-jacent de ces écoles, qui était une politique d’assimilation.

Certaines parties du discours semblaient placer l’Église et les peuples autochtones du même côté, comme s’ils étaient tous des victimes affligées des mêmes maux. Par exemple, en parlant d’« intérioriser notre douleur », le pape donne l’impression de chercher une douleur commune avec les survivants. Le souvenir des traumatismes étant très différent pour les victimes et leurs bourreaux, un tel point de vue suggérerait une reconnaissance inadéquate des torts historiques.

Comme c’est souvent le cas pour ce genre d’excuses, le pape s’adressait à deux publics : les victimes, évidemment, mais aussi les croyants qui, à titre de colonisateurs, sont appelés à poser des gestes spécifiques de guérison et de réparation.

Certains refusent toute responsabilité pour les fautes passées. D’autres refusent d’admettre tout le mal commis dans les pensionnats. La déclaration du pape les persuadera-t-elle d’accepter et d’assumer réellement ces faits douloureux de l’histoire ?

Le pape François a appelé à une « sérieuse recherche sur la vérité du passé afin d’aider les survivants des pensionnats dans la voie de la guérison pour les traumatismes subis. ».

Déploiement d’une bannière sur laquelle figurent des noms d’enfants après le discours papal à Maskwacis, en Alberta, le 25 juillet.
La Presse Canadienne/Jason Franson

Bien que la question reste vague, le pape semble suggérer un processus de reconnaissance au sein de l’Église. Pourra-t-on enfin ouvrir davantage les filières vaticanes ? L’Église pourra-t-elle reconnaître sa complicité institutionnelle ? Verra-t-on aussi des gestes plus spécifiques réclamés par les survivants, comme le retour d’artéfacts du Vatican ?

Tout cela est possible, mais pourrait très bien ne jamais se passer.

Que le pape ait répondu à l’appel à l’action no 58 de la CVR n’est pas une fin en soi. Cet acte de vérité doit servir à amener tous les Canadiens à répondre aux autres appels dans un très long chemin à parcourir.

En 2008, déjà, le premier ministre Stephen Harper avait présenté des excuses au nom du gouvernement du Canada, affirmant que le fardeau de cette histoire était celui de tous les Canadiens.

Le pape et l’Église catholique ne sont, en eux-mêmes, ni l’objet ni le sujet des excuses papales. Il s’agit plutôt de reconnaître la souffrance et la dignité humaine des survivants. Cet événement est aussi pour tous les Canadiens une autre occasion de faire face à un passé douloureux et d’engager le long, difficile et coûteux travail de réparation.

Jeremy M. Bergen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Excuses papales pour les pensionnats pour autochtones au Canada : un « premier pas » – https://theconversation.com/excuses-papales-pour-les-pensionnats-pour-autochtones-au-canada-un-premier-pas-187729

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