Source: The Conversation – France (in French) – By Isabelle Attané, Directrice de recherche (sinologie et démographie), Ined (Institut national d’études démographiques)
Contrairement à une idée reçue, en France, les immigrés chinois sont loin de former un groupe soudé et monolithique. Ils ont des profils divers, qui s’accompagnent de modalités d’insertion contrastées dans la société française.
En France, la diaspora chinoise est estimée à environ un demi-million de personnes. Elle inclut toute personne de descendance chinoise, même lointaine. Les immigrés chinois ne représentent qu’une fraction de cette diaspora : ces personnes nées en Chine et résidant en France depuis au moins un an sont seulement 110 000 sur le territoire – soit moins de 2 % de la population immigrée totale en France.
Un repli de l’immigration chinoise
Dans les années 1980, avec l’ouverture économique de la Chine et la libéralisation de sa politique d’émigration, le nombre d’immigrés chinois augmentait cinq fois plus vite que celui des autres immigrés en France (+10 % par an entre 1982 et 1990). Depuis, leur croissance a ralenti. Elle est désormais inférieure à celle des autres immigrés (respectivement +1,2 % et +2,1 % par an en 2015-2020).
Ce repli résulte en partie des changements politiques opérés après l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, marqués par un resserrement des liens du régime chinois avec la diaspora et davantage d’incitations au retour, notamment celui des étudiants diplômés à l’étranger. Il traduit également une certaine désaffection des immigrés chinois pour la France, sans doute liée au durcissement de sa politique migratoire, notamment la loi de 2011 qui a rendu plus rigoureuses les conditions de maintien sur le territoire et d’obtention de la nationalité. Ce repli se fait au profit de pays comme l’Allemagne, plus libérale en la matière, ou du Royaume-Uni, qui reste attractif pour les étudiants chinois.
Les immigrés chinois restent néanmoins le deuxième groupe d’immigrés originaires d’Asie en France, après les Turcs.
Deux grandes catégories d’immigrés chinois
Nous avons mené en 2020-2021 la première enquête quantitative dédiée aux immigrés chinois résidant en Île-de-France (IdF), qui représentent les deux-tiers de ceux recensés dans le pays.
Les résultats dessinent deux grandes catégories d’immigrés chinois, qui ont peu en commun en terme de profil et de parcours d’intégration : les migrants économiques et les anciens étudiants internationaux.
Les migrants économiques, venus en France afin d’y exercer une activité professionnelle, sont généralement peu diplômés et maîtrisent mal le français. Près de la moitié d’entre eux viennent de Wenzhou, une agglomération dans la province du Zhejiang, à l’est de la Chine. Ils restent dans un certain entre-soi, leur réseau de sociabilité étant presque exclusivement composé de Chinois.
Ils partagent peu de similarités avec les Chinois entrés en France au titre des études supérieures puis restés après avoir quitté l’université. Ces derniers sont plus jeunes que les migrants économiques, à plus forte majorité féminine et, par définition, tous titulaires d’un diplôme au moins équivalent au baccalauréat. Ils ont généralement une bonne maîtrise du français. Ce faisant, ils développent davantage leurs réseaux de sociabilité hors de la sphère chinoise, notamment dans le cadre professionnel. Ces anciens étudiants sont devenus une composante majeure de l’immigration chinoise (environ les deux-tiers des admissions au séjour de ressortissants chinois dans les années 2010).
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Un marché du travail « ethnique »
En Île-de-France, les migrants économiques sont très présents sur le marché du travail « ethnique » (67 %), c’est-à-dire que leur employeur et la majorité de leurs collègues (ou employés pour les chefs d’entreprise) sont chinois et que la langue parlée sur le lieu de travail est le mandarin ou un dialecte chinois. Les hommes y sont plus présents que les femmes (89 %, contre 50 % des femmes). Les migrantes économiques, plus diplômées que les hommes et maîtrisant mieux le français, ont en effet un accès plus facile au marché du travail non ethnique.
Le marché du travail ethnique emploie surtout des travailleurs peu qualifiés et maîtrisant mal le français. Il constitue souvent la seule option pour les personnes en situation irrégulière. Leurs secteurs d’activité sont très ciblés : dans leur premier emploi en France, 76 % des migrants économiques étaient employés dans la restauration ou ouvriers, principalement dans la confection ou le bâtiment. Cette proportion tombe à 58 % pour l’emploi actuel (ou le dernier emploi occupé en France), ce qui peut témoigner d’une mobilité sociale ascendante pour une partie d’entre eux. Les Wenzhou, principaux détenteurs du pouvoir économique sur le marché du travail ethnique en Île-de-France, sont employeurs de la moitié des migrants économiques, employant un peu plus souvent d’autres Wenzhou.
Les anciens étudiants ont des trajectoires très différentes. Si un peu plus d’un tiers d’entre eux (37 %) ont occupé ce type d’emplois non qualifiés sur le marché du travail ethnique pour compléter leurs revenus à leur arrivée, leur capital éducatif et leur plus grande ouverture à des sociabilités non chinoises leur donnent par la suite un large accès au marché du travail non ethnique. Ils y occupent notamment des postes d’employés de bureau, d’informaticiens, d’ingénieurs ou d’enseignants. Leur insertion sur le marché du travail en France est donc beaucoup moins dépendante de leurs réseaux chinois que celle des migrants économiques.
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Un entre-soi à nuancer
Les représentations selon lesquelles les immigrés chinois cultiveraient un entre-soi et seraient nécessairement dans des logiques d’entraide ne sont pas valables pour tous.
Les Wenzhou, généralement solidaires entre eux, entretiennent peu de relations avec les autres immigrés chinois et, quand c’est le cas, elles se limitent souvent à la sphère professionnelle. Ils accompagnent l’installation des primo-arrivants wenzhou, offrant la possibilité de prêts d’argent informels et d’un accompagnement sur les questions administratives. Leurs sociabilités sont très centrées sur le cercle familial étendu et sur la communauté d’origine, près de 80 % d’entre eux ayant un réseau de proches principalement composé de Wenzhou.
Les autres migrants économiques ont également peu de relations avec des personnes non chinoises, notamment du fait de la barrière de la langue et de leur présence sur le marché du travail ethnique. Ceux du Nord-est en particulier, souvent isolés à leur arrivée, ne bénéficient pas de réseaux de soutien aussi développés que ceux des Wenzhou. Ils vivent dans des conditions souvent précaires et sont plus vulnérables (situation administrative, logement, revenus, santé…). Dépourvus de l’ancrage communautaire et familial des Wenzhou, ils ont des sociabilités plus ouvertes à des immigrés issus d’autres régions en Chine.
Les anciens étudiants ont des réseaux plus mixtes (59 % de Chinois) et non centrés sur l’origine régionale. Maîtrisant mieux les codes de la société d’accueil acquis à l’université ou dans les emplois occupés par la suite, ils se situent à un stade d’intégration plus avancé. S’ils pratiquent un certain entre-soi sur la base de leur origine chinoise, ils ne le perçoivent pas toujours comme une ressource potentiellement utile à leur insertion professionnelle, qui s’effectue principalement sur le marché du travail national.
Loin de former un groupe soudé et monolithique, les immigrés chinois en IdF ont des profils diversifiés, qui s’accompagnent d’une diversité de leurs liens sociaux et des modalités de leur insertion à la société d’accueil. Les représentations associées aux immigrés chinois en France ne s’appliquent donc qu’à une minorité d’entre eux.
Isabelle Attané est enseignante à Sciences Po Paris (Paris School of International Affairs). Elle a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).
M. Giovanna Merli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Immigration chinoise en France : un groupe homogène ? – https://theconversation.com/immigration-chinoise-en-france-un-groupe-homogene-239564
