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Polynésie : quand les vestiges de poissons dévoilent la vie des populations anciennes

Polynésie : quand les vestiges de poissons dévoilent la vie des populations anciennes

Source: The Conversation – in French – By Vahine Ahu’ura RURUA, Post-doctorante en archéologie du Pacifique, Université de la Polynésie Française

Dans le lagon de Napuka, archipel des Tuamotu, pêche à la guirlande en palmes de cocotiers (photo É. Conte) Éric Conte, Fourni par l’auteur

« Faire pousser la vie sur une île », fa’atupu i te ora i ni’a i te mau motu : cette expression tahitienne nous rappelle que les communautés du Grand Océan, Te Moana Nui, ont fait germer et cultivé leurs cultures par l’entretien et la transmission de leurs savoirs et croyances.


Sur les îles dispersées de Polynésie centre-orientale, les actuels archipels des Cook, de Polynésie française et de Pitcairn-Henderson, qu’ils atteignirent aux environs du XIᵉ siècle de notre ère, les peuples Austronésiens venus d’Asie du Sud-est ont développé des cultures riches et complexes.

Mais si l’on sait qu’ils ont transporté avec eux dans leur périple ce qu’ils avaient besoin d’introduire sur ces nouveaux territoires, ils ont néanmoins exploité les ressources locales, tant terrestres que marines. Ainsi, la pêche a toujours joué un rôle essentiel pour les peuples polynésiens, qu’il s’agisse de nourrir quotidiennement sa famille, ou encore de nourrir symboliquement les ancêtres et les dieux.

En Polynésie française, notre équipe archéologique du CIRAP s’attache précisément à reconstituer les relations complexes et dynamiques qu’entretenaient autrefois les communautés avec leur environnement marin. Au cœur de ces recherches, l’archéo-ichtyologie, ou « l’archéologie du poisson », est fondamentale pour comprendre les systèmes de pêche traditionnels mais doit aussi pour cela s’appuyer sur des collaborations étroites avec d’autres disciplines telles que la biologie marine et l’ethnologie.

Le mouvement Austronésien et le peuplement de la région océanienne depuis l’Asie du Sud-Est insulaire, d’abord dans l’ouest du Pacifique entre 1200 et 900 av.n.è., puis en Polynésie orientale entre 1050 et 1300 de n.è.
Auteurs, Fourni par l’auteur

Reconstituer la pêche de subsistance

Les anciennes activités de pêche de subsistance sont désormais bien documentées dans nos cinq archipels. Les fouilles d’habitats domestiques côtiers livrent des centaines, voire des milliers de vestiges fauniques témoignant de l’exploitation du milieu marin : du poisson, des coquillages, des échinodermes, des tortues et parfois des mammifères marins.

L’identification taxonomique de ces fragments par la voie de l’anatomie comparative (c’est-à-dire en comparant les restes archéologiques avec des éléments de spécimens de références modernes) permet de dresser des inventaires des espèces capturées par les Polynésiens à travers le temps.

Nos propres études ont porté plus particulièrement sur les vestiges de poissons découverts dans les sites archéologiques de Ua Huka (archipel des Marquises) et des Gambier, dont l’occupation remonte aux XI-XIIe siècles.

Tri du matériel faunique issu d’une campagne de fouilles sur l’atoll de Teti’aroa.
Auteurs, Fourni par l’auteur

Si le squelette d’un poisson est constitué en moyenne de plus d’une centaine d’éléments (os, dents, écailles, otolithes, cartilage pour les requins et les raies), il est possible d’en identifier près de quarante en archéologie, dont les très nombreuses vertèbres.

Les poids de capture reconstitués par anatomie comparative soulignent notamment la capture des petits poissons de rivage, ce qui indique que les pêcheurs se sont rapidement adaptés à la diversité des environnements côtiers.

L’apport de la bioécologie marine

Une fois nos inventaires taxonomiques établis, ces résultats sont croisés avec les données de la biologie marine et de l’ethnographie des techniques de pêche afin d’interpréter à la fois les anciens lieux de capture mais aussi les méthodes.

L’ichtyologie moderne en Polynésie française est riche d’observations empiriques des 1 301 espèces recensées dans nos eaux dont la plupart ont des comportements bioécologiques documentés. Partant du principe que les conditions environnementales ont peu changé depuis les premières installations humaines, nous pouvons localiser les lieux de capture des proies grâce à la connaissance de leurs comportements écologiques.

Nous avons ainsi démontré que les communautés marquisiennes ont procédé à des captures quotidiennes près du rivage tout au long de l’année, et à des captures séquentielles lorsque les bancs de poissons du large se rapprochaient des côtes pour leurs activités de prédation.

L’ethnographie de la pêche moderne pour éclairer les systèmes de pêche anciens

Ces informations sont enfin confrontées à l’analyse des engins de pêche eux aussi recueillis en fouille (hameçons en nacre, poids de pêche en basalte, têtes de harpon en os, etc.). Les enquêtes ethnographiques conduites auprès des communautés actuelles, descendantes directes des populations anciennes étudiées, attestent d’une continuité culturelle et de survivances techniques face à des proies qui sont restées les mêmes.

Suite aux premières descriptions ethnohistoriques du XIXe siècle, une démarche plus systématique d’enregistrements des connaissances traditionnelles liées à la pêche est initiée dans les années 1980, à une époque où ces savoirs commencent à s’éroder. Plusieurs paramètres sont enregistrés tels que les conditions de pêche, les types d’hameçons sélectionnés selon les espèces ciblées, etc. Ces enquêtes mettent aussi en lumière l’usage de techniques n’ayant pas laissé de traces matérielles à l’instar des guirlandes végétales tressées permettant de rabattre les bancs de poissons, des filets ou bien encore des nasses. La mobilisation de ces savoirs et savoir-faire ouvre ainsi un large champ d’interprétation des méthodes de pêche ancienne à travers les contextes culturels variés, dans l’espace et dans le temps.

Dépôts cérémoniels et dimension symbolique

Si le poisson joue à toutes les époques un rôle essentiel dans la subsistance quotidienne des populations polynésiennes, la découverte, certes plus occasionnelle, de vestiges ichtyologiques dans des contextes non domestiques (cérémoniels, funéraires) soulève également la question de la représentation symbolique des espèces marines.

La vie socio-religieuse des Polynésiens était autrefois centrée autour d’espaces cérémoniels appelés marae qui recevaient divers aménagements en pierre, en bois ou en matériaux végétaux autour desquels s’organisaient des rituels établissant un lien entre les communautés, leurs ancêtres et leurs dieux.

Bien qu’encore assez rares, les fouilles de marae ont souvent livré des vestiges de poissons déposés dans des petits compartiments associés à des pierres dressées, réceptacles de l’esprit des ancêtres, ou encore des fosses dans et autour de ces enceintes sacrées. Certains dépôts semblent parfois « spécialisés », c’est-à-dire dominés par des spécimens d’une même espèce. Par exemple, sur le marae Tainoka à Fakarava, les fouilles ont révélé des dépôts de poissons balistes (Balistidae).

Scène d’offrande sur un marae (espace ouvert dédié aux cérémonies religieuses) de Huahine.
Extrait d’un dessin de J. Webber, 1777, Fourni par l’auteur

Les archéologues J. Garanger et A. Lavondès rapportaient qu’à Rangiroa, un autre atoll plus à l’ouest, les pêcheurs venaient autrefois déposer un poisson en offrande au marae afin que les ancêtres assurent de futures pêches fructueuses.

Des poissons accompagnaient aussi les défunts et des travaux récents ont montré l’association de vestiges ichtyologiques à des contextes funéraires. Par exemple, sur l’atoll de Temoe, dans l’archipel des Gambier, le démontage d’un monument en corail a livré le corps d’un homme et, entre ses mains, les restes de trois poissons-pierre Scorpaenidae.

Les informations ethnographiques au sujet des rituels anciens sont malheureusement assez pauvres et il serait présomptueux en l’état actuel des connaissances de caractériser la fonction symbolique de tels dépôts.

Néanmoins, les travaux à venir dans le cadre du projet PASTAtolls apporteront de nouveaux éclairages sur la manipulation d’espèces marines en contextes non domestiques et permettront de mieux définir les pratiques d’offrandes de poissons.



Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 4 au 14 octobre 2024), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « océan de savoirs ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

RURUA Vahine Ahu’ura reçoit des financements de l’ANR (projet PASTAtolls ANR-23-CE27-0020: Approche pluridisciplinaire des socio-écosystèmes des atolls polynésiens dans le temps).

Éric Conte a reçu des financements de l’ANR (projet PASTAtolls ANR-23-CE27-0020 : Approche pluridisciplinaire des socio-écosystème des atolls polynésiens dans le temps.

Guillaume Molle reçoit des financements de l’ANR (projet PASTAtolls ANR-23-CE27-0020 : Approche pluridisciplinaire des socio-écosystèmes des atolls polynésiens dans le temps)

ref. Polynésie : quand les vestiges de poissons dévoilent la vie des populations anciennes – https://theconversation.com/polynesie-quand-les-vestiges-de-poissons-devoilent-la-vie-des-populations-anciennes-239898

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