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De quoi les images de l’effondrement de Detroit sont-elles le nom ?

De quoi les images de l’effondrement de Detroit sont-elles le nom ?

Source: The Conversation – in French – By Raphaëlle Guidée, Professeure de littérature comparée à l’Université Paris 8, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Vue de l’ancien bâtiment de la Michigan Central Station à Detroit, qui a servi de dépôt ferroviaire de 1914 à 1988. Shutterstock

Les rendez-vous de l’histoire de Blois ont pour thème cette année : la ville. C’est l’occasion de mettre en avant l’enquête consacrée par Raphaëlle Guidée à la ville de Detroit dans son essai « La ville d’après/Detroit une enquête narrative » paru aux éditions Flammarion. La ville a été érigée en symbole de la crise économique de l’industrie automobile des États-Unis au milieu des années 2010. Les reportages et travaux photographiques sur la ville à l’abandon se sont multipliés. Dans son ouvrage, Raphaëlle Guidée décrypte cette fascination exercée par la ville du Michigan sur de nombreux artistes, devenue une sorte de symbole d’un possible effondrement, aux réalités sociales et économiques complexes. Nous avons choisi de publier un extrait du chapitre intitulé « Detroisploitation ».


Les photographies d’Yves Marchand et Romain Meffre offrent une figuration contradictoire de la crise, entre documentation d’un processus historique catastrophique et expérience de pensée apocalyptique. D’une part, leurs images montrent l’effondrement de l’utopie fordiste : ce n’est pas le capitalisme qui prend fin à Detroit, mais un certain âge de la société industrielle, vers lequel on peut se tourner avec horreur ou nostalgie. La dévastation méthodique de la beauté du monde par la grande accélération fordiste – qui fait dire au narrateur de Trois fermiers s’en vont au bal (Richard Powers) que « l’expression “paysages de Detroit” [lui] a toujours paru aussi antinomique que “tumeur bénigne” » – devient sublime sous le regard mélancolique de ceux qui l’envisagent, maintenant qu’elle semble appartenir au passé, comme un patrimoine à préserver. D’autre part, les images des bâtiments déserts représentent cette fin du fordisme comme la fin du monde : après la fermeture des usines, il n’y a rien que des ruines. Et l’apocalypse, contrairement aux projections mythiques du retour à la nature présentes chez d’autres photographes, est sans royaume.

La leçon de cette double expérience esthétique n’est pas claire, mais c’est peut-être ce qui fait son intérêt. Du côté du documentaire, la mémoire du patrimoine fordiste explore les contradictions d’un système d’organisation du capital dont les effets négatifs se sont fait sentir bien avant les crises des années 1980 et 2008. « À Rome, les ruines sont venues après la chute de l’empire », souligne l’historien Greg Grandin, « Aux États-Unis, la destruction de Detroit est intervenue alors même que le pays était en pleine ascension vers la superpuissance ». Une telle analyse ne souligne pas simplement l’aspect inévitablement destructeur de tout progrès économique, comme le voudrait la théorie de la destruction créatrice. Ce que suggère Grandin est autrement radical : le fordisme est lié à une logique d’expansion économique et militaire fondamentalement mortifère, dont les productions, à peine terminées, sont détruites ou abandonnées pour faire place à d’autres, quand elles ne sont pas, comme les bâtisses construites à la suite des guerres d’Irak et d’Afghanistan, délaissées avant même d’être achevées. La catastrophe n’est donc nullement le signe de l’affaiblissement du système fordiste, mais son revers logique et nécessaire, la marque même de sa puissance, et il suffit au capitalisme de se déplacer pour trouver ailleurs un nouveau monde à dévaster.

Un monde inhabitable

Du côté de l’anticipation apocalyptique, pourtant, l’équivalence entre la fin d’une ville et la fin du monde sauve paradoxalement le projet artistique du nihilisme. Car les photographies d’Yves Marchand et Romain Meffre, en ne montrant de Detroit que ses ruines, proposent une expérience de pensée politique : et si la catastrophe était, comme à Tchernobyl, l’effet d’un cataclysme qui rend le monde inhabitable ? La parenté visuelle entre un désastre économique et un accident nucléaire suggère non seulement que la crise a des responsables et que sa violence est dévastatrice et durable, mais aussi que son mécanisme de dévoration infini prend place dans un monde fini, que la globalisation des flux industriels et marchands est en train de rendre réellement inhabitable. Voir et comprendre qu’il n’y a aucun avenir est l’un des moyens par lesquels on peut affirmer l’urgence de le rouvrir.

Arte TV

Il est alors possible d’interpréter autrement le parti pris apocalyptique tant reproché aux deux photographes. Montrer Detroit comme un lieu victime d’un cataclysme comparable à Tchernobyl ou Katrina, c’est traduire visuellement ce que Jean-Luc Nancy appelle « l’équivalence des catastrophes », soit l’état d’une civilisation vivant « sous la menace d’une apocalypse ouvrant sur rien », liée à l’« interchangeabilité illimitée des forces, des produits, des agents ou acteurs, des sens ou valeurs ». Prenant l’exemple de Fukushima, qui est à la fois une catastrophe écologique, technique, financière, sociale, politique et philosophique, Nancy défend l’idée qu’il n’y a plus de catastrophes naturelles, mais seulement une « catastrophe civilisationnelle qui se propage à toute occasion », et dont on ne peut sortir qu’en rompant radicalement avec les moyens et les fins de cette civilisation. Le raisonnement du philosophe fonctionne particulièrement bien dans l’analyse des catastrophes récentes intervenues sur le territoire états-unien.

L’apocalyptisme

L’ouragan Katrina est une catastrophe naturelle, mais aussi, et avant tout, une catastrophe politique, dans la mesure où les causes du désastre (le réchauffement climatique, la corruption qui conduit à négliger la réparation des digues artificielles ou à autoriser la construction en zone inondable) et ses effets différenciés suivant la race et le niveau de vie révèlent les graves dysfonctionnements d’un système social inégalitaire. Réciproquement, la catastrophe économique qui s’est déroulée à Detroit comme dans bien d’autres villes anciennement industrialisées (Gary, Flint, Buffalo, etc.) est semblable à un ouragan, parce qu’elle laisse dans son sillage des ravages de la même ampleur, face auxquels toute résistance individuelle devient vaine. Pendant ou après le cataclysme, le sort de la ville dépend bien moins des initiatives des habitants que des structures de gouvernance régionales ou fédérales et des forces du marché.

Suivant les œuvres, le texte qui les accompagne et le contexte dans lequel elles circulent, l’imagination apocalyptique peut donc être un outil de justification des politiques d’austérité – d’une passivité active, en somme, qui légitime la violence des coupes budgétaires et du laisser-faire – ou un outil critique de ces mêmes politiques – qui rend visible l’incroyable violence des catastrophes lentes, qu’elles soient environnementales ou économiques. Il n’est pas besoin d’être philosophe ou artiste pour percevoir cette force politique de l’apocalyptisme : les associations qui réclament pour Detroit un plan d’aide comparable à celui mis en place à la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina savent bien que la conversion de la crise en catastrophe est un levier imaginaire puissant pour réclamer des moyens à la mesure du désastre économique. Donner à voir la dimension apocalyptique de ce qui est perçu ou décrit comme une crise sans fin, c’est restaurer la dimension critique d’une situation que le passage du temps avait rendue familière et, sinon acceptable, du moins inévitable. La représentation apocalyptique insiste également sur le fait que les victimes de la crise ne sont en rien responsables de leur sort. À Detroit comme à la Nouvelle-Orléans, c’est la différence entre riches et pauvres, et non entre braves et faibles, qui détermine généralement le devenir des individus confrontés au désastre.

Où sont les riches ?

De ce point de vue, l’invisibilité des riches dans les images de Detroit est au moins aussi problématique que l’effacement des habitants pauvres. Les photographies de la ville montrent des paysages fantômes, ou plus rarement des habitants aux prises avec les conséquences du désastre, mais jamais les acteurs du marché qui font et défont la ville. Quand la photographe Julia Reyes Taubman prétend dépasser cette alternative en donnant accès, dans un livre de près de cinq cents pages et deux kilos, à la diversité du territoire industriel et urbain qui compose les 357 kilomètres carrés, c’est encore dans les limites d’un espace dévasté qu’elle se tient, à l’exclusion des banlieues où résident la plupart des décideurs (y compris la photographe). Là encore, les choix artistiques confortent, délibérément ou non, des choix politiques.

Pour résoudre le problème de la dette, les activistes et la municipalité ont longtemps réclamé la mutualisation des ressources de la ville avec les communes et districts voisins, bien plus fortunés (et peuplés puisque l’aire métropolitaine de Detroit comprend 4,5 millions d’habitants). Comment percevoir l’indécence du refus que leur opposent l’État du Michigan et les municipalités voisines si l’on ne saisit pas clairement la coexistence, à quelques kilomètres de distance, de la faillite générale d’une cité noire et du luxe des banlieues blanches ? Les inégalités saisissantes de revenus qui structurent l’espace régional, au-delà des 357 kilomètres carrés auxquels se limite l’immense majorité des représentations visuelles de la catastrophe, invitent à questionner le récit tragique de la crise sans fin des villes industrielles : il suffit de franchir 8 Mile, la limite nord de la ville, pour voir qu’un autre monde est possible, et comprendre que la possibilité de cet autre monde est précisément liée à la domination réelle et symbolique du premier. Ne pas montrer les pauvres, c’est peut-être oublier les opprimés pour lesquels il demeure nécessaire de se battre. Ne pas voir les riches, c’est renoncer à comprendre que l’économie capitaliste n’est pas florissante malgré la crise, mais grâce à elle.

En somme, les ruines de Detroit illustrent une variante contemporaine du « There is no alternative » des années 1980 : il y a une alternative, mais seulement pour certains. Comme on dit aux États-Unis qu’il faut contenir les incendies plutôt que les éteindre, les apocalypses en petit qui frappent Detroit, Flint, Cleveland et tant d’autres villes désindustrialisées sont d’abord révélatrices des inégalités : on peut fuir la fin d’un monde, comme le montre le décalage entre le sort de ceux qui restent parce qu’ils n’ont pas le choix ou ne souhaitent pas quitter leur foyer et celui de ceux qui quittent la ville ou décident librement de s’y installer, pour vivre une aventure apocalyptique ou profiter des loyers bon marché.

Alors que les images et fictions post-apocalyptiques racontent généralement des histoires dans lesquelles le désastre efface les différences de classe et de pouvoir, réduisant l’humain à la vulnérabilité de la vie nue, la réalité urbaine de Detroit montre que ce qui reste après l’apocalypse industrielle, ce n’est pas le faible corps mis à nu dans la tempête, comme dans Le Roi Lear de Shakespeare, ou l’universelle descente aux enfers, comme dans La Route de Cormac McCarthy, mais, encore, des inégalités : le monde est inhabitable, mais pas pour tous. « Pas d’abri dans la tempête », sauf pour les plus fortunés.


Les intertitres sont de la rédaction de The Conversation

Raphaëlle Guidée a reçu des financements de l’IUF pour effectuer une partie de ses missions entre 2020 et 2025.

ref. De quoi les images de l’effondrement de Detroit sont-elles le nom ? – https://theconversation.com/de-quoi-les-images-de-leffondrement-de-detroit-sont-elles-le-nom-241035

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