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Maurice Allais, premier prix Nobel d’économie français

Maurice Allais, premier prix Nobel d’économie français

Source: The Conversation – in French – By Henri Sterdyniak, Chercheur affilié à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Sciences Po

Comme chaque année, la saison des Nobel se termine avec la remise du prix Nobel d’économie. Petit retour en arrière, quand, en 1998, le jury du Nobel avait récompensé l’économiste Maurice Allais. Une première alors pour un intellectuel français qui se présentait comme un « socialiste concurrentiel ». Penseur atypique, plutôt libéral mais s’opposant au libre-échange à la fin de sa vie, l’œuvre de Maurice Allais est riche, complexe et, donc, passionnante. Qu’en reste-t-il ?


Maurice Allais (1911-2010), couronné en 1988, est considéré le premier prix Nobel d’économie français, si l’on fait exception du prix décerné à Gérard Debreu (naturalisé en 1975) Nobel en 1981, qui a fait ses recherches aux États-Unis. Le prix remis à Maurice Allais récompensait ces « contributions pionnières à la théorie des marchés et de l’utilisation efficace des ressources », c’est-à-dire des travaux réalisés quarante ans auparavant : le Traité d’économie pure (1943) et Économie et intérêt (1947). Cependant, Maurice Allais fut un « économiste dans son siècle ». Ses nombreuses œuvres couvrent l’ensemble de la théorie économique, des travaux d’économie théorique, d’économie appliquée, de politique économique comme des interventions dans le débat public. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

##s travaux précurseurs

Le Traité d’économie pure démontre l’équivalence entre équilibre concurrentiel et situation d’efficacité maximale (ou optimum de Pareto) : « L’équilibre concurrentiel est une situation d’efficacité maximale et toute solution d’efficacité maximale peut être réalisée par un équilibre concurrentiel ». Allais en déduit son credo fondamental : « Toute économie, quelle qu’elle soit, collectiviste ou de propriété privée, doit s’organiser sur la base décentralisée d’une économie de marché si elle veut être efficace et utiliser au mieux les ressources dont elle dispose ». Allais montre que cet équilibre est stable et qu’il peut être obtenu par un tâtonnement walrasien. Il le généralise en définissant un équilibre général intertemporel en prévision parfaite.

Cette démonstration, qui annonce celles de Arrow et de Debreu, est purement théorique ; elle ne tient pas compte les situations d’information imparfaite, de monopole, d’externalité, de pollution. Elle fait abstraction des questions de répartition. Elle inspire cependant toujours la pensée libérale.

Allais apparaît alors comme le chef de file des « ingénieurs économistes français ». Ses analyses, diffusées dans ses cours à l’École des Mines et à l’école d’application de l’Insee, prolongées par ses élèves, Marcel Boiteux, Jacques Lesourne, Edmond Malinvaud, servent de base à la tarification des Mines, d’EDF et de la SNCF, sur des questions comme l’arbitrage entre tarification au marginal et tarification au coût moyen ou la modulation des prix selon la demande. Des questions qui demeurent d’actualité avec la question du prix de l’électricité.

Une règle d’or

Dans Économie et intérêt, Allais oppose le taux d’intérêt de court terme, dépendant de la politique monétaire du taux d’équilibre de long terme, qui doit égaliser l’épargne et l’investissement et être égal à la productivité marginale du capital. Il montre que l’économie peut être bloquée si le taux d’intérêt d’équilibre est négatif. Il aboutit à la règle d’or : pour maximiser la consommation, le taux de long terme doit être égal au taux de croissance.

Au début des années 50, il bataille contre la théorie anglo-saxonne des choix en situation d’incertitude. À partir d’un sondage, il montre que les individus ont des choix que cette théorie juge irrationnels : la préférence pour la sécurité au voisinage de la certitude, la dissymétrie entre les pertes et les gains. Ainsi, Allais est le précurseur de l’économie comportementale, qui se donne comme but d’analyser les choix effectivement faits par les individus sans a priori théorique.

Un certain isolement

Malheureusement, sans doute trop infatué de lui-même, Maurice Allais combat le tournant keynésien. À partir de 1953, il élabore une « Théorie héréditaire, relativiste et logistique de la demande de monnaie et du taux d’intérêt », basée sur de grandes lois psychologiques comme le taux d’intérêt psychologique et le taux d’oubli, qui à terme doivent converger et dicter le taux d’intérêt. Ce sont les interactions entre l’offre de monnaie et cette demande qui déterminerait les cycles économiques. Cette vision monétariste n’a eu aucun écho dans la communauté scientifique.

Il a va de même pour son ouvrage Théorie générale des surplus où il prétend créer une économie non-walrasienne, c’est-à-dire basée sur des échanges entre individus sans l’hypothèse du commissaire priseur qui ferait converger les prix.

Un réformateur libéral

Allais se présentait comme un « socialiste concurrentiel », c’est-à-dire « socialiste, quant aux objectifs, l’équité de la redistribution des richesses, et libéral quant aux moyens, l’efficacité de la production de cette même richesse ». Toutefois, il accepte « l’inégalité des revenus qui est le prix qu’il faut payer pour assurer l’efficacité de l’économie ». Soit, une position que beaucoup d’économistes soutiennent encore aujourd’hui. Mais, en fait, il ne se préoccupe guère de corriger les inégalités de revenu : il refuse la taxation de l’héritage car le talent est héréditaire ; il n’est pas favorable à la fiscalité progressive et dénonce des prestations sociales, sources de fraude et de chômage.

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Son ouvrage, L’impôt sur le capital et la réforme monétaire (1977) propose de supprimer l’impôt sur le revenu (qui est inquisitorial et décourage le travail) et l’impôt sur les sociétés (qui frappe les entreprises qui réussissent). Il propose de les remplacer par une taxation des rentes et pour cela d’instaurer un impôt sur le capital au taux de 2 %. C’est toujours une proposition d’actualité, même si le lien entre la taxation des rentes et celle du capital est discutable.

De faux-monnayeurs ?

Maurice Allais cherche une organisation du secteur monétaire qui permettrait au taux d’intérêt d’égaliser l’épargne et l’investissement, mécanisme qui est faussé, selon lui, par le fonctionnement actuel du système monétaire : les banques ont le pouvoir exorbitant de créer du pouvoir d’achat ex-nihilo ; elles prêtent à long terme des fonds dont elles ne disposent qu’à court terme ; ce sont des « faux-monnayeurs », créatrices de « faux droits » ; les banques ne devraient financer les investissements productifs qu’avec de la « vraie épargne ».

Allais est partisan d’une séparation rigoureuse du crédit et de la monnaie. Aussi, propose-t-il le « 100 % monnaie » où la création monétaire serait l’apanage de l’État. Ce projet, a toujours des partisans. Il repose pourtant sur une vision erronée, car le crédit est nécessaire pour anticiper l’épargne : on ne peut distinguer dans les actifs financiers la monnaie de la « vraie épargne ».

Cependant, Allais a le mérite de montrer les risques d’instabilité induits par la coexistence du mécanisme du crédit bancaire, de la spéculation et des bulles financières et immobilières. La quasi-totalité des économistes utilisaient la théorie de l’efficience des marchés et des « anticipations rationnelles » pour nier le problème. Mais, en 2008-09, Allais apparaît comme le précurseur des économistes alertant sur l’aveuglement et l’instabilité des marchés financiers et réclamant le retour à un système plus régulé.

Le combat contre la mondialisation libérale

Auréolé par son prix Nobel, Maurice Allais se consacre à la lutte contre le libre-échange et donc contre la construction européenne telle qu’elle s’effectue, avec des pays à salaires très différents. Selon lui, c’est la libéralisation mondiale des échanges et la concurrence des pays à bas salaires qui sont responsables de la croissance du chômage en France et en Europe et de la « rupture de 1974 », c’est-à-dire du passage de la croissance du PIB par tête de 4 % à 1,6 % l’an. « Il faut choisir entre une politique de protection ou une politique de libre-échange et en accepter les conséquences inévitables : soit une augmentation considérable des inégalités sociales, soit un chômage majeur… . La plus grande part du chômage que nous connaissons actuellement provient des délocalisations causées par une ouverture excessive du commerce avec des pays à niveaux de salaire trop différent, ceux d’Asie et d’Europe de l’Est ».

Il récuse le principe des avantages comparatifs de Ricardo : « Une libéralisation totale des échanges et des mouvements de capitaux n’est possible et souhaitable que dans le cadre d’ensembles régionaux groupant des pays économiquement et politiquement associés et de développement économique et social comparable, chaque association régionale se protégeant raisonnablement des autres ». Certes, ses textes sont souvent réactionnaires (le mythe d’un âge d’or où la morale régnait), mais son attitude est plus courageuse que celle de la quasi-totalité des économistes qui sont restés silencieux devant les risques d’instabilité économique et sociale et de croissance des inégalités induits par la mondialisation commerciale et de la globalisation financière.

L’œuvre de Maurice Allais est sans doute la plus importante de celles des économistes français du XXe siècle ; s’y mêlent, autismes et obstinations dans l’erreur avec éclairs de génie, travaux de fond précurseurs, interventions dans le débat public. Une vraie vie d’économiste…

Henri Sterdyniak ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Maurice Allais, premier prix Nobel d’économie français – https://theconversation.com/maurice-allais-premier-prix-nobel-deconomie-francais-241229

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