Source: The Conversation – in French – By Gabriel Lomellini, Assistant Professor, HR and Organizational Behavior, ICN Business School
En annonçant sa retraite internationale, le footballeur Antoine Griezmann a surpris les fans de ballon rond. Loin d’être un cas particulier, sa situation apporte un éclairage pertinent sur certains enjeux de ressources humaines concernant tous les salariés. Pas seulement les footballeurs professionnels !
Stupeur pour les fans de football, qui ont appris le 30 septembre dernier qu’Antoine Griezmann avait décidé de prendre sa retraite internationale avec l’équipe de France. Si plusieurs explications ont été avancées, toutes plus ou moins plausibles, cette décision n’en reste pas moins surprenante. Griezmann non seulement poursuit sa carrière au sein de l’Atletico Madrid, mais il avait jusqu’à récemment affirmé vouloir continuer à jouer en équipe de France.
Pour expliquer cet apparent paradoxe, il peut être utile de se pencher sur un concept clé en gestion des ressources humaines : le contrat psychologique, soit les attentes mutuelles, souvent tacites, entre un salarié et son employeur. Nous verrons que l’étude du cas d’Antoine Griezmann conduit à tirer des enseignements plus généraux sur les relations de confiance et de reconnaissance qui lient un individu et une organisation.
Une question de perception
La notion de contrat psychologique en gestion des ressources humaines implique la relation dynamique et singulière, faite de réciprocité, d’engagement et de croyances, qui s’établit entre un individu et une organisation. Éminemment subjectif, le contrat psychologique se traduit par des attentes, des représentations du salarié envers l’organisation – et symétriquement de l’organisation envers l’employé. Sommairement, on considère que ce contrat psychologique repose sur une promesse perçue de l’individu, une rétribution de l’organisation, et une acceptation des termes. Par conséquent, cette relation est amenée à évoluer notamment en fonction de la perception de l’employé.
C’est précisément ce qui rend cette notion intéressante, en particulier dans les cas dits de « rupture » ou de « violation » du contrat. Si la notion de « rupture » définit une évaluation d’ordre cognitif, soit un calcul réalisé par l’individu et qualifiant l’écart perçu entre ses obligations et les rétributions perçues de l’organisation, les cas de « violation » comportent en revanche une dimension plus directement affective, mobilisant des émotions telles que la frustration, la colère ou encore la déception.
Après un Euro décevant, Griezmann avait d’ailleurs évoqué cet aspect affectif :
« J’ai essayé de m’adapter à l’Euro. Il y a eu beaucoup de frustration, beaucoup de colère, puisque je ne me suis jamais senti au cœur du jeu comme j’aime […] Mon jeu passe par ma tête, par mon mental. Si je suis heureux, tout va bien. »
Pour tenter de formuler quelques hypothèses sur la décision d’Antoine Griezmann, nous insisterons en particulier sur la réciprocité, l’engagement individuel, et la croyance dans les promesses de l’organisation.
La réciprocité mise à mal
La réciprocité suppose par définition un engagement bipartite mutuel, souvent de long terme, sans pour autant que des clauses soient explicitement spécifiées ou écrites.
Dans le cas de Griezmann, sa position de titulaire et de cadre paraissait jusque-là indiscutée, et surtout essentielle au sein de l’équipe de France depuis près d’une dizaine d’années. Pourtant, sa place sur le terrain autant que son rôle symbolique ont été largement remis en question lors de l’Euro 2024. Cela s’est accompagné en outre de profonds changements dans l’équilibre du jeu, l’organisation ou la hiérarchie de l’équipe de France. À tel point que, chose rare pour l’intéressé, Griezmann a exprimé publiquement une certaine frustration, parlant de tristesse ou même de déception.
Ramené au contrat psychologique, ses propos sont éclairants : le lien de réciprocité entre l’attaquant des Bleus et son coach s’est manifestement effrité. En effet, de manière plus générale, la réciprocité est garante de l’équilibre nécessaire au contrat, et une communication claire, ponctuée de feedbacks de la part des managers, contribue à son maintien. La réciprocité est par conséquent assurée tant que les parties répondent mutuellement à leurs besoins. Or, quand l’échange n’est plus respecté, la relation devient asymétrique, fragilisant ainsi l’accord et mettant à mal l’engagement de l’individu.
L’engagement en question
Le contrat psychologique implique également de la part des parties concernées un certain nombre de promesses à tenir : cet aspect renvoie à la notion d’engagement qui favorise notamment des comportements tels que la loyauté ou le sentiment d’appartenance au groupe. Sur ce point, difficile de faire mieux qu’Antoine Griezmann ; sa loyauté à la sélection n’a jamais été en cause.
En revanche, un fait avancé a pu éventuellement abîmer la relation de confiance avec son sélectionneur. En 2023, après l’annonce de la retraite internationale d’Hugo Lloris (par ailleurs un proche de Griezmann), alors que Griezmann était implicitement pressenti pour prendre la relève du brassard, Didier Deschamps a finalement opté pour Kylian Mbappé. Si ce fait peut sembler anecdotique, il faut rappeler combien le port du brassard représente un enjeu hautement symbolique, d’autant que les tensions autour de ces questions ne semblent pas tout à fait closes au sein de l’équipe de France.
L’engagement renvoie en effet à un lien souvent affectif entre l’individu et son organisation ou son groupe. Si ce lien tend à s’effriter, alors c’est toute la relation de confiance à la base du contrat qui s’en trouve altérée, et même possiblement compromise, pouvant conduire à un désengagement et de moindres performances de la part des collaborateurs.
La confiance et les signes de reconnaissance
Dans le cadre du contrat psychologique, l’alliance est scellée par la confiance ancrée dans des croyances de l’individu envers l’organisation. Celles-ci se traduisent par des promesses de fidélité, d’opportunités professionnelles ou d’appartenance à la communauté, à travers notamment la considération affichée envers l’engagement et les qualités personnelles.
Ce point peut paraître pour le moins paradoxal dans le cas d’un joueur comme Griezmann, qui jouit de fait d’une large popularité. Cependant, comme le rappelle le journaliste sportif Philippe Auclair, dans une ère où la performance individuelle est réduite à des statistiques, il paraît difficile d’apprécier la contribution collective si particulière de Griezmann, qui cumule qualités athlétiques, esthétiques, et surtout une capacité sans égale de coordination du jeu. Sa remarquable abnégation en fait enfin l’archétype même du joueur prêt à se sacrifier et faire passer les performances de l’équipe avant le peaufinage de ses statistiques personnelles.
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Pour les managers, il apparaît donc essentiel de tenir les promesses auxquelles croient les salariés en termes notamment de valorisation et de reconnaissance envers le travail accompli, les bons et loyaux services. Or, manier l’art de la reconnaissance n’est pas chose aisée : ces contributions individuelles au collectif sont parfois tacites, et de fait moins facilement objectivables qu’une série de chiffres ou une évaluation purement individuelle.
Griezmann, un symbole ?
À ce titre, Antoine Griezmann, par son dévouement au collectif, représente un modèle presque anachronique, dans une ère qui privilégie la performance individuelle à tout crin. Les modèles de carrière dits « nomades » insistent en effet sur des contrats psychologiques négociés à court terme, où la fidélité n’apparaît plus comme la priorité.
Pourtant, les managers ont tout intérêt à se montrer vigilants sur les promesses engagées par l’organisation. Dans la mesure où celles-ci sont perçues de manière singulière par les individus, elles mettent en jeu des dynamiques affectives profondes, pouvant aller jusqu’à l’amour ou la haine, tout en étant amenées à connaître des évolutions… voire des revirements.
Après tout, Griezmann ne serait pas le premier à revenir sur sa décision de retraite internationale ? Faut-il rappeler que ce fut également le cas de Messi 2016, avant qu’il ne se ravise et porte formidablement son équipe lors du Mondial victorieux de l’Argentine en 2022 ?
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Retraite internationale d’Antoine Griezmann : que dit la gestion des ressources humaines ? – https://theconversation.com/retraite-internationale-dantoine-griezmann-que-dit-la-gestion-des-ressources-humaines-241380
