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L’Agence spatiale européenne ouvre une réplique de terrain lunaire pour préparer les futures missions

L’Agence spatiale européenne ouvre une réplique de terrain lunaire pour préparer les futures missions

Source: The Conversation – France (in French) – By Forganni Antonella, Professeure de droit, ESSCA School of Management

Une fausse mission spatiale pour “débugger” ce à quoi seront confrontés les vrais astronautes sur la Lune ou sur Mars. Benjamin Pothier, Fourni par l’auteur

Les missions spatiales coûtent trop cher pour laisser quoique ce soit au hasard. Alors, les agences spatiales les préparent en grand détail sur Terre, notamment dans des répliques d’environnements lunaires ou martiens, avec des volontaires prêts à s’isoler pendant de longs mois pour tester les scaphandres et leur résistance psychologique. Un de nos auteurs, qui a vécu l’expérience, fait le rapprochement avec les rites initiatiques traditionnels.


Le 25 septembre dernier une installation tout à fait particulière a été inaugurée par l’Agence spatiale européenne (ESA) et le Centre aérospatial allemand à Cologne : elle s’appelle LUNA et a pour objectif d’aider dans la préparation des prochaines missions lunaires, en permettant de reconstituer un environnement similaire, pour certains aspects, à celui du satellite naturel de notre planète.

Avec une surface de 700 mètres carrés, LUNA reconstitue au mieux l’ambiance lunaire, notamment grâce aux 750 tonnes de « sable » spécifiquement altéré pour simuler le régolithe (le sol lunaire), d’un « simulateur solaire » pour reproduire l’alternance de lumière et ténèbres sur la Lune, et d’autres stratagèmes pour effectuer des tâches comme les prélèvements. Autrement dit, elle fait partie de ce que l’on appelle les « analogues ».

Ce projet s’inscrit dans le contexte d’une accélération des efforts des acteurs majeurs du spatial pour atteindre le progrès scientifique nécessaire afin de réaliser de nouvelles ambitieuses missions, notamment retourner sur la Lune, comme prévu par les accords Artemis – la Lune représentant une étape intermédiaire pour ensuite se diriger vers Mars.

L’habitat HI-SEAS de la NASA à Hawaï en 2019.
Benjamin Pothier, Fourni par l’auteur

Au niveau européen, l’ESA soutient le développement de l’industrie spatiale européenne, et y apporte ses valeurs de coopération et d’ouverture.

Missions spatiales simulées pour vraies avancées scientifiques

Les analogues sont des structures qui ont été développées dès les premières missions spatiales, surtout lors du programme Apollo, mais avec une recrudescence ces dernières années, avec déjà au moins une vingtaine d’analogues présentés par la NASA, afin de tester des équipements, des robots, des technologies, et les interactions humaines dans des conditions particulières sur Terre, pour préparer les vraies missions spatiales lors de missions fictives organisées sur Terre.

Une astronaute analogue manipulant un LIDAR (pour mesurer les distances) lors du test de la combinaison de simulation martienne MS-1 en Islande en 2021.
Benjamin Pothier, Fourni par l’auteur

Dans la plupart des cas, les participants ne sont pas de futurs astronautes, mais ils répondent à des critères précis en lien avec l’objectif de chaque analogue.

Les missions spatiales étant à haut risque, il est essentiel d’effectuer sur Terre et dans des environnements spécifiques des tests pour anticiper les possibles problèmes que l’on pourrait rencontrer. Les analogues sont donc situés dans des environnements isolés, confinés et extrêmes, qui reproduisent en partie les conditions que les astronautes retrouvent au-delà de l’atmosphère terrestre – par exemple l’Antarctique.

Les tests réalisés lors des missions fictives dans les analogues peuvent concerner les équipements, tels que les combinaisons des astronautes, mais aussi des conditions de travail inhabituelles comme l’apesanteur, en exploitant l’environnement sous-marin, et le « facteur humain », c’est-à-dire comment un groupe de personnes arrive à travailler ensemble en bon entente, quels types de qualités humaines sont nécessaires à la réussite d’une mission – par exemple la résistance au stress et au confinement prolongé, la concentration, la résilience…




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Pour cette raison, il est intéressant de solliciter des profils très différents, des artistes aux ingénieurs, des militaires aux anthropologues, comme dans le cas de Benjamin Pothier (un des auteurs de cet article), ayant à son actif des expériences de recherche universitaire en anthropologie, de créations artistiques dans le domaine de la photographie, de la cinématographie et du space art, et enfin des expériences d’explorations géographiques en milieux extrêmes, un « plus » pour ce type de projet.

Une astronaute analogue lors du test de la combinaison de simulation martienne MS-1, en Islande en 2021.
Benjamin Pothier, Fourni par l’auteur

Du rituel initiatique à l’analogue lunaire

Ayant participé sur le terrain à plusieurs missions sur des analogues spatiaux, Benjamin peut apporter son témoignage de première main sur ce que signifie d’endurer la vie dans ces conditions extrêmes, où il faut parfois cohabiter avec des inconnus, dans des espaces limités, pour une période qui peut être relativement longue, sans ou avec très peu de contacts avec l’extérieur.

Dans son essai, il explique les similitudes frappantes, ainsi que les différences, entre les missions au sein d’analogues spatiaux et les rituels d’initiation.

Il cite, parmi les exemples d’analogues célèbres, l’habitat HI-SEAS, installé par la NASA dans un environnement volcanique hostile à Hawaï, pour simuler des missions sur Mars. La simulation incluant ici des contraintes comme des réserves d’eau limitées, une nourriture préparée comme pour les missions dans l’espace, l’utilisation de reproductions des combinaisons des astronautes, etc.

Un ensemble de contraintes « psychophysiologiques », qui trouvent un écho dans la manière dont sont structurés les rituels initiatiques.

En effet, de nombreux rites de passage, et notamment ceux de passage à l’âge adulte, montrent dans leur phase liminaire une propension à l’enfermement, à l’exposition à des épreuves d’endurance physique et psychologique : « privation de sommeil, jeûne, exposition au froid ou au soleil), à la douleur (coups, flagellations, piqûres d’insectes) » (selon Julien Bohomme), voire à des interdits alimentaires et des situations vexatoires qui trouvent un écho indéniable dans les processus à l’œuvre dans les missions analogues pour les besoins de la simulation de la dure réalité de la vie dans l’espace : privation de sommeil, confinement, régimes alimentaires spécifiques, accès réduit à l’eau courante pour la toilette quotidienne et relative promiscuité, épreuves d’endurance physique, exposition au froid, au danger, au stress et à la fatigue et manque de sommeil sont autant de facteurs propres aux missions analogues.




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Il convient également de noter que de nombreux sites d’essais analogues tels que les grottes souterraines, les volcans et les montagnes sont aussi, oserait-on dire « depuis la nuit des temps », des lieux dédiés à des rites de passage et autres expériences mystiques ou religieuses, comme des environnements propices à l’isolement, au dépassement de soi, à la confrontation au danger, etc.

Le niveau de réalisme peut être cependant très différent d’un analogue spatial à l’autre : selon l’objectif spécifique pour lequel ils ont été créés, les analogues peuvent viser à isoler à l’intérieur d’un espace sécurisé mais très limité un groupe de personnes pour tester les réactions et le défi psychologique, ou à les éloigner dans des environnements hostiles pour permettre des tests d’équipement lors des sorties extravéhiculaires, par exemple.

L’analogue LUNA, installée à Cologne, en Allemagne, où se trouve le centre de formation des astronautes de l’ESA est dans les fait plus similaire à des bases analogues telles que le projet MARS500 de l’Institut des problèmes biomédicaux de Moscou et construit dans les années 2010 pour simuler un voyage et une mission martienne, ou le projet HERA de la NASA, situé dans un building du Johnson Space Center et utilisé pour simuler des missions spatiales de longue durée.

Un analogue lunaire volontairement ouvert

Parmi les différents atouts de cette installation, nous voulons souligner sa nature ouverte, car accessible aux agences spatiales, aux universitaires, ainsi qu’à l’industrie spatiale, du monde entier.

Cette approche s’inscrit dans la tendance tout européenne d’accès libre dans le cadre de la politique spatiale, que nous retrouvons aussi dans d’autres projets de l’Union européenne (EU) comme Copernicus, le programme d’observation de la Terre de l’UE qui permet la collecte de données rendues disponibles pour tous.

Par sa nature même, l’espace est considéré comme la prochaine frontière pour l’humanité. Les progrès technologiques accélérés de ces dernières années nous amènent à nous interroger sur les prochaines étapes de son exploration et d’un séjour plus long des êtres humains dans cet espace.

La commercialisation de l’espace, avec des acteurs du secteur privé en première ligne, tels que SpaceX, pose des questions de gouvernance et réglementation. Dans ce contexte, l’Europe est porteuse d’une approche plutôt coopérative que de rivalité avec les autres acteurs de la communauté internationale, et de valeurs d’ouverture aux autres plutôt que d’exclusion, comme l’accessibilité de l’analogue LUNA nous le démontre.

Benjamin Pothier est membre de l’Explorers Club, il était expert au sein du comité des vols spatiaux habités de la fédération internationale d’astronautique de 2019 à 2022.

Forganni Antonella ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Agence spatiale européenne ouvre une réplique de terrain lunaire pour préparer les futures missions – https://theconversation.com/lagence-spatiale-europeenne-ouvre-une-replique-de-terrain-lunaire-pour-preparer-les-futures-missions-242122

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