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L’état critique de la démocratie américaine : la responsabilité des partis

L’état critique de la démocratie américaine : la responsabilité des partis

Source: The Conversation – France (in French) – By Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine, Aix-Marseille Université (AMU)

Ce quatrième et dernier épisode d’une série consacrée à l’état critique de la démocratie américaine – après avoir abordé les problèmes structurels du système électoral, puis les risques d’un blocage de l’élection et l’expansion incontrôlée du pouvoir présidentiel – est consacré au délitement de la politique partisane.


Quand on parle de polarisation politique aux États-Unis, on décrit souvent l’état de fracturation et d’émotivité négative entre électeurs de bords différents, qui voient dans les choix et les affirmations politiques de l’autre camp une forme d’offense et d’agression envers eux-mêmes. Mais cette fracture et cette émotivité manichéennes sont avant tout le résultat d’un changement majeur de culture politique au sein des grands partis historiques et de leurs élus.

Les deux « grands partis » sont les premiers responsables de la polarisation. En y regardant d’un peu plus près encore, le Parti républicain peut être considéré comme le plus impliqué dans cette tendance, et ce, spécialement depuis les années 1990.

La tyrannie des primaires

Tout d’abord, les deux partis ont entièrement noyauté le processus de sélection des candidats éligibles.

Les Américains peuvent-ils être satisfaits de la manière dont ils décident – entre autres – de qui va devenir président de l’Union ? Au cœur de la saison des primaires présidentielles, lorsque les candidats se présentent aux électeurs, leur compétition intérieure est toujours complètement hors sol. En février 2024, selon un sondage ABC News/Ipsos, 59 % des électeurs américains estimaient que le Démocrate Joe Biden, 81 ans, et le Républicain Donald Trump, 77 ans (78 ans depuis), étaient tous deux trop âgés pour effectuer un nouveau mandat. Dans le système actuel, la prise en compte de cette opinion de bon sens n’a eu aucune importance.

Malgré une faible cote de popularité et des sondages montrant qu’il risquait fort de ne pas être réélu, Joe Biden a longtemps conservé la main sur le Parti démocrate, apparemment parce que ses dirigeants n’avaient aucun moyen de favoriser et de médiatiser des candidatures ouvertes, même s’ils le voulaient. Le 24 février, plus de huit mois avant l’élection générale, la journaliste politique Maggie Astor a expliqué dans le New York Times qu’il était trop tard pour qu’un nouveau candidat soit inscrit sur les bulletins de vote des primaires ; cela signifiait implicitement que la quasi-totalité des délégués à la Convention nationale démocrate allaient voter Biden. Et ils ont finalement basculé comme un seul homme sur Kamala Harris, au moment précis où le président sortant s’est retiré de la course.

Quant au Parti républicain, il a cessé de fonctionner autrement que comme le bras armé ou le haut-parleur de Donald Trump, dont les multiples inculpations pénales et les déclarations de plus en plus radicales qu’il appliquerait lors d’un second mandat (déportations de masse militarisées ou dépeçage du système de la fonction publique au niveau fédéral) ont été digérées par les militants et les élus sans broncher. Le fait que les Républicains n’aient même pas pris la peine de rédiger ou d’adopter un programme de parti en 2020 est un autre signe du fait que les deux grandes formations ont été complètement subsumées par la privatisation des courses électorales au profit des candidats prenant les rênes du pouvoir en dernier.

Un État à parti unique n’est certainement pas une démocratie, mais ce n’est pas non plus tout à fait le cas d’un système bipartite, où chaque alternance devient une guerre de tranchées pour des postes à pourvoir ou à conserver, où la grande majorité des électeurs n’ont pas la possibilité d’exprimer leurs valeurs ou leurs priorités autrement qu’en votant soit pour les Démocrates, soit pour les Républicains, et où les candidats et les programmes (s’ils existent) sont décidés des années avant l’élection proprement dite.

Le rôle légitime d’un parti dans une démocratie est de rechercher des candidats capables de remporter une élection générale et de gouverner en répondant aux préoccupations et aux priorités de l’électorat. Les primaires présidentielles, qui remontent à 1912, sont devenues le principal outil de sélection des candidats dans les années 1970, et ont été promues comme un moyen de donner aux électeurs de base une véritable voix dans leur parti. Elles devaient permettre d’égaliser les chances pour les candidats qui n’auraient pas trouvé leur siège grâce aux tractations dans les « salles enfumées » des patrons de parti, à la manière de ce qui se passait avant les années 1960 : Jimmy Carter, passé d’un mandat de gouverneur du petit État de Géorgie à l’investiture démocrate en 1976, est l’exemple type d’une personnalité politique ayant bénéficié d’une longue série d’élections primaires.

Mais l’intention a été vite détournée. Les primaires ne répondent plus à cet objectif. Depuis 1976, les Républicains n’ont pas eu de primaire complète, c’est-à-dire une saison au cours de laquelle plus d’un candidat était encore en campagne au moment où le dernier État est en train de voter. Les Démocrates ont connu des primaires plus compétitives jusqu’en 2008. Mais elles sont à leur tour devenues une forteresse pour les candidats sortants ou pour les têtes de liste plutôt que l’expression d’un parti politique dynamique, à la recherche de nouvelles idées.

Cette année, malgré la durée extraordinaire des primaires, ces dernières sont restées étrangement insensibles à l’évolution des événements, notamment à la guerre de Gaza – un séisme moral qui rappelle la guerre du Vietnam – ou au nombre mensuel record de migrants traversant la frontière entre les États-Unis et le Mexique, tous deux survenus alors que les noms des prétendants/gagnants de la course présidentielle avaient été pratiquement gravés dans le marbre : à l’issue du « Super Tuesday » du 5 mars 2024, les deux « grands » candidats avaient déjà obtenu la plupart des délégués nécessaires pour garantir leur nomination lors des Conventions des partis de l’été.

Une rhétorique politique toujours plus agressive

La tentative d’assassinat ayant visé Donald Trump le 13 juillet aurait dû être un vrai moment de remise en cause pour les partis comme pour l’ensemble des Américains – en particulier ceux dont les voix contribuent à façonner la culture politique du pays. Cette violence politique – qui fait aussi partie de l’histoire américaine – a été à juste titre condamnée sans équivoque par les responsables des deux bords et, au-delà, par des dirigeants et des élus du monde entier. Mais quelles qu’aient été les motivations du tireur, il existe un fort consensus sur le fait que la polarisation, la rhétorique de plus en plus vicieuse et la diabolisation des ennemis politiques ont toutes contribué au risque d’assassinat politique à ce moment de la vie des États-Unis.

Ainsi, à peine la condamnation de l’acte prononcée, les suggestions trompeuses ont repris – comme celle faite par le sénateur de l’Ohio J. D. Vance immédiatement après les faits et seulement deux jours avant qu’il ne soit annoncé comme le choix de Trump pour la vice-présidence, que la rhétorique de campagne démocrate avait « directement conduit » à la tentative d’assassinat. Le penser et l’écrire en dit long sur la façon dont les hommes politiques considèrent aujourd’hui leurs adversaires. Et cette façon a une histoire, celle d’une mutation polémiste des relations partisanes survenue dans les années 1990, sous l’influence du redoutable tacticien Newt Gingrich, ancien représentant de Géorgie et docteur en histoire européenne, devenu « Speaker » (président) de la Chambre des représentants en 1995.




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Dès la fin des années 1970, il déplorait que l’on n’apprenne pas aux représentants républicains à « être méchants », à « mener une guerre pour le pouvoir ». Une fois président de la Chambre, il n’a pas hésité à diaboliser l’opposition démocrate, à l’attaquer de manière incessante, à encourager l’utilisation de surnoms accrocheurs et méprisants et des qualificatifs outranciers – une pratique que Schopenhauer a qualifiée de dialectique « éristique » dans L’Art d’avoir toujours raison (1864).

Le fait d’être « personnel, insultant et malpoli », a transformé la nature du débat politique américain, en faisant de chaque désaccord un combat de catch oratoire, dans le cadre d’une « guerre pour la conquête de l’Amérique ». Selon Norman Ornstein, politiste à l’American Entreprise – ce think tank est conservateur mais lui-même se considère comme un Démocrate centriste –, il s’agissait alors d’une stratégie ponctuelle visant à amener à la Chambre un groupe d’outsiders républicains qui ne craignaient pas d’invectiver le camp opposé et se donner en spectacle devant les caméras. Dans les faits, cela a conduit à une atmosphère antipolitique pérenne : la tendance au refus du compromis et à la destruction des coalitions, le rejet de la politique habituelle (politics as usual) et la simplification à l’extrême des enjeux et des solutions politiques sont devenus le comportement commun des Républicains. L’atmosphère des relations entre membres du Congrès de bords opposés s’est considérablement dégradée.




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Ainsi, après la tentative d’assassinat du 13 juillet, la trêve entre partis ne pouvait être que de courte durée. Biden a appelé les Américains à « faire baisser la température de (leur) politique ». Sa campagne a décidé de suspendre la publicité télévisée pendant une période appropriée. Trump a déclaré pour sa part qu’il réécrirait entièrement son discours de Convention, qui devrait être prononcé instamment, afin de se concentrer sur l’unification du pays. Billevesées oubliées dès sa prise de parole. Les électeurs sont vite redevenus les spectateurs d’un jeu de gladiateurs officiel où les candidats passent plus de temps à se dénigrer méchamment (version Trump) ou à lister chez l’autre le manque patent d’éthique humaine et démocratique (version Harris), plutôt que de parler des projets d’avenir pour l’ensemble de la société américaine.

L’instrumentalisation judiciaire et législative

Le stade ultime du parasitage bipartisan sur la vie politique a été illustré par la judiciarisation accélérée de la course électorale depuis 2020.

Donald Trump a utilisé ces quatre années pour constituer une armée d’avocats et lancer des actions en justice dans la perspective du scrutin du 5 novembre 2024. À nouveau, des dizaines de recours visant à contester à l’avance une partie considérable de votes en faveur des Démocrates ont été déposés dans les États clés, selon un schéma bien rodé depuis 2020.

Le Congrès fédéral a aussi potentiellement acquis le pouvoir de faire basculer l’ensemble de l’élection. Neal Katyal, professeur de droit à Georgetown, s’en inquiète dans un article récent du New York Times, rappelant que les élections du 5 novembre vont aussi servir à renouveler les membres des deux chambres et que le Parti républicain peut en bénéficier.

En vertu de la loi fédérale votée en 2022 (Electoral Count Reform Act), le Congrès a réduit les risques de malversations. Désormais, pour que les résultats annoncés dans un État soient remis en cause, l’objection doit être signée par au moins 20 % des membres des deux chambres pour être examinée, voire débattue et votée. Et pour être adoptée – ce qui entraînerait un nouveau vote dans cet État –, une objection doit être soutenue par une majorité simple dans les deux chambres. Seules deux catégories d’objections sont recevables : si le vote des électeurs n’a pas été « régulièrement donné » ou si les électeurs n’ont pas été « légalement certifiés ». Or, selon Neal Katyal, les règles sont si compliquées que leur interprétation peut retourner l’intention de la loi. Elles pourraient être entendues, à tort, pour donner au Congrès le pouvoir de choisir le prochain président en soutenant de fausses objections. La manœuvre peut être tentée et créer le chaos, surtout si un gouverneur a auparavant certifié une fausse liste. Si aucun candidat n’obtient la majorité du collège électoral, c’est la majorité politique du Congrès qui élirait le président…

Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’état critique de la démocratie américaine : la responsabilité des partis – https://theconversation.com/letat-critique-de-la-democratie-americaine-la-responsabilite-des-partis-242322

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