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Quand la technologie change le marché du travail : des emplois moins stables et plus polarisés

Quand la technologie change le marché du travail : des emplois moins stables et plus polarisés

Source: The Conversation – France (in French) – By Olivier Charlot, Professor in Economics, CY Cergy Paris Université

Si les avancées technologiques peuvent bouleverser le marché du travail, tous les types de postes ne sont pas touchés équitablement. Les personnes ayant un métier manuel, répétitif et peu qualifié sont plus à risque de perdre leur emploi face à l’automatisation, et elles ont par la suite moins de chance de pouvoir retrouver un emploi stable.


Dans la plupart des pays développés, les changements technologiques entraînent d’importantes transformations sur le marché du travail en modifiant en profondeur les tâches que les entreprises doivent faire réaliser par les salariés. Par exemple, les distributeurs automatiques permettent de réaliser nombre d’activités qui nécessitaient jusque là de passer par une agence bancaire, ou les portails sur lesquels les clients renseignent eux-mêmes leurs données font que les entreprises ont moins besoin d’employés pour recueillir ces informations. Dans le même temps, les nouvelles technologies nécessitent plus d’ingénieurs, de techniciens et de cadres pour les mettre en œuvre.

On observe ainsi une croissance de l’emploi dans les postes les mieux rémunérés, qui nécessitent des compétences cognitives avancées et une capacité à résoudre des problèmes complexes. Ce sont en effet des tâches difficiles à automatiser. À l’autre extrémité du spectre, on constate également une augmentation de l’emploi manuel impliquant des interactions humaines, car les clients préfèrent avoir affaire à un humain pour faire garder leurs enfants ou pour changer de coupe de cheveux, ce qui rend ces tâches difficiles à faire réaliser par des machines.

En revanche, les emplois de niveau intermédiaire, souvent constitués de tâches routinières et répétitives, sont les plus touchés par ces évolutions technologiques. Ces postes, fondés sur des procédures bien définies, ont connu un déclin significatif au cours des dernières décennies.

Comment les nouvelles technologies transforment l’emploi en France

Ce phénomène, appelé polarisation de l’emploi, a été mis en évidence aux États-Unis par les chercheurs David Autor et David Dorn, mais il concerne bien d’autres pays, comme l’ont montré Maarten Goos, Alan Manning et Anna Salomons dans le cas de pays européens. La France n’échappe ainsi pas à cette tendance, et ici comme ailleurs, les nouvelles technologies modifient le contenu des tâches et les compétences recherchées par les entreprises.

Ces changements se reflètent alors dans l’évolution du niveau d’emploi ou des heures travaillées, selon qu’il s’agisse plutôt de tâches abstraites, routinières ou manuelles. Ceci s’observe également à travers les flux sur le marché du travail, puisque l’arrivée de nouvelles technologies implique que certains perdent leur emploi et doivent en retrouver un autre.

Ainsi, depuis le début des années 1980, le nombre total d’heures travaillées par personne dans des emplois routiniers a diminué d’environ un tiers (32 %), tandis que les heures consacrées à des activités plus abstraites ou manuelles ont augmenté sur la même période.

Un marché du travail polarisé aux emplois plus précaires

Les conséquences de la polarisation varient d’un pays à l’autre, en raison des différences dans les marchés du travail et les institutions qui les réglementent. Par exemple, le marché du travail français est réputé moins flexible que celui des États-Unis.

Cela influence la manière dont l’emploi va pouvoir s’adapter à ces changements, et les parcours professionnels des travailleurs des deux côtés de l’Atlantique. L’une des conséquences de cette moindre flexibilité est le développement d’un marché du travail dual en France avec d’un côté, ceux qui ont un CDI à temps plein, moins concernés par ces bouleversements, et de l’autre, ceux qui ont des contrats précaires, en CDD ou à temps partiel, plus fréquemment exposés à ces ajustements.

Considérons un salarié qui possédait un emploi routinier en CDI, et qui viendrait à le perdre du fait de l’arrivée d’une nouvelle technologie. Retrouvera-t-il un emploi de nature différente, ou bien sera-t-il à nouveau dans un emploi routinier (et donc potentiellement plus menacé) ? Cette transition se fera-t-elle avec un contrat correspondant à la norme du CDI à temps plein ? On peut gager que le fait de retrouver ce dernier type de contrat sera plus fréquemment associé à un emploi plus porteur. Comme les emplois routiniers le sont de moins en moins, il y a davantage de chances que le retour à l’emploi dans cette catégorie s’accompagne fréquemment d’une précarité accrue.

Ce scénario est-il contredit par les faits ? Depuis les années 1980, la polarisation de l’emploi en France s’est accompagnée d’une augmentation des formes d’emplois atypiques ou non standards, telles que les contrats à durée déterminée (CDD) et le travail à temps partiel. La majorité des créations d’emplois se fait en effet désormais en CDD. Sur cette période, l’emploi atypique a progressé dans les trois catégories d’emplois (abstrait, routinier et manuel), mais la hausse des heures travaillées en emploi atypique est particulièrement notable, puisqu’elles ont augmenté de 175 % chez les travailleurs effectuant des activités routinières, malgré le recul global de cette catégorie d’emplois.

Les récessions : des accélérateurs de la transformation de l’emploi

Ces changements se produisent-ils de manière relativement régulière, ou au contraire de manière plus abrupte ? Comme cela est aussi le cas aux États-Unis, nos observations montrent que ces changements surviennent largement lors des périodes de récession, où la baisse d’activité pousse les entreprises à ajuster leurs effectifs et les heures travaillées de manière plus drastique.

L’emploi routinier est ainsi celui qui baisse le plus au cours de chaque récession. Ainsi, lors des quatre grandes récessions qu’a connues la France depuis les années 1980, la chute de l’emploi routinier standard (en CDI à temps plein) explique la plus large part de la diminution des heures travaillées. En revanche, l’emploi atypique ne diminue pas toujours dans les mauvaises périodes. Tout au contraire, il peut même augmenter, en dépit d’une baisse générale de la demande de travail. Lorsque cela se produit, des contrats plus stables sont alors remplacés par d’autres, plus précaires, et cela peut affecter nombre de travailleurs routiniers qui perdent massivement leur emploi durant ces périodes.

Aux États-Unis, l’emploi routinier est également très fortement touché lors des récessions. En revanche, si l’emploi atypique (principalement le travail à temps partiel, car il n’existe pas de CDD outre-Atlantique) augmente en période de ralentissement économique, il diminue lorsque l’économie repart. La part d’emplois atypiques joue alors simplement un rôle d’amortisseur des crises, mais cette part demeure stable sur le long terme, ce qui fait que les chances d’accéder à ce type de contrats demeurent en moyenne les mêmes sur le long terme. Ceci contraste avec le cas français, où le dualisme du marché du travail s’accentue au fil du temps.

Les conséquences sur les travailleurs

Idéalement, lorsqu’un emploi routinier est détruit, les travailleurs qui se retrouvent au chômage devraient pouvoir se réorienter vers des emplois pour lesquels la demande de travail est en croissance, comme ceux nécessitant des compétences abstraites. Cependant, ce n’est le plus souvent pas le cas en France, car la mobilité vers de nouvelles tâches reste limitée. Après une période de chômage, la majorité des anciens travailleurs routiniers retournent vers des emplois similaires. De plus, cela se fait fréquemment sous des formes d’emplois atypiques, entraînant au passage plus de précarité. Cela serait un moindre mal si un contrat atypique ouvrait des perspectives d’évolution vers des contrats plus stables par la suite, mais c’est finalement assez peu le cas.

Nous montrons ainsi qu’après un trimestre passé au chômage, un quart des travailleurs qui occupaient précédemment un emploi de type routinier avec un contrat standard trouvent un emploi, mais ils sont alors davantage susceptibles d’être embauchés sur des contrats atypiques. Il n’est pas possible de dire ce qu’il advient à plus long terme à ces mêmes travailleurs dans nos données, mais cela reflète potentiellement un enfermement de ces travailleurs dans des emplois précaires et à faibles perspectives d’avenir. À nouveau, tout cela contraste avec ce que l’on observe aux États-Unis où la mobilité par tâche est plus importante.

Vers une meilleure adaptabilité ?

Les évolutions décrites précédemment dans le cas français contribuent sans doute au sentiment de déclassement et aux difficultés ressenties par une partie non négligeable de la population de notre pays. Pour améliorer la situation, il serait souhaitable de fluidifier le fonctionnement de notre marché du travail, et de rendre les travailleurs plus facilement adaptables à ces changements.

Cela passe par plusieurs points complémentaires : tout d’abord, réformer les institutions qui régissent notre marché du travail et qui contribuent à ce dualisme croissant. Il convient donc en premier lieu de repenser notre système de protection des emplois et la législation sur les contrats de travail, qui n’ont pas été pensés pour permettre de s’adapter à des évolutions technologiques comme celles décrites précédemment. Ensuite, aider ceux qui perdent leur emploi en les orientant autant que possible vers les activités les plus porteuses, ce qui est du ressort de l’assurance chômage. Enfin, en amont de tout cela, il semble essentiel de repenser notre système de formation pour offrir aux travailleurs de meilleures capacités d’adaptation et des opportunités de reconversion tout au long de leur vie active.

Olivier Charlot a reçu des financements de L’ANR.

ref. Quand la technologie change le marché du travail : des emplois moins stables et plus polarisés – https://theconversation.com/quand-la-technologie-change-le-marche-du-travail-des-emplois-moins-stables-et-plus-polarises-239744

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