Source: The Conversation – in French – By Fabien Nadou, Enseignant-chercheur en Développement Territorial et Economie régionale, EM Normandie,Laboratoire Métis, EM Normandie
La géographie économique des États-Unis est en mutation. Loin des clichés vus d’Europe, des zones de croissance se développent loin des côtes pacifiques et atlantiques. Connaissez-vous Boz-Angeles ou Nash-Vegas, ces villes qui montent, sans oublier Boise et sa treasure valley.
Comme le reste du monde occidental notamment, les États-Unis ont été frappés par une crise de la l’inflation et du pouvoir d’achat qui a touché fortement la classe moyenne. Il en a résulté des inégalités sociales relativement en hausse. Cette question a pesé durant la campagne de l’élection présidentielle et des représentants et les résultats observés dépendent, dans une large mesure, de l’appréciation des uns et des autres sur les vertus des candidats des deux camps.
Si la campagne présidentielle oppose un ex-président et une ex-vice-présidente, laissant penser que rien ne change aux États-Unis, la géographie de la croissance de ce vaste pays indique qu’il n’en est rien et que de nombreux changements sont à l’œuvre. De nouveaux eldorados pour l’emploi, la richesse et l’innovation ont émergé ces dernières années et font aussi bien, voire mieux, que les grandes métropoles emblématiques et connues. La carte économique des États-Unis se réinvente et ne se limite plus à New York, Los Angeles, Chicago, San Francisco et la Silicon Valley, mais aussi Boston, Dallas-Fort Worth, Seattle et Pittsburgh, pour ce qui est de l’éducation, des high-techs, de l’informatique, de la santé et de la pharmaceutique ou bien de l’aéronautique. Sans oublier la capitale politique, Washington.
Retour dans le Far West !
Connaissez-vous « Boz Angeles » ou « Nash-Vegas » ? Ces néologismes symbolisent l’émergence de territoires de croissance qui seront peut-être les nouveaux Détroit, Cleveland, Flint, Akron ou Buffalo, toutes issues de la région du nord-est des États-Unis autrefois appelée la « manufacturing belt » devenue depuis une trentaine d’années la « rust-belt » (« ceinture de la rouille »). C’est dire la chute vertigineuse des activités productives liées à l’acier et la sidérurgie dans la grande région, avec un nombre d’habitants qui a été divisé par deux pour certaines grandes villes en seulement deux décennies, notamment Cleveland et Détroit, qui s’est déclarée en faillite en 2013 avec une dette cumulée de plus de 18 milliards de dollars !
Mais revenons à Nashville Tennessee, surnommée désormais la « Nash-Vegas » en référence à la capitale du jeu Las Vegas (Nevada). Connaissez-vous Wichita dans le Kansas surnommée la « capitale de l’air » ? Et Charlotte en Caroline du Nord ou bien encore à Phoenix en Arizona et sa capacité industrielle impressionnante dans le domaine des semi-conducteurs.
La vallée du Trésor
Nous pourrions aussi nous attarder dans la « treasure valley » désignant l’agglomération de Boise dans les Rocheuses, possédant la plus forte dynamique de l’économie américaine de ces 5 dernières années située dans… L’Idaho. Non, vous ne rêvez pas ! et on pourrait y ajouter des villes comme celles de Ogden et Provo dans l’Utah ! L’État de l’Utah qui était depuis une dizaine d’années classé parmi les dix États les plus dynamiques, occupe même depuis 2016 la première place, avec un taux de chômage compris entre 2 % et 3,5 %. De quoi faire rêver n’importe quel gouvernement européen ! Certains secteurs d’activités comme la santé ou les services manquent cruellement de main-d’œuvre.
Ces territoires quasiment inconnus du grand public surfent pourtant sur la vague de la croissance, économique et démographique. Ils constituent un nouvel eldorado pour les investisseurs et les populations en quête de nouveaux espaces et cadres de vie.
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La ruée vers des villes moyennes au cadre de vie agréable
Comme ailleurs, la crise du Covid-19 a accéléré le phénomène. L’Idaho, le Colorado ou le Montana ont attiré de nouvelles populations cherchant un cadre de vie excellent, où l’immobilier était au départ beaucoup plus abordable que sur la Côté Ouest. Des villes à taille humaine, disposant de tous les services et proche de la nature, ont découvert une nouvelle recette de croissance et d’attractivité.
Ainsi, Boise dans l’Idaho a vu le nombre des offres d’emplois doubler depuis 2021 et sa population a augmenté de 24 % sur les dix dernières années, atteignant en ville près de 250.000 habitants et un taux de chômage à 3,3 % à l’été 2024.
Pour en arriver là, les autorités publiques régionales et locales ont réalisé des investissements importants pour faire connaître la région. Des lois ont été votées, ayant trait à des avantages fiscaux et crédits d’impôt pour l’installation de nouvelles activités, notamment pour les data center. Ainsi Facebook y a investi pour un nouvel équipement, tandis que d’autres gros investissements sur les semi-conducteurs ont été réalisés ces cinq dernières années avec des milliers d’emplois à la clé.
Les pôles de Charlotte ou de Phoenix
Quelle ville des États-Unis citeriez-vous en termes de pôle financier et bancaire ? Certainement pas Charlotte en Caroline du Nord. Elle est pourtant la deuxième ville derrière New York sur le plan bancaire. Bank of America y a installé son siège « monde » et y emploie près de 15.000 salariés, tout comme Wells Fargo, banque californienne. Cette ville du « Sud » se situe à mi-chemin entre « Big Apple » et Miami, possède un aéroport international – le 6e des États-Unis en termes de transport annuel de passagers. Dans cette agglomération qui compte désormais 2,2 millions d’habitants, le taux de chômage est de 4,9 %. À proximité, les courses automobiles de Nascar représentent une manne financière de six milliards de dollars chaque année, et emploient environ 23 000 personnes.
Dans le même esprit, citons Phoenix (Arizona) qui compte désormais plus de quatre millions d’habitants dans son agglomération, les autorités locales ayant mené une politique industrielle volontariste et attractive. Phoenix est devenue en quelques années le nouvel eldorado des semi-conducteurs, où le taïwanais TSMC a investi quarante milliards de dollars avec à la clé 4.500 postes de travail. Plus au sud dans l’agglomération, c’est l’américain Intel qui a dépensé vingt milliards avec l’objectif de créer 3.000 emplois. Là encore, on observe que les grands groupes industriels – y compris de nouvelles technologies – manifestent la volonté de s’implanter dans des régions plus centrales des États-Unis plutôt que dans les grands pôles économiques de la côte ouest et est. En Arizona, dans le Colorado ou dans le Tennessee, de nombreux programmes de formations ont été mis en place pour aider et accompagner les entreprises à trouver les milliers d’ouvriers qualifiés dont elles ont besoin pour assurer leurs objectifs de production.
Des reconversions réussies
Il faut sans doute relativiser le déclin économique de la grande région industrielle et traditionnelle du nord-est des États-Unis, en particulier parce qu’à Pittsburgh, Détroit ou encore à Cleveland nombre de sièges sociaux de groupes internationaux sont encore présents. En outre, les activités manufacturières sont loin d’être obsolètes et d’avoir disparues.
D’importants connexions et échanges sont établis entre ces États de la « rust-belt » avec ceux du Midwest situés à proximité et œuvrant dans le domaine de l’agroalimentaire, de l’agriculture et des transports, nécessitant l’apport en équipements, en engins et machines encore produits dans le Nord-est.
Outre Pittsburgh, une agglomération importante, ancienne capitale de l’acier comme elle était surnommée avec près de 90 000 personnes qui en vivaient, qui a réussi sa mutation vers les sciences du vivant et les nouvelles technologies, d’autres plus modestes dans l’Ohio ou l’Indiana voient leur blason redoré avec des politiques publiques axées sur l’attractivité et le renouveau de leur centre-ville. A Evansville, par exemple, les nouveaux habitants reçoivent une allocation de bienvenue de quelques milliers de dollars les incitant à s’installer.
Déjà une crise du logement !
Mais comme va toujours très vite aux États-Unis, l’essor économique et des populations de ces dix dernières années dans les territoires peu denses de l’ouest et du centre, comme ceux de l’Utah, l’Idaho, le Montana ou encore le Colorado, ont déjà entrainé des formes de saturation du marché du logement, tandis que les prix de l’immobilier ont grimpé très rapidement… au point que les difficultés pour se loger apparaissent déjà.
L’effet « boomerang » est très vite arrivé et la menace d’un marché de l’immobilier identique à ce que l’on observe sur la côte pacifique est bien réelle. La pression est très forte à Bozeman dans le Montana (« Boz Angeles) où la proximité du parc de Yellowstone a fait monter fortement les prix des propriétés tombées dans l’escarcelle des riches venus de New York ou de la Silicon Valley. La crise du logement et de l’immobilier est un point très sensible dans tout le territoire américain et les petites villes et moyennes ne sont pas épargnés. Ce sera un thème au cœur de la campagne et des élections.
La vision d’une économie américaine portée uniquement par les grandes métropoles et mondialement connues est de moins en moins fondée. De nouvelles dynamiques de croissance polycentriques s’inscrivent depuis près d’une décennie dans des territoires en émergence ou inhabituellement cités. La montée en puissance et la croissance de ces nouveaux eldorados montre une géographie économique des États-Unis plus complexe, dans laquelle les entreprises élaborent des stratégies de mise en réseaux de leurs activités, et ce non seulement à l’international, mais aussi et surtout au cœur des régions et territoires nord-américains.
Comment ses territoires ont-ils « parlé » aux candidats à la présidence, et réciproquement, comment le discours et la parole des candidats a-t-il « parlé » à ces régions et territoires porteurs d’une nouvelle croissance et prospérité américaine ?
Fabien Nadou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « Boz Angeles » et « Nash-Vegas », ces nouveaux pôles de croissance aux États-Unis, nouvel eldorado de l’économie américaine – https://theconversation.com/boz-angeles-et-nash-vegas-ces-nouveaux-poles-de-croissance-aux-etats-unis-nouvel-eldorado-de-leconomie-americaine-242524
