Source: The Conversation – in French – By Radhika Balakrishnan, Professor Emeritus, Rutgers University
Les sciences économiques et les politiques économiques doivent être repensées. L’ampleur des inégalités, du chômage, de l’insécurité et des catastrophes environnementales que nous observons dans le monde le montre clairement.
Les gens se sentent laissés pour compte, appauvris et sans voix. Ils se tournent vers des hommes forts ethno-nationalistes pour charcher de l’aide. Les mouvements et les gouvernements de droite se développent.
En tant qu’économiste ayant écrit pendant de nombreuses décennies pour démystifier les approches néoclassiques de la pensée économique, je pense qu’il existe des preuves évidentes que les idées et les politiques dominantes ne fonctionnent plus.
Les approches dominantes de la politique économique se concentrent sur quelques objectifs restreints, tels que l’augmentation du produit intérieur brut (PIB) ou la suppression de l’inflation. L’utilisation du PIB depuis la fin des années 1940 pour comprendre la santé d’une économie a été critiquée. Ce qu’il faut, c’est une compréhension plus précise de l’impact global des politiques macroéconomiques, qui tienne compte du travail rémunéré, non rémunéré et non marchand. Les variables économiques standard utilisées par le courant économique dominant ne tiennent pas compte de tous ces éléments.
Les politiques traditionnelles ne tiennent pas compte de l’impact considérable du travail non rémunéré sur le PIB. Selon l’Organisation internationale du travail, on estime à 16,4 milliards le nombre d’heures consacrées chaque jour aux soins non rémunérés. Cela équivaut à 2 milliards de personnes travaillant 8 heures par jour sans rémunération.
La notion de croissance économique est également inadaptée pour évaluer les progrès de bien-être social. Bien que la croissance du PIB puisse être une mesure utile de l’activité économique, la croissance elle-même ne garantit pas des progrès en termes de pauvreté, de santé ou d’emploi. La croissance du PIB peut même aggraver l’état de santé, polluer l’environnement et réduire le temps de loisirs.
De nombreux pays commencent aujourd’hui à donner aux indicateurs de bien-être un rôle central dans l’évaluation de la performance de l’économie. Les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), comme la Nouvelle-Zélande, ont cherché à mesurer le progrès sociétal en termes de bien-être des personnes et des ménages.
L’approche des droits de l’homme est une autre façon de juger les politiques économiques et leurs résultats. Elle diffère de l’approche dominante en économie, qui s’intéresse principalement à la capacité des individus à faire des choix qui maximisent leur satisfaction individuelle, appelée « utilité ».
Si, au contraire, le but de l’économie était d’assurer le respect des droits, nous aurions un ensemble de priorités politiques très différent.
Elles incluraient l’égalité dans le droit aux loisirs, le droit à un niveau de vie décent, ainsi que le droit au logement, à l’éducation et à la santé.
Une approche fondée sur les droits de l’homme
L’approche des droits de l’homme permet une interaction complexe entre les droits individuels, les droits collectifs et l’action collective. Elle considère la politique comme un processus social et politique qui devrait se conformer aux normes des droits de l’homme.
Elle reconnaît que les États peuvent à la fois permettre et refuser la justice sociale. Les individus ont besoin du pouvoir de l’État pour réaliser leurs droits, mais ils ont également besoin d’être protégés contre les abus de pouvoir de l’État.
Le cadre des droits de l’homme va au-delà du PIB ou du revenu lorsqu’il s’agit d’évaluer les résultats économiques. Il s’intéresse à la réalisation des droits économiques et sociaux au fil du temps.
La justice sociale progresse lorsque la jouissance des droits à un niveau de vie suffisant, à l’éducation, à la santé, au travail et à la sécurité sociale, entre autres, s’améliore au fil du temps.
Ces aspects du cadre des droits de l’homme peuvent être utilisés pour évaluer les politiques économiques et leurs résultats.
Nombre de ces aspects des droits de l’homme sont implicites dans les indicateurs de bien-être, mais ne sont pas clairement énoncés. La mesure du bien-être met en évidence les inégalités, se concentre sur les personnes et les résultats au niveau de l’individu et du ménage, et permet une analyse des inégalités. Mais les critères qu’elle utilise ne sont pas bien articulés, en particulier en termes d’égalité des sexes.
L’environnement
L’une des graves lacunes d’une approche qui considère la croissance comme la solution à la crise économique est que la croissance continue a des limites environnementales et des conséquences potentiellement catastrophiques.
La question plus large est de savoir si la croissance économique est durable dans le temps et si elle peut être atteinte de manière durable.
La durabilité fait l’objet d’une certaine attention dans le cadre des droits de l’homme. Par exemple, un environnement propre est nécessaire à la pleine jouissance des droits de l’homme. Mais cette relation doit être mieux comprise, au-delà de la crise environnementale.
L’OCDE a développé une série d’indicateurs pour mesurer le bien-être dans de nombreux pays. Ces indicateurs sont : le revenu et la richesse, le travail et la qualité de l’emploi, le logement, la santé, les connaissances et les compétences, la qualité de l’environnement, le bien-être subjectif, la sécurité, l’équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée, le lien social et l’engagement civique. Les ressources pour le bien-être futur sont le capital naturel, le capital économique, le capital humain et le capital social.
Il s’agit là de tentatives de prise en compte du bien-être, mais elles restent très économistes et axées sur le capital.
Il est nécessaire d’aller au-delà des conséquences négatives de la pollution pour changer radicalement la façon dont le développement est conçu.
L’Équateur, par exemple, utilise le concept de Buen Vivir, qui repose sur les traditions et les valeurs indigènes de la région andine. Il s’écarte des idées occidentales de richesse et de croissance. Il s’agit plutôt d’une harmonie avec soi-même, la communauté et la nature.
Le Buen Vivir s’articule en partie autour des droits, tels que le droit à une bonne vie et les droits de la nature. Le droit à une vie épanouie comprend les droits à la nutrition, à la santé, à l’éducation et à l’eau, et utilise les normes des droits économiques, sociaux et culturels.
Le concept de Buen Vivir présente cependant quelques problèmes, comme son caractère évolutif et les présupposés sexistes des traditions indigènes.
Prochaines étapes
Pour s’attaquer aux racines du désenchantement des populations et éviter une catastrophe écologique, nous devons développer de nouvelles approches en matière de politique économique. Au lieu d’utiliser la croissance comme mesure de la santé d’une économie, il y a d’autres approches à considérer, comme le bien-être, les droits de l’homme et le Buen Vivir.
Chaque approche a ses limites. Mais les faire dialoguer ensemble est un début pour poser la question la plus fondamentale : à quoi sert l’économie ?
Cet article fait partie d’une série d’articles lancés dans le cadre d’un projet mené par le Southern Centre for Inequality studies, en collaboration avec le Centre de recherches pour le développement international et un groupe d’économistes féministes et de climatologues du monde entier.
Radhika Balakrishnan does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Le PIB est un indicateur obsolète pour mesurer la santé de l’économie: il ne tient compte ni de celle des personnes ni de celle de la planète – https://theconversation.com/le-pib-est-un-indicateur-obsolete-pour-mesurer-la-sante-de-leconomie-il-ne-tient-compte-ni-de-celle-des-personnes-ni-de-celle-de-la-planete-242494
