Source: The Conversation – in French – By Meredith Ralston, Professor of Women’s Studies and Political Studies, Mount Saint Vincent University
Comme bien des femmes, j’ai eu le matin du 6 novembre un horrible flash-back sur 2016 alors que je m’étais couché en imaginant qu’Hillary Clinton serait présidente. Je m’étais dit : les Américains ont choisi une personne qualifiée plutôt qu’une vedette de télé-réalité. Et ce n’est que le lendemain aux aurores que la réalité m’est tombée dessus : Trump.
Je m’étais trompée il y a huit ans et je me suis trompée aujourd’hui quant aux chances de la vice-présidente Kamala Harris.
J’espérais que les sondages erraient et que la course serait moins serrée que prévu dans les États clés. J’ai cru que les femmes se mobiliseraient en masse pour protéger leurs droits reproductifs. J’ai même supposé que les femmes blanches voteraient en masse pour Kamala Harris. Que de faux espoirs !
Donald Trump a gagné dans tous les États clés et remporté l’élection présidentielle. Il a même enlevé le vote populaire, qui lui avait échappé en 2016. Ses résultats auprès de presque tous les groupes démographiques sont meilleurs qu’en 2020.
Une course serrée
Dans cette rude bataille, les deux partis sont restés au coude à coude jusqu’aux derniers jours de la campagne, selon les sondages.
Nous avons désormais des réponses aux questions qui se posaient encore. L’Amérique votera-t-elle pour une femme noire ? Non. Kamala Harris réussira-t-elle là où Hillary Clinton a échoué ? Non. Brisera-t-elle le plafond de verre du bureau ovale ? Non.
Que ces questions soient toujours d’actualité en 2024, alors que Harris a mené une campagne disciplinée contre un adversaire aussi imparfait et criminel que Trump, semble révélateur de la misogynie et du racisme qui gangrènent l’Amérique.
Le genre a joué un rôle prépondérant dans cette élection pour plusieurs raisons. D’abord, l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade en juin 2022 a galvanisé les femmes américaines. Le décès de plusieurs d’entre elles – mortes après s’être vu refuser des soins de santé liés à une grossesse ou à une fausse couche — a souligné les conséquences de cet extrémisme antichoix. Enfin, le rejet désinvolte de Donald Trump quant à la violence sexuelle aurait dû donner aux femmes de tous âges une cause commune.
En Iowa, Donald Trump l’a pourtant largement emporté alors qu’un sondage Selzer avait montré que les femmes de 65 ans penchaient à deux contre une pour Kamala Harris.
La fameuse vidéo de 2016 où Donald Trump disait « Attrapez-les par la chatte » est redevenue virale huit ans plus tard. Bien des jeunes qui ignoraient que le candidat ait pu tenir pareil propos ont critiqué quiconque voterait pour un candidat aussi insultant envers les femmes, les filles, les sœurs, les mères.
Et même si les sondages des votants suggéraient qu’une majorité de femmes avaient choisi Harris, cela n’a pas suffi pour faire contrepoids et renverser la tendance.
Attrait chez les hommes
De l’autre côté de l’équation, il y a les hommes, en particulier les jeunes, chez qui l’attrait de Donald Trump s’est renforcé à mesure que l’on exploitait leurs craintes de se voir déclassés par la quête de l’égalité féminine.
Cette tendance est inquiétante. Selon un sondage réalisé en septembre par NBC, les femmes soutiennent les démocrates à 58 % contre 37, tandis que les hommes soutiennent les républicains à 52 % contre 40.
Alors que les jeunes femmes sont devenues plus libérales, les jeunes hommes, eux, sont plus conservateurs, d’après les études, parce qu’ils seraient fâchés d’avoir perdu leur prééminence et de se voir distancés.
Les candidats ont choisi leurs apparitions médiatiques selon ces critères. Donald Trump, par exemple, a fait trois heures avec la vedette des balados, Joe Rogan, très écouté chez les jeunes hommes, et qui l’a ensuite soutenu. Kamala Harris, elle, a plutôt participé au balado « Call Her Daddy » destiné aux femmes de moins de 35 ans.
En fin de compte, Trump l’a emporté et les Américains ont penché pour la « masculinité hégémonique » et sa valorisation d’une virilité stéréotypée, et le rabaissement sans fin et régressif des femmes et des « efféminés ».
L’impact des femmes blanches
La question raciale aura été un autre facteur clé de cette campagne.
Selon les sondages des votants, les femmes blanches sans diplôme supérieur ont massivement voté pour Donald Trump, tandis que celles qui ont fréquenté le collège ou l’université ont voté Kamala Harris.
En octobre, des sondages suggéraient que le soutien des femmes au parti républicain faiblissait, mais la réalité semble plutôt contraire : Kamala Harris n’aurait pas obtenu d’aussi bons résultats auprès des électrices que Joe Biden en 2020.
Il est encore trop tôt pour disposer des données sur le vote des femmes dans les États clés, mais celui-ci ne favorisait sans doute pas Kamala Harris.
Peu avant le vote, les démocrates ont diffusé plusieurs vidéos — dont une narrée par l’actrice Julia Roberts — qui insistaient sur la liberté de vote des femmes, une garantie constitutionnelle. Et donc que ce qui se passe dans l’isoloir demeure dans l’isoloir.
La réaction plutôt éclairante contre ces publicités suggère que bien des hommes croient que leur conjointe doit voter comme eux et que le contraire serait une forme de trahison. Peut-être que la victoire de Donald Trump indique que ce genre de loyauté a toujours cours chez les femmes.
La menace contre la liberté de procréer n’était manifestement pas suffisante pour que les femmes blanches votent à l’opposé de leurs intérêts de race, de classe — ou simplement contre leur mari.
Hommes noirs et latinos
L’autre facteur racial de la campagne aura été la baisse du soutien des hommes afro-américains et latinos aux démocrates. Ces derniers ont davantage voté pour Donald Trump. Quant aux hommes afro-américains, leur soutien à Kamala Harris n’était que de 74 %, selon un sondage du New York Times, alors que 93 % d’entre eux avaient soutenu Obama en 2008 et 90 % pour Biden en 2020.
S’agit-il de sexisme ou de misogynie intériorisée ? Les hommes noirs pouvaient-ils accepter de voter pour une femme noire ?
Le plaidoyer de Barack Obama auprès des hommes noirs signale un problème de sexisme parmi cette cohorte d’électeurs.
Depuis 2016, l’Association américaine de psychologie a créé l’étiquette « trouble du stress électoral » pour qualifier une forme d’anxiété suscitée par les résultats électoraux.
Les Américains viennent d’élire un Donald Trump autoritaire sans garde-fous, sans contre-pouvoirs, mais entouré d’un quarteron de milliardaires, qui tenteront de refaire l’Amérique à son image, et le monde s’apprête à revivre quatre ans de stress postélectoral.
Meredith Ralston a bénéficié du soutien financier du Conseil de recherches en sciences humaines et de l’Office national du film du Canada.
– ref. Victoire de Trump : le genre a joué un rôle prépondérant. Les menaces à la liberté de procréer n’ont pas fait le poids – https://theconversation.com/victoire-de-trump-le-genre-a-joue-un-role-preponderant-les-menaces-a-la-liberte-de-procreer-nont-pas-fait-le-poids-243097
