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Harris face à Trump : une femme pouvait-elle gagner ? Quand le leadership se conjugue au masculin

Harris face à Trump : une femme pouvait-elle gagner ? Quand le leadership se conjugue au masculin

Source: The Conversation – in French – By Lucie Gabriel, Docteure en Sciences de Gestion, spécialisée en Management et Leadership, INSEEC Grande École

Dans un pays en crise et divisé, Donald Trump a incarné un leader dominant et autoritaire, des caractéristiques souvent accolées à la masculinité. Le genre de Kamala Harris a-t-il joué en sa défaveur lors de l’élection présidentielle ?


Donald Trump s’est présenté trois fois comme candidat à la présidentielle des États-Unis. Par deux fois, il a affronté une femme : d’abord Hillary Clinton en 2016, puis Kamala Harris en 2024. Par deux fois, il a gagné contre une femme.

Ce fait n’est ni anodin ni superficiel et pose la question du genre dans la campagne présidentielle états-unienne. Elle a été omniprésente dans le discours de chacun des candidats comme dans le vote des électeurs. Le 5 novembre, le New Yorker titrait « Comment l’élection de 2024 est devenue l’élection genrée » pour parler du gender gap, c’est-à-dire de l’écart de vote entre l’électorat féminin et masculin.

Le fait que le nouveau président des États-Unis ait une forte influence charismatique sur ses électeurs a été souligné dans de nombreuses études depuis 2016. Au-delà des stratégies de campagnes, des ambitions et des questions morales, il semble que Kamala Harris a eu du mal à incarner le même pouvoir d’influence. Le genre est-il un obstacle au charisme en politique ?




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Le charisme au masculin

Au début du XXe siècle, le sociologue Max Weber a décrit le charisme comme une qualité attribuée à un individu « considéré comme extraordinaire et doté de pouvoirs ou de qualités surnaturels, surhumains ou au moins spécifiquement exceptionnels. » Le charisme est un leadership incarné : l’influence du chef est indissociable de sa personne et de l’image qu’il renvoie. Il joue le rôle de symbole communautaire, il représente le « nous » qui agit comme rempart contre le reste du monde. Pour cette raison, le chef charismatique doit susciter l’admiration et la fierté de ceux qui le suivent.

Dans la conception wéberienne, le leader charismatique est un héros qui incarne une force révolutionnaire pour renverser l’ordre établi. Le vocabulaire belliqueux souvent employé par Max Weber pour décrire les qualités de ce chef exclu d’abord implicitement puis explicitement le fait que ces qualités puissent être incarnées par une femme.

Les femmes ont en effet longtemps été exclues de la représentation des chefs charismatiques, en raison de ce que les chercheurs en psychologie sociale Alice Eagly et Steven Karau ont appelé « l’incongruence des rôles ». Selon eux, les comportements attendus par les femmes et les hommes dans une société sont différenciés en fonction de stéréotypes de genre appris dès l’enfance. Ainsi, les femmes sont associées à des qualités d’empathie, de douceur et de considération, à l’opposé de ce qui est attendu du chef charismatique. Au contraire, les rôles sociaux masculins, qui demandent aux hommes d’être forts, autoritaires et dominants, les prédisposent plus naturellement aux rôles de leadership.

La recherche en sociologie semble valider cette hypothèse : parmi les 118 articles sur le sujet publiés dans la principale revue revue scientifique consacrée à l’étude du leadership, The Leadership Quarterly, seuls 8 % des exemples d’individus charismatiques étaient des femmes. Dans les études les plus citées sur le sujet, le charisme est assimilé à un visage aux mâchoires carrées, à la voix grave, à la taille imposante : en somme, à tous les éléments visibles de la masculinité dominante. Est-ce à dire que le genre est un obstacle infranchissable au charisme ?

Le charisme, un objet en évolution ?

Le leader charismatique est la représentation des valeurs du groupe qu’il incarne. Lorsque ces valeurs évoluent, la représentation du leader charismatique évolue également. Or, une étude récente reprenant cinquante ans de recherche sur le leadership dans les organisations montre que, contrairement à l’imaginaire collectif, lorsqu’elles sont en position de pouvoir, les femmes sont globalement évaluées comme plus charismatiques et plus compétentes que les hommes.

De la même façon, dans son essai « He Runs, She Runs : Why Gender Stereotypes Do Not Harm Women Candidates » (« Il se présente, elle se présente : pourquoi les stéréotypes de genre ne nuisent pas aux femmes candidates ») la politologue états-unienne Deborah Jordan Brooks prédit un futur prometteur aux femmes politiques. De fait, le nombre de femmes au Congrès américain a atteint un record en 2022 : 149 élues, soit 27,9 % des représentants.

Deux raisons peuvent expliquer ces résultats : la première est l’évolution des attentes sociales en matière de leadership. Alors que le leader a longtemps été représenté comme un individu dominant et autoritaire, depuis les années 1980 cette représentation évolue vers un nouveau type de leader plus empathique et à l’écoute de ses subordonnés. Pour la psychologue sociale Alice Eagly, « les conceptions contemporaines d’un bon leadership encouragent le travail en équipe et la collaboration et mettent l’accent sur la capacité à responsabiliser, à soutenir et à impliquer les travailleurs ». Elle explique que même si les hommes restent majoritaires en position de pouvoir, dans un monde politique et organisationnel où dominent les stéréotypes de genre, ces changements peuvent constituer un « avantage féminin ».

La seconde raison s’explique par un double standard de compétences masculines et féminines. À compétences égales, il est plus difficile pour une femme d’accéder au même poste à responsabilités qu’un homme. Mais d’un autre côté, les femmes qui accèdent à ces postes sont vues comme plus compétentes que leurs homologues masculins qui ont rencontré moins d’obstacles.

Partant de ce constat, on peut considérer que Kamala Harris, vice-présidente et candidate à l’élection présidentielle, partait sur un pied d’égalité avec Donald Trump : elle aurait donc pu incarner le leadership américain.

Le besoin de héros en contexte de crise

Reste que le leadership est toujours dépendant du contexte dans lequel il naît. Si les représentations du leadership et du charisme tendent à évoluer depuis près de cinquante ans, le contexte international, lui, s’est terni depuis la crise du Covid et la dernière campagne présidentielle. On observe un sentiment de déclassement social et une anxiété grandissante, notamment chez les jeunes hommes américains peu diplômés. Plus touchés par le chômage et moins enclins que leurs parents à atteindre l’indépendance financière au même âge, ce sont eux qui ont constitué la base électorale du parti républicain.

Dans des discours ouvertement misogynes et racistes, Trump dépeint une Amérique apocalyptique, rongée par des ennemis de l’intérieur, tout en promettant que le jour de l’investiture serait un « jour de libération ». Il manie une rhétorique populiste pour incarner l’idéal type du leader charismatique wébérien, un héros révolutionnaire et anticonstitutionnel. Il a également particulièrement marqué la campagne en brandissant le poing, le visage en sang, après une tentative d’assassinat. Dans une période où le futur paraît terrifiant, le leader belliqueux possède une puissance idéalisatrice dans la mesure où il incarne un fantasme de sécurité et de direction, pour le psychologue Kets de Vries.

Par contraste, Kamala Harris a voulu incarner le progrès social, la défense des droits et de la démocratie. Dans le climat de crise actuel, ce choix est apparu décalé.

Son échec à l’élection présidentielle montre que le leader charismatique est surtout un symbole d’une culture et d’une époque. Dans une Amérique en crise, les femmes, perçues comme moins dominantes et fortes que les hommes, peinent à incarner l’image du héros qui est attendu.

Pour autant, l’évolution des attentes sociétales montre une tendance de fond à l’ouverture de ce rôle aux femmes. La défaite de Kamala Harris ne doit pas faire oublier d’autres victoires, comme celle de la très populaire Jacinda Ardern, première ministre néo-zélandaise de 2017 à 2023, ou celles de l’Allemande Angela Merkel, qui a marqué le paysage politique européen pendant près de 20 ans.

Lucie Gabriel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Harris face à Trump : une femme pouvait-elle gagner ? Quand le leadership se conjugue au masculin – https://theconversation.com/harris-face-a-trump-une-femme-pouvait-elle-gagner-quand-le-leadership-se-conjugue-au-masculin-243506

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