Source: The Conversation – in French – By Ardavan Eizadirad, Assistant Professor, Faculty of Education, Wilfrid Laurier University
À Toronto, l’inquiétude croissante concernant la violence dans les transports et certains quartiers est validée par des statistiques alarmantes : les fusillades ont augmenté de 58 % par rapport à l’année précédente. Au cours des six premiers mois de 2024, on a recensé 28 fusillades mortelles, contre 16 en 2023.
À Montréal pendant cette même période, les policiers ont comptabilisé 53 événements, dont 7 meurtres, 9 tentatives de meurtre et 37 décharges impliquant des armes à feu.
À la douleur que nous éprouvons pour les victimes s’ajoute un fait qui donne à réfléchir : l’âge moyen des personnes impliquées dans des actes de violence armée à Toronto est passé de 25 à 20 ans.
Cette tendance reflète une hausse inquiétante des jeunes qui ont des démêlés avec la justice, les arrestations pour usage d’armes à feu ayant grimpé de 161 % chez les jeunes au cours des deux dernières années. Le nombre de jeunes inculpés pour des crimes violents tels que des échanges de coups de feu en plein jour ou des vols de voitures a également augmenté.
Beaucoup de ces jeunes sont issus de milieux vulnérables, et certains sont coincés dans des cycles de violence, de crimes opportunistes et de fusillades de représailles motivées par des politiques de quartiers. Il est urgent de réévaluer la manière dont nous abordons l’escalade de la violence juvénile.
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Lutter contre la violence
Le débat sur la façon de combattre la criminalité et la violence s’articule généralement autour de deux visions.
Les approches traditionnelles mettent l’accent sur les mesures punitives, avec une répression de la criminalité semblable à celle que l’on pratique aux États-Unis. D’autres préconisent davantage de souplesse afin de lutter contre les causes de la violence, en examinant notamment les facteurs qui poussent vers la criminalité.
Des études récentes indiquent toutefois qu’il existe une troisième voie : une stratégie de santé publique qui s’attaque aux causes profondes de la violence à l’aide d’interventions fondées sur des données probantes.
La violence a un impact réel sur la vie et l’économie au Canada. Le coût moyen pour la garde d’un jeune est d’environ 1 444 dollars par jour. Il y a également des coûts associés à la rémission des victimes de violence et à l’incarcération d’une personne. Avec un coût d’environ 6 millions de dollars par homicide, en dépenses directes et indirectes, la violence armée coûte des milliards de dollars aux Canadiens.
Compte tenu des coûts importants liés à la détention et à la lutte contre la criminalité, une troisième option pourrait être bénéfique pour tout le monde.
Une approche de la santé publique fondée sur les données probantes
Les stratégies de santé publique guidées par les données et faisant intervenir de multiples parties prenantes se sont avérées efficaces pour réduire la violence.
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À la base, il s’agit de lutter contre la criminalité de manière plus intelligente, et non plus dure et musclée. On choisit d’allouer des fonds et des ressources en tenant compte du contexte, des circonstances et des besoins particuliers des collectivités.
Des villes comme Glasgow, Medellín, Boston et New York observent une diminution importante de la criminalité grâce à cette approche. On a recours à des données pour déterminer les facteurs de risque, on applique des mesures d’interventions ciblées et on instaure des stratégies préventives afin de réduire la pauvreté et le chômage et d’améliorer l’accès à des services sociaux adaptés à la culture et axés sur la guérison.
Cette approche n’est ni anti-policière, ni laxiste à l’égard de la criminalité.
En donnant la priorité à la prévention grâce à des interventions ciblées et à un soutien communautaire, les villes canadiennes peuvent s’orienter vers la création de collectivités plus sûres et dynamiques, tout en faisant un meilleur usage de l’argent des contribuables.
Cette stratégie vise non seulement à réduire la criminalité, mais aussi à s’attaquer aux déterminants sociaux qui alimentent la violence, pour le plus grand bénéfice de tous les Canadiens.
Pas contre la police
L’approche fondée sur la santé publique prévoit que la police, les juges et d’autres membres du système judiciaire collaborent avec des organismes communautaires, des citoyens et des chercheurs qui font office d’agents de liaison.
Cette approche collaborative repose sur le partage des données et l’orientation vers divers services. Le Florida Pre-Arrest Diversion Program (programme de détournement avant arrestation) et le Toronto Police 9-1-1 Crisis Call Diversion Pilot Program (programme pilote de détournement des appels de crise), auquel on a mis fin, en sont de parfaits exemples.
Le programme de prévention des arrestations de Floride permet d’éviter l’arrestation de certaines personnes et de leur proposer des services de soutien adaptés au lieu d’une incarcération. Cette initiative est parvenue à réduire les cas de récidive, à minimiser le nombre de casiers judiciaires et à renforcer la confiance de la collectivité en privilégiant la réinsertion plutôt que la punition.
À Toronto, le programme pilote détournait les appels au 911 liés à la santé mentale vers des professionnels formés à cet effet. Il visait à réduire les interventions policières dans les crises non criminelles. Il a permis d’améliorer la réponse aux crises, de réduire la pression sur les ressources policières et d’accroître la sécurité des personnes en crise tout en leur offrant du soutien.
La formation et le mentorat de personnes dont la vie a été marquée par l’incarcération, les homicides ou la violence sont essentiels à la réussite de ces programmes. Celles-ci sont respectées par leurs pairs issus de collectivités vulnérables, ce qui leur permet d’évoluer dans ces espaces en toute confiance, augmentant la probabilité qu’on les écoute.
On offre une formation de ce type à l’Université de Chicago avec la Community Violence Intervention Leadership Academy, une première initiative pour former des responsables de l’intervention contre la violence dans les collectivités partout aux États-Unis. Les diplômés sont formés pour mettre en œuvre des stratégies qui peuvent réduire jusqu’à 50 % la violence dans les collectivités touchées.
Savoir changer de cap
Les institutions doivent observer les effets des différentes stratégies et, si les données montrent qu’elles ne fonctionnent pas, changer de cap et en essayer de nouvelles. Les militants communautaires et les travailleurs de première ligne continuent de réclamer des pratiques tenant compte des traumatismes et axées sur la guérison, ainsi que des solutions fondées sur les expériences vécues, avec des approches sensibles aux valeurs culturelles, en particulier pour les Noirs et les Autochtones, surreprésentés dans le système judiciaire.
En septembre 2023, les États-Unis ont mis en place un bureau de prévention de la violence armée. Bien qu’un bureau du même genre ait été créé à Toronto dans le cadre de la stratégie décennale SafeTO, des bureaux à l’échelle provinciale et nationale sont nécessaires pour aider les institutions à travailler intelligemment et à partager les données entre elles.
Meilleure utilisation des fonds = réduction de la violence
Pour un changement durable, nous devons mobiliser les personnes et les collectivités exposées à la criminalité en fonction des facteurs de risques auxquels elles sont confrontées. Les principaux facteurs comprennent un accès limité aux débouchés économiques, une instabilité familiale et le fait de vivre dans un quartier défavorisé. En l’absence d’interventions visant à réduire ces risques, les jeunes et les adultes vulnérables sont plus susceptibles d’adopter un comportement criminel ou de récidiver.
La prise en charge qui tient compte des traumatismes est une composante essentielle de la prévention de la violence. De nombreux jeunes et jeunes adultes impliqués dans des crimes violents ont vécu de graves traumatismes, qui sont souvent reliés à une exposition à la violence, à un environnement familial instable et à une pauvreté intergénérationnelle. Les approches tenant compte des traumatismes, qui donnent la priorité à la guérison, s’attaquent aux causes profondes des problèmes émotionnels et comportementaux.
En intégrant cette démarche à des programmes communautaires tels que ceux proposés par la Youth Association for Academics, Athletics, and Character Education et Think 2wice à Toronto dans le cadre de TO Wards Peace, nous pouvons répondre de manière plus holistique aux besoins des jeunes, avec à la clé de meilleurs choix et mécanismes d’adaptation.
Il est temps d’investir dans des solutions à long terme, reposant sur des données probantes, qui soutiennent les groupes et les collectivités les plus exposés en allouant de l’argent et des ressources de manière judicieuse. Cette approche permet de savoir où et combien investir, avec quel type de ressources et, surtout, quels moyens sont efficaces pour avoir une réelle incidence.
Ardavan Eizadirad est financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Il est affilié à la Youth Association for Academics, Athletics, and Character Education (YAAACE).
– ref. Comment enrayer la flambée de violence chez les jeunes ? – https://theconversation.com/comment-enrayer-la-flambee-de-violence-chez-les-jeunes-243651
