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Être maire en 2024 : deux études pour comprendre leurs difficultés

Être maire en 2024 : deux études pour comprendre leurs difficultés

Source: Universities – Science Po in French

Manque de reconnaissance de l’État, réduction des moyens, niveau d’exigences des citoyens difficile à satisfaire… À l’heure où s’ouvre le 106e congrès de l’Association des maires de France et des présidents d’intercommunalité (AMF), le dialogue entre État et collectivités territoriales semble prendre des allures de rupture et la fonction de maire épuiser les élus. Deux laboratoires de recherche de Sciences Po viennent de publier deux enquêtes sur les maires : le CEVIPOF (centre de recherches politiques) et le CSO (centre de sociologie des organisations).

Pourquoi les maires sont-ils sous pression ?

Résumé des éléments essentiels de l’enquête “Les maires sous pression budgétaire face à un État centralisateur” conduite en 2023 et publiée en 2024 par Martial Foucault, chercheur au CEVIPOF.

  1. Réduction des dépenses publiques : les collectivités devraient supporter entre 5 et 11 milliards d’euros des économies prévues par le Premier ministre Michel Barnier alors que leur déficit public moyen est 
    dix fois moindre que celui de l’État (0,31 % vs. 3,25 % rapporté au PIB).
  2. Dégradation des relations entre les maires et l’État : 45 % des maires estiment ne pas être reconnus par l’État (+ 17 points depuis 2020).
  3. Reconnaissance des citoyens : 62 % des maires jugent que leurs citoyens reconnaissent leurs actions, même si 72 % estiment le niveau d’exigence trop élevé.
  4. Dépenses publiques locales : elles représentent 20 % des dépenses publiques en France, avec des collectivités locales assurant 60 % de l’investissement public.
  5. Insatisfaction des maires concernant leurs indemnités : 48 % des maires jugent leurs indemnités insuffisantes (contre 25 % en 2020).
  6. Impact personnel du mandat de maire : 35 % des maires ont déclaré que leur mandat avait un impact négatif sur leur vie personnelle (contre 19 % en début de mandat en 2020).

Engagés, débordés, malmenés : quels effets sur la santé ? 

Les conséquences des mandats pour la santé des élus sont méconnues, pourtant, la santé des élus n’est pas un sujet mineur. En effet, ne faut-il pas être en bonne santé et tenir la forme pour exercer pleinement un mandat réputé exigeant ? Dès lors, comment les maires eux-mêmes vivent-ils les interactions entre santé et activités d’élu ? Peut-on parler de fatigue des maires, et dans quel sens : celui d’une simple métaphore, celui d’un épuisement physique et/ou celui d’une lassitude mentale ? Et comment les maires font face à ces enjeux de santé, à ces enjeux pour leur santé ?

Pour étudier ces questions, une enquête a été réalisée par Didier Demazière, sociologue, directeur de recherche au CNRS et au Centre de sociologie des organisations, avec Jérôme Pélisse, sociologue, professeur des universités à Sciences Po Paris et chercheur au Centre de sociologie des organisations. 

Voici les principaux enseignements :

  1. La charge de travail des maires se caractérise par des durées hebdomadaires variables mais un poids partagé des horaires atypiques, la fonction de maire impliquant notamment des activités régulières en soirée ou le samedi matin, et plus occasionnellement sur l’ensemble du weekend. Cette disponibilité pour le mandat a pour contrepartie un manque de disponibilité pour les proches.
  2. L’engagement des maires dans leur mandat est soutenu par des appréciations positives et largement partagées, comme le sentiment de faire quelque chose d’utile pour les autres, la fierté du travail bien fait ou le fait de réaliser et apprendre des choses nouvelles.
  3. Les multiples activités réalisées dans le cadre du mandat sont valorisées et considérées comme intéressantes, mais elles peuvent aussi être des sources de pénibilité. Cela traduit le fait que la fonction de maire est traversée par une tension majeure entre contraintes ou exigences du mandat d’une part, et engagement et mobilisation dans le mandat, d’autre part.
  4. Cette tension prend des formes multiples. Cela explique que les maires ont des réponses contrastées sur le fait d’avoir envisagé de démissionner au cours de leur mandat : 6 % disent l’avoir envisagé souvent, 39 % quelques fois, et 52 % jamais. Plus la taille de la commune diminue, plus la démission est envisagée. C’est le cas aussi pour les maires qui ont des charges familiales ou qui ont un emploi parallèle à leur mandat.
  5. Les maires estiment, de manière massive (83 %), que leur mandat est usant pour la santé, ce qui n’est pas étonnant au regard des engagement consentis et des débordements temporels du mandat.
  6. Cette usure se traduit par la déclaration de troubles du sommeil, de coups de fatigue ou de moments de lassitude, auxquels très peu de maires échappent, et qui sont des états permanents pour un quart à un tiers des maires.
  7. Les événements à la source de cette usure pour la santé sont multiples, mais ils ont en commun de placer le maire en première ligne. Cela traduit la forte personnalisation de la fonction, surtout dans les petites communes dont les maires sont plus nombreux à déclarer des moments de lassitude.
  8. L’exercice du mandat de maire expose à des mécanismes générateurs de charge mentale ou de stress : être sous pression, devoir penser à trop de choses à la fois, avoir une action peu efficace, ne pas réussir à résoudre certains problèmes, devoir cacher ses émotions. Ces expériences, vécues par la quasi totalité des maires, sont typiques de conditions de travail comportant des risques psychosociaux.
  9. La charge mentale est une composante importante de l’expérience des mandats. Pour de nombreux maires, elle est une dimension évidente de leur expérience. Bien souvent, les maires sont renvoyés à eux-mêmes pour gérer cette charge mentale, la supporter, ou s’en accommoder, parfois jusqu’au trop-plein. Pourtant, elle est peu partagée et reste un tabou, car en parler peut compromettre la légitimité du maire ou sa capacité à bien exercer sa fonction. 

MIL OSI