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Bienvenue à Androula Michael, chercheuse en résidence avec le musée Picasso de Paris

Bienvenue à Androula Michael, chercheuse en résidence avec le musée Picasso de Paris

Source: Universities – Science Po in French

Au-delà du travail sur Picasso, quels sont les autres projets sur lesquels vous allez travailler dans le cadre de votre résidence au CERI ?

L’autre projet que je développe actuellement touche à la question de l’esclavage colonial et à ses héritages contemporains dans les musées et les arts. Il s’agit d’un travail de recherche initié avec deux autres collègues (Anne-Claire Faucquez de l’université Paris 8 et Renée Gosson, de Bucknell University en Pensylvanie).

Cette recherche se situe dans le sillage de plusieurs travaux antérieurs qui mettent l’accent sur la difficulté qu’il y a à représenter l’esclavage sans trahir cette mémoire douloureuse. Publications et colloques se sont multipliés ces dernières années, depuis le colloque international « Exposer l’esclavage – Méthodologies et pratiques » (Musée du quai Branly, 11-13 mai 2011). Treize ans après ce colloque international, au milieu de la mobilisation internationale menée par le mouvement Black Lives Matter, de l’explosion des protestations mondiales contre les brutalités policières racistes, de la profanation des statues et des monuments symbolisant le racisme, et des récents appels à la décolonisation des musées, la série de conférences que nous avons organisée avaient comme but d’examiner le chemin parcouru par les musées sur la question de l’exposition et de la représentation de la traite coloniale et de l’esclavage dans les institutions européennes.

La recherche a essentiellement porté sur l’espace européen jusqu’à présent. L’organisation de plusieurs colloques et journées d’études a abouti à une publication en cours chez Liverpool University Press. Une bourse à la mobilité par la Terra Foundation for American Art, ainsi qu’un soutien ponctuel de mobilité par la Maison européenne des Sciences de l’Homme et de la Société (MESHS), m’ont permis de commencer, en 2023, une cartographie des musées nord-américains. Cette première connaissance du terrain demande maintenant à être consolidée et approfondie avant d’étendre l’aire géographique du projet à l’Amérique latine, qui concernera pour commencer trois pays, les mêmes que ceux évoqués précédemment – à savoir le Brésil, le Mexique et la Colombie.

Le but de cette recherche, divisée pour l’instant en aires géographiques distinctes afin d’en faciliter l’étude, consistera en un travail comparatif des pratiques muséales avec un accent particulier mis sur les travaux d’artistes contemporains. Ceci dans un contexte de réévaluation, par de nombreux musées, de leur positionnement institutionnel quant à la décolonisation de leurs pratiques muséographiques et la mise en récit de l’histoire nationale.

À partir d’une première cartographie et d’un travail comparatif préliminaire sur les pratiques muséales en rapport avec l’écriture de l’histoire de l’esclavage colonial, il s’agirait de réfléchir aux modalités de médiation scientifique et culturelle dans le but d’informer les citoyennes et les citoyens et de sensibiliser le jeune public. Car il est évident que toute muséographie véhicule un récit à travers la mise à disposition des objets, l’organisation des salles, l’écriture des textes et des cartels, le catalogue qui accompagne les expositions. Ainsi, le Legacy Museum, fondé en 2018 par Equal Justice Initiative à Montgomery en Alabama, prend le parti explicite de relier l’histoire de l’esclavage colonial à l’histoire récente des États-Unis et à l’incarcération de masse des afro-descendants. Cela se fait à travers une muséographie qui fait un usage très judicieux des documents historiques et des propositions artistiques.

Nous examinerons donc la façon dont les productions artistiques peuvent avoir un rôle à jouer dans la médiation et la compréhension des sujets complexes qui ont trait à l’histoire. En réécrivant l’histoire dans leurs œuvres, tout en montrant les liens que cette tragédie continue à entretenir avec notre modernité, les artistes jouent un rôle de médiateur entre cette mémoire et les nouvelles générations.

Fred Wilson a été un artiste pionnier en soulevant ces questions dès 1992, avec sa proposition artistique Mining the Museum, qui consistait en un nouvel agencement des objets présentés dans le musée de la Maryland Historical Society. Par des confrontations inattendues d’objets muséaux (les chaînes et le luxueux service d’argenterie, les chaises et le poteau de fouet), avec des œuvres d’art contemporaines, Wilson remettait en question le modèle occidental du musée, tout en révélant les silences de l’histoire.

En tant qu’historienne de l’art contemporain et commissaire d’exposition, j’ai eu l’occasion de travailler avec beaucoup d’artistes, ce qui m’a permis d’approfondir certains sujets liés à la question de l’œuvre d’art comme moyen de transmission par le sensible des contenus plus difficiles à appréhender uniquement par des textes.

MIL OSI