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En Nouvelle-Calédonie, les radicaux s’imposent dans le camp indépendantiste : le dialogue pourra-t-il reprendre ?

En Nouvelle-Calédonie, les radicaux s’imposent dans le camp indépendantiste : le dialogue pourra-t-il reprendre ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Pantz Pierre-Christophe, Chercheur associé à l’Université de la Nouvelle-Calédonie (UNC), Université de Nouvelle Calédonie

Six mois après le début des émeutes en Nouvelle-Calédonie, le parlement français a adopté une loi autorisant le report des élections provinciales – avec une limite fixée au 30 novembre 2025. D’ici là, peut-on imaginer une reprise du dialogue, aujourd’hui rompu, entre indépendantistes et non-indépendantistes ? L’évolution de la mouvance indépendantiste, en pleine recomposition, sera certainement déterminante. Nombre de cadres dirigeants historiques sont désormais contestés par de jeunes militants radicaux et une recomposition est en cours.


Les émeutes initiées le 13 mai 2024 ont provoqué une crise sociale, économique, et un bouleversement politique majeur en Nouvelle-Calédonie. Les cadres politiques indépendantistes ont été largement dépassés par des mouvements et des émeutes menées par des jeunes, porteurs de messages plus radicaux.

Le soulèvement insurrectionnel a contribué à scinder le camp indépendantiste entre deux grandes tendances : les partisans « accordistes » (la plupart sont élus et souhaitent participer aux discussions pour aboutir à une solution institutionnelle pérenne) et les « révolutionnaires » (représentés par la Cellule de Coordination des Actions de Terrain ou CCAT). Ces derniers exigent une indépendance rapide et sans concessions, remettant en cause la légitimité des accords précédents et des élus « accordistes ».




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Face à ces deux lignes indépendantistes, les non-indépendantistes sont également divisés (schématiquement entre loyalistes et autonomistes) sur les modalités du maintien de la Nouvelle-Calédonie au sein de la République française (fédéralisme, autonomie élargie, hyperprovincialisation) mais tous s’accordent sur la nécessité d’élargir le corps électoral.

Si la loi organique du 15 novembre 2024 vise à renouer les fils du dialogue entre indépendantistes, non-indépendantistes et État, rompus depuis la contestation du troisième référendum d’autodétermination (12 décembre 2021), la recomposition politique au sein du camp indépendantiste complexifie l’issue des négociations. Dans ce contexte, qui aura vu l’émergence de nouveaux acteurs politiques, la question du renouvellement des cadres indépendantistes se pose avec acuité.

Avant la crise, un paysage politique déjà cristallisé

Dès l’élection provinciale de 2019, l’analyse du paysage politique néo-calédonien a révélé un manque de renouvellement, caractérisé par une classe politique vieillissante et un système verrouillé, avec une jeunesse et des femmes sont profondément marginalisés. Les mêmes figures ont dominé la scène politique pendant de nombreuses années, occupant des postes clés au sein des institutions et des partis.

Dans l’archipel, 30 % de la population a moins de 20 ans et il existe un fort taux de chômage chez les jeunes. La baisse régulière du taux de participation de ces derniers aux élections provinciales depuis 2004 témoigne de leur désintérêt croissant pour la politique institutionnelle.

Malgré l’introduction d’une loi sur la parité en 2000, les femmes restent sous-représentées dans les organes exécutifs et décisionnels suscitant régulièrement des critiques de la part de collectifs féministes, qui dénoncent un « système politique calédonien discriminatoire et sexiste ».

Or la stratégie assumée des indépendantistes a été de maintenir les « anciens » au pouvoir jusqu’à la fin de l’Accord de Nouméa afin de préserver la « mémoire des Accords ». Ainsi, les mêmes figures (Paul Néaoutyine, 73 ans, signataire de l’Accord de Nouméa, président de la Province Nord depuis 1999 ; Jacques Lalié, 69 ans, président de la province des Îles ; Louis Mapou, 66 ans, président du gouvernement ; Roch Wamytan, signataire et président du Congrès entre 2019 et 2024) ont dominé la scène politique depuis des décennies. Ce choix a bridé l’émergence de nouveaux acteurs politiques et de nouvelles idées. Il a contribué à un sentiment de déconnexion de la jeunesse calédonienne vis-à-vis des responsables politiques.

L’impasse politique persistante et le manque de renouvellement, à l’origine de cette crise ?

Si l’adoption de la réforme visant à élargir le corps électoral provincial par le Parlement est considérée comme l’élément déclencheur des émeutes du printemps, la sclérose ethnique, genrée et géographique du rapport de force électoral depuis plus de quarante ans a constitué un terrain fertile. Ceci, d’autant que le « moment révolutionnaire » promis par les « anciens » aux termes de l’Accord de Matignon (1988) puis de Nouméa (1998) n’a jamais abouti.

La rupture du dialogue et l’irruption de la violence se sont accompagnées par la radicalisation des positions de certaines bases militantes et par l’émergence de revendications « dégagistes » face à un système politique verrouillé.

Entre défiance et légitimité des élus, une difficile équation pour la sortie de crise

À l’orée d’une année 2025 déterminante sur le plan politique, la Nouvelle-Calédonie semble à la croisée des chemins. Alors que les discussions institutionnelles achoppent depuis plus de trois ans, les élus indépendantistes sont confrontés à un double défi : s’accorder pour faire émerger une solution institutionnelle pérenne, et, dans le même temps, embarquer les plus radicaux qui refusent la moindre concession.

Pourtant, l’évolution récente au sein de la mouvance indépendantiste montre la montée en puissance des plus radicaux. Ainsi, on peut citer l’intégration de plusieurs partis au sein du FLNKS et la présidence confiée au leader de la CCAT Christian Tein. Face à cette éruption radicale au sein du FLNKS, deux piliers (sur 4 initialement), plutôt modérés, se sont retirés du bureau politique : l’Union progressiste en Mélanésie (UPM) et le Parti de libération kanak (Palika), fragilisant la sacro-sainte unité du camp indépendantiste.

Le remplacement de figures emblématiques est également symptomatique : le président du Congrès (Roch Wamytan) et celui de l’Union Calédonienne (Daniel Goa) ont été remplacés respectivement par Veylma Falaeo (42 ans) et par Emmanuel Tjibaou (48 ans). Le fils du leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou, assassiné en 1989, a été élu en juillet sur une ligne modérée mais semble désormais prêt à embrasser une ligne plus dure.

Le député Emmanuel Tjibaou invité de Médiapart le 1er octobre 2024.

Un dialogue bloqué

À l’heure actuelle, indépendantistes et non-indépendantistes tentent de jeter l’anathème sur l’autre camp, en critiquant sa légitimité à négocier (ou à ne pas négocier). Cette disqualification mutuelle entrave la reprise du dialogue et la perspective d’un nouvel accord, le FLNKS estimant être « le seul interlocuteur portant la voix du peuple kanak ».

Le camp non-indépendantiste a partiellement réussi à se renouveler (les « signataires » de l’accord de Nouméa tels que Jacques Lafleur, Pierre Frogier ou encore Simon Loueckhote ont été progressivement remplacés par une nouvelle génération politique avec Nicolas Metzdorf, (36 ans, député), et Sonia Backès (48 ans, présidente de la province Sud).

Le camp indépendantiste, pour sa part, s’est brutalement fissuré et a entamé sa recomposition. Quand cette dernière s’achèvera-t-elle ? Quelles positions seront adoptées ? L’année 2025, marquée par la reprise des discussions institutionnelles et par les élections provinciales, sera un test, et un moment crucial pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie.

Pantz Pierre-Christophe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En Nouvelle-Calédonie, les radicaux s’imposent dans le camp indépendantiste : le dialogue pourra-t-il reprendre ? – https://theconversation.com/en-nouvelle-caledonie-les-radicaux-simposent-dans-le-camp-independantiste-le-dialogue-pourra-t-il-reprendre-244531

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