Source: The Conversation – France (in French) – By Flavia Fabiano, Chercheuse en marchés internationaux des produits agricoles et alimentaires, Cirad
La sécurité alimentaire a longtemps été abordée sous le prisme du volume : comment produire assez pour nourrir toute la planète ? Aujourd’hui, la notion de système alimentaire nous permet d’appréhender plus finement les enjeux de sécurité alimentaire, en tenant compte de toute la chaîne de production, des contextes socioéconomiques dans lesquels elle s’inscrit, et les défis nutritionnels et environnementaux associés.
La colère des agriculteurs gronde à nouveau depuis plusieurs jours, autour de l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur. En Europe, les politiques agricoles et alimentaires sont en effet loin de faire l’unanimité : alors que les agriculteurs peinent à vivre de leur travail, un nombre croissant de personnes n’ont pas accès à une alimentation saine et variée et de nombreux citoyens et collectifs dénoncent des réformes environnementales trop lentes et trop insuffisantes.
Mais cette situation n’est pas propre au vieux continent : de nombreux pays des hémisphères nord et sud rencontrent des contradictions similaires, qui reflètent les enjeux qui entourent et dépassent largement l’alimentation… et la nécessité de mobiliser de nouvelles approches pour renouveler le regard que nous posons sur elle. Pour cela, la notion de système alimentaire vient aujourd’hui enrichir celle de sécurité alimentaire.
Qu’est-ce qu’un système alimentaire ?
Le système alimentaire rassemble tous les acteurs et activités impliqués dans la fourniture d’aliments : la production, le transport, la transformation, la distribution, et la consommation des produits alimentaires. Autrement dit, « de la fourche à la fourchette ».
Ces acteurs et activités sont au cœur d’un système dont les transformations sont influencées par des facteurs exogènes, tels que le prix de l’énergie et les changements des modes de vie, et des facteurs endogènes comme les politiques agricoles et la dégradation des sols.
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Ils sont évalués au regard de leur capacité à produire de la nourriture pour assurer la sécurité alimentaire, mais aussi des impacts qu’ils produisent sur l’environnement et la société (santé humaine et animale, inégalités), leur capacité à soutenir le développement économique ou à préserver les écosystèmes. Cette perspective systémique montre qu’au-delà d’un rôle purement nourricier, l’agriculture joue également un rôle social, économique, environnemental et culturel.
Elle permet aussi d’aborder des problèmes complexes de manière transversale et multidisciplinaire : les causes de la malnutrition ne se trouvent en effet pas uniquement dans une production insuffisante (domaine des sciences agronomiques), mais aussi dans les environnements et les comportements de consommation (domaine des sciences sociales) ou dans les perturbations écologiques (sciences de l’environnement).
Généalogie d’un concept
Cette idée de système alimentaire s’est affirmée comme un concept privilégié dans les enceintes scientifiques et l’interface science-politique, créées autour de l’enjeu de sécurité alimentaire aux Nations unies. La première définition de la sécurité alimentaire, formulée en 1974, est empreinte du cauchemar de ne pas pouvoir nourrir une population en forte croissance et de ne pas pouvoir garantir des prix stables.
Elle accompagne une transformation profonde de l’agriculture, centrée sur l’augmentation de la production et sur l’essor des échanges internationaux. Cette définition s’enrichira en 1996, notamment grâce aux travaux de nutritionnistes et d’économistes. Accès, qualité, stabilité pour tous et respect des préférences alimentaires de tous sont alors affirmés comme des enjeux majeurs.
Le concept de système alimentaire émerge alors, pour mettre l’accent sur la nécessaire articulation entre l’agriculture et l’alimentation, alors que la majorité de la population mondiale est en passe de devenir urbaine et que les liens se distendent entre mondes paysans et urbains.
Agriculture, environnement et nutrition
Ce cadre analytique est mis sur le devant de la scène à partir des années 2010, et rencontre un grand succès pour plusieurs raisons. Il fait écho au concept de développement durable, qui intègre les contraintes environnementales et sociales à l’économie, puis aux nombreuses questions qui secouent le monde agricole à la suite des émeutes dites de la faim en 2008.
Cette notion de système alimentaire tombe à point nommé pour appréhender les liens controversés que l’agriculture entretient avec l’environnement, qu’il s’agisse du climat, de la biodiversité ou de la désertification. Elle offre ainsi la possibilité de porter un regard sur les externalités négatives de l’agriculture, superbement ignorées jusqu’alors. Il en va de même des questions nutritionnelles avec l’explosion de la prévalence des pathologies liées à l’obésité.
La notion de système alimentaire s’impose alors dans les instances des Nations unies pour comprendre toute la complexité des enjeux liés à la sécurité alimentaire, d’abord avec le rapport du panel d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition (2017) puis avec un sommet organisé par le Secrétariat général des Nations unies autour des systèmes alimentaires durables (2021) là aussi.
Une autre approche pour la coopération internationale
Dans le monde de la recherche, nous mobilisons au Cirad et avec nos partenaires l’idée de systèmes alimentaires pour aborder les questions de sécurité alimentaire et de développement durable et agricole dans les pays du Sud.
Le projet Food System Assessment offre un exemple de la manière dont ce concept peut être utilisé pour concevoir des programmes de coopération au développement de façon plus globale. Le Cirad, la FAO, l’Union européenne et des équipes d’experts nationaux ont ainsi conjointement mené des diagnostics des systèmes alimentaires dans 50 pays entre 2021 et 2023, en s’appuyant sur des ateliers multiacteurs et un travail documentaire.
En a résulté une vision partagée des principaux enjeux de durabilité des systèmes alimentaires, mettant en lumière la transversalité et la multidimensionnalité des défis à relever aux échelles nationale et infranationale.
Penchons-nous sur différents exemples de problèmes rencontrés dans des pays des sud : le prisme du « système alimentaire » nous permet d’appréhender dans toute leur complexité les enjeux locaux.
Au Népal et au Bhutan, souveraineté alimentaire, migration et genre
Au Népal et au Bhutan, la faible attractivité du milieu rural menace aujourd’hui la souveraineté alimentaire. Des exploitations très petites (souvent de moins de 5 hectares) et non irriguées sont disséminées sur un territoire accidenté et très enclavé.
Les jeunes hommes, principalement, quittent les campagnes dans l’espoir de trouver un travail plus rémunérateur à la capitale, dans les pays voisins comme l’Inde ou la Chine, voire tentent leur chance plus loin encore, en Australie. Les femmes se retrouvent seules à la tête des exploitations, confrontées à un déficit de main-d’œuvre qui pénalise la productivité agricole. Du fait de leur genre, leur accès aux servies est en outre limité, ce qui freine leur autonomie dans la gestion de leur activité.
Les problèmes de malnutrition au Népal et de dépendance alimentaire qu’affrontent ces deux pays pour fournir une alimentation saine et variée à leurs populations doivent être analysés à l’aune de leurs spécificités géographiques et des inégalités de genre.
Au Mali, les contradictions du bois énergie
Autre exemple au Mali, où par manque d’alternatives abordables, la majorité des ménages et des centaines d’unités de transformation alimentaire (boulangeries, huileries) dépendent du bois d’énergie.
À court terme, cela représente un avantage économique certain : les produits alimentaires transformés sont accessibles au plus grand nombre du fait des faibles coûts de production des unités de transformation.
Mais la dépendance au bois d’énergie entraîne une déforestation rapide, de 32 millions d’hectares de bois en 1995 à 17 millions en 2020, une pression croissante sur certaines ressources comme le karité, une baisse de la fertilité des sols et de la productivité, mais aussi des problèmes de santé publique dus aux fumées.
La durabilité du système alimentaire malien et la lutte contre l’insécurité alimentaire apparaissent ainsi étroitement liées à celui du secteur énergétique. Les énergies renouvelables (coproduits, énergie solaire, agroforesterie) ont été identifiées par les acteurs comme des pistes pour relever ces défis.
En Afrique du Sud, l’accès aux services de base
En Afrique du Sud, les inégalités et la pauvreté monétaire sont des causes structurelles de la malnutrition. En ville, un régime alimentaire sain est beaucoup plus onéreux qu’un régime alimentaire constitué de produits transformés riches en gras et sucrés. Ce phénomène s’explique par une forte concentration économique des acteurs du système alimentaire.
De plus, 60 % des enfants vivent dans des ménages considérés comme multi-dimensionnellement pauvres, notamment sans accès à l’eau potable, à l’assainissement ou à la santé. Ces privations rendent difficiles le stockage et la préparation des repas, ainsi que la gestion des déchets et soumettent les enfants à des risques de maladies liées à l’alimentation.
Alors que la production agricole est abondante et variée, réduire la malnutrition implique en Afrique du Sud de mobiliser avant tout des leviers socio-économiques.
Hélène David-Benz a reçu des financements de l’Union européenne
Isabelle Vagneron a reçu des financements de l’Union européenne.
Ninon Sirdey a reçu des financements de l’Union européenne.
Flavia Fabiano et Patrick Caron ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Mieux nourrir ne signifie pas produire plus : comment repenser la sécurité alimentaire ? – https://theconversation.com/mieux-nourrir-ne-signifie-pas-produire-plus-comment-repenser-la-securite-alimentaire-243768
