Source: The Conversation – in French – By Mathieu Obertelli, Doctorant en immobilier d’entreprise, Université Paris Dauphine – PSL
Et si les entreprises considéraient la mobilité dans le choix d’un bien immobilier ? Souvent occultée, la qualité des trajets domicile travail est pourtant essentielle dans le quotidien des salariés.
Pour une entreprise, l’immobilier représente le deuxième poste de dépenses après la masse salariale. Dans un environnement en eaux troubles où l’activité macroéconomique est stagnante et le télétravail plonge les entreprises un peu plus dans le doute quant à leur stratégie immobilière, il existe un cap à suivre.
Dans notre étude « Parcours urbains », nous montrons toute l’importance de la mobilité pendulaire, qui peut sensiblement améliorer la qualité de vie au travail pour les salariés qui se rendent au bureau. Ces résultats suggèrent aux entreprises de baser leur réflexion stratégique de localisation sur des outils décisionnels tels que les diagnostics territoriaux et l’étude du temps de transport des travailleurs.
Une variable clé dans le recrutement des entreprises
La mobilité représente un motif à part entière de frein à l’emploi. Ce constat interpelle, d’autant plus que le trajet médian domicile-travail des habitants des ruralités françaises a augmenté de 50 % en vingt ans. Pour les emplois de bureaux, principalement localisés au sein des métropoles, il est tentant de penser qu’au regard des divers modes de transport possibles, la mobilité pendulaire, c’est-à-dire les trajets quotidiens entre le domicile et le lieu de travail ou d’études, n’est pas un sujet majeur.
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Pourtant, c’est dans ces espaces que les temps de transports sont les plus longs. De surcroît, il s’agit bel et bien d’un critère scruté par les salariés. À titre d’exemple, près des trois quarts des cadres franciliens jugeaient le temps de trajet comme un facteur essentiel de leur environnement de travail. Les sondés n’étaient pas prêts à aller travailler plus loin, sauf si une hausse de salaire significative accompagnait ce rallongement du temps de transport. En outre, le trajet domicile-travail est l’un des facteurs les plus significatifs de la satisfaction du quartier de travail.
Supprimer le télétravail ?
Le trajet est loin d’être anecdotique pour les travailleurs dans la mesure où celui-ci influence directement leur qualité de vie au travail. En effet, un trajet insatisfaisant est une source de stress supplémentaire, qui se matérialise dans l’exécution de leurs fonctions et in fine se manifeste dans leur productivité. Pour compenser ses effets indésirables, les entreprises doivent offrir des bureaux qui veillent au confort physique, fonctionnel et psychologique de leurs salariés. L’objectif est alors d’offrir pléthore d’avantages aux salariés pour pallier un trajet qui ne donnerait pas envie de venir au bureau.
Forcer la venue des salariés par la suppression du télétravail n’a pas beaucoup de sens. D’une part, cela ne serait pas sans conséquence sur la rétention de salariés et complique un peu plus la tâche dans un marché du recrutement où les postes vacants demeurent proportionnellement deux fois plus nombreux qu’il y a 10 ans. D’autre part, une amélioration de la qualité de vie au travail, elle-même capitale pour réduire l’absentéisme et la rotation, est à son plus haut niveau dès lors qu’un travailleur vient 3 à 4 jours par semaine au bureau.
La nécessité de développer de nouveaux outils décisionnels
Cependant, l’équation n’est pas simple pour les entreprises locataires, puisqu’au-delà de ces efforts indispensables à mener, les travailleurs attendent des bureaux avec peu de personnes et dans des lieux munis d’une pluralité de services. Or, leurs désirs sont loin de ce que les propriétaires de bureaux offrent réellement, avec davantage de biens standardisés. Ainsi, pour panser les difficultés de parcours de l’utilisateur au-dehors du bâtiment, il convient de penser son expérience au-dedans. Il n’en demeure pas moins que ces stratégies se complètent plus qu’elles ne se substituent.
Les entreprises manquent d’outils pour éclairer les décisions stratégiques immobilières. D’autres sont peu pertinents, comme les classements des lieux où il fait bon vivre. Ces classements, très en vogue dans la presse, tant pour les résidents que les travailleurs, n’en demeurent pas moins trompeurs. Classer les territoires par degré d’attractivité n’a que très peu de sens car ce n’est pas ce qui crée de la satisfaction chez les individus. De plus, l’attractivité d’un territoire ne se résume pas à sa somme d’aménités et de potentialités, puisqu’il faut aussi considérer l’attache des individus à leur lieu de résidence. Ce sentiment d’attachement, comme les relations sociales, amicales et familiales, sont autant de variables qui déterminent la perception d’un territoire par les individus, ce qui est totalement occulté dans les classements de lieux.
Le diagnostic territorial
Pour les entreprises, l’enjeu se trouve plutôt dans leur capacité à répondre aux besoins de leurs travailleurs. À l’heure de la périurbanisation croissante, réduire le trajet domicile-travail est d’ailleurs une réponse à ces besoins, puisque moins de temps dédié à se déplacer implique davantage de libertés et de temps accordés aux salariés dans leurs arbitrages travail et loisirs. De plus, la proximité n’est pas seulement une affaire de kilomètres. C’est aussi une manière de se retrouver dans un lieu qui nous ressemble, qui nous plaît, et dans lequel il est possible d’avoir des interactions avec toutes les parties prenantes.
Les entreprises doivent alors mobiliser des méthodes pour tenir compte des préférences de leurs salariés. L’étude des temps de transport est un préalable clé. Cette étape doit aussi s’accompagner d’un diagnostic territorial, pour identifier dans quelle mesure le quartier de travail convient et complète celui de résidence pour le plus grand nombre de travailleurs.
Un enjeu d’utilité publique
Un trajet satisfaisant n’est pas seulement une affaire d’accessibilité. Un trajet peu coûteux ou sans rupture de charge – c’est-à-dire direct – est vecteur d’une plus grande satisfaction. À ce propos, un long trajet est bien plus préjudiciable pour les travailleurs dès lors que ces ruptures de charge sont nombreuses. En outre, le mode de transport influence la satisfaction du trajet. La voiture est un moyen de transport bien plus stressant que les mobilités douces.
À ce propos, nous estimons dans notre étude « Parcours urbains » que le vélo induit une réduction du stress de 25 % et, de fait, influence directement le sentiment de bien-être des travailleurs. Cependant, il est clair qu’à l’heure où elle est encore utilisée par 70 % des travailleurs français et reste parfois indispensable dans certains territoires français, urbains comme ruraux, sa fin n’est pas actée. Aussi, le développement des mobilités douces est une question éminemment politique, aux enjeux pluriels, et qui mêle toute une chaîne d’acteurs, allant du citoyen jusqu’au gouvernement. L’urgence écologique rend toutefois la question incontournable.
OBERTELLI Mathieu est membre du Think Tank BSI Economics qui oeuvre pour la vulgarisation de sujets économiques et sociales. Il est doctorant au laboratoire Dauphine Recherche en Management et sa thèse est financée par KARDHAM
– ref. Les salariés travaillent aussi avec leur pied : l’importance du trajet domicile travail – https://theconversation.com/les-salaries-travaillent-aussi-avec-leur-pied-limportance-du-trajet-domicile-travail-244354
