Source: The Conversation – France (in French) – By Dorothée Reignier, Enseignant chercheur, membre du CERAPS, Université de Lille,, Sciences Po Lille
De nombreuses séries américaines mettent en scène la vie politique du pays, mais l’élection présidentielle, du fait de sa complexité, est le plus souvent présentée d’une façon simplifiée.
Comme l’a encore montré la campagne présidentielle qui vient de s’achever aux États-Unis, l’élection du leader du monde libre constitue, tous les quatre ans, une séquence de plusieurs mois emplie de rebondissements. Ceux-ci semblent, de prime abord, particulièrement exploitables par les fictions télévisées – surtout lorsque le président en est un personnage central.
C’est pourtant rarement le cas, les séries politiques débutant alors que le président vient d’être élu (The West Wing, House of Cards, Scandal) ou préférant évacuer le sujet entre deux intrigues (24, Designated Survivor). Le processus électoral y apparaît comme une trame secondaire, alors que sa complexité aurait pu en faire une intrigue privilégiée.
Les primaires, un moment politique trop complexe ?
Les primaires, qui permettent à chaque parti de désigner des délégués, sont peu représentées. Cela se justifie par différentes raisons : elles s’étendent sur de longs mois et il faudrait 50 intrigues pour des élections ou caucus qui se déroulent dans 50 États. Cela imposerait, en outre, d’expliciter longuement les modes de désignation des délégués, qui diffèrent d’un État à l’autre et d’un parti à l’autre. Les scénaristes se concentrent donc sur les moments clés : le caucus de l’Iowa ou le Super Tuesday.
Le caucus de l’Iowa, en février, ouvre les primaires. Il constitue une forme de baromètre, d’autant que contrairement à la quasi-totalité des États, l’Iowa désigne ses délégués grâce à un caucus. Ce que les scénaristes de The West Wing (1999-2006) ont voulu mettre en lumière en montrant le travail des équipes de campagne qui cherchent à convaincre les délégués et les débats auxquels les candidats participent pour s’attirer leur faveur.
Même souci pour dépeindre le « Super Tuesday », en mars, durant lequel se déroule simultanément l’élection des délégués de 15 États. La sixième saison est l’occasion de rappeler que dans la quasi-totalité des États, les délégués sont élus au scrutin de liste majoritaire à un tour. En application du principe dit « winner takes all », le candidat arrivé en tête remporte donc tous les sièges à pourvoir. Le Super Tuesday permet donc aux favoris de consolider leur position, et aux outsiders d’abandonner, conscients qu’ils n’auront pas assez de soutiens pour remporter la convention. À moins que, comme dans la série, ils ne deviennent favoris.
La série The Newsroom (2012-2014) dépeint avec justesse le climat de compétition électorale en choisissant le point de vue d’une chaîne d’information en continu. Les candidats sont suivis dans leur tournée des États-Unis par des pools de journalistes et l’un des personnages principaux suit la campagne de Mitt Romney dont on sait qu’il sera le candidat du Parti républicain en 2012. Puisque l’issue est connue, les primaires ne sont qu’un fil rouge, l’intrigue se concentre sur les relations sentimentales des héros et sur l’influence du Tea Party.
Les conventions, des grand-messes rapidement évacuées
À l’issue des primaires, les délégués participent à une convention afin de désigner le candidat de leur parti à l’élection présidentielle et celui qui aura vocation à devenir son vice-président.
Les conventions fictionnelles confirment l’image d’Épinal diffusée par les médias : une grande fête après des mois de campagne fratricide. Comme nos médias, les séries utilisent les images fondues sur la foule des délégués qui acclament le « ticket » (le duo candidat-colistier), puis les gros plans sur celui-ci.
Inutile d’en montrer davantage : la réalité semble déjà suffisamment scénarisée par les équipes de campagne. D’ailleurs, il semble qu’il n’y ait rien d’autre à montrer puisque les conventions sont aujourd’hui rarement disputées : un favori s’est largement dégagé à l’occasion des primaires et tous les autres candidats ont abandonné, ou le président sortant n’a aucun concurrent.
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Cette peinture de la campagne met également en lumière les dysfonctionnements de la démocratie américaine et, notamment, le poids de l’argent. Ainsi, dans Designated Survivor (2016-2018), face à l’hostilité de son parti et pour se libérer des pressions des donateurs, le président sortant décide de se présenter en candidat indépendant. Cela résonne avec les excès rencontrés durant la campagne 2024, par exemple la loterie organisée par Elon Musk.
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La dramaturgie du jour du scrutin… et des semaines suivantes
Les raisons qui poussent les séries à ne pas exploiter la phase partisane justifient qu’elles s’intéressent peu à l’élection en elle-même. Celle-ci est organisée par la Constitution des États-Unis : le président est élu au suffrage indirect. Les citoyens élisent des grands électeurs, qui s’engagent à voter pour le candidat du parti qu’ils représentent. Chaque État détermine les conditions d’inscription sur les listes électorales, de vote par anticipation ou par correspondance et d’éligibilité des candidats… Impossible de représenter cette diversité dans un seul épisode.
De fait, la phase juridique est peu représentée dans les séries. Seul le minimum commun est exploité : le mode de scrutin, majoritaire de liste à un tour dans la plupart des États, et le fait que l’élection se déroule le même jour.
Trois séries seulement utilisent toutefois ces points communs. The West Wing d’abord, qui met en avant la règle du winner takes all de manière cocasse lorsque l’une des membres de l’équipe de Bartlet (le candidat démocrate) constate qu’elle a voté pour le candidat républicain. Consciente que l’élection peut se jouer à une voix, puisque le candidat arrivé en tête peut remporter l’ensemble des sièges de grands électeurs, elle cherche un électeur républicain qui acceptera d’annuler son erreur en votant pour les grands électeurs soutenant Bartlet.
Plus récemment, The Plot Against America (2020) dépeint une histoire alternative des États-Unis, à travers une campagne électorale opposant en 1940 Franklin Delano Roosevelt à l’aviateur d’extrême droite Charles Lindbergh, déterminé à s’opposer à l’entrée en guerre des États-Unis contre le Reich nazi. Comme dans les autres séries, la campagne est évoquée de manière lapidaire, présentant seulement la tournée effectuée par les deux candidats à travers le pays et la répétition d’un même slogan choc et réducteur, martelé par Lindbergh en meeting et dans les médias, « Il ne faut pas choisir entre Lindbergh et Roosevelt, mais entre Lindbergh et la guerre », qui n’est pas sans rappeler le MAGA du 47e président.
Dans cette uchronie, la représentation fidèle de l’élection américaine est un point de repère. Ainsi, la série représente les files d’attente jusqu’au bureau de vote et même le bulletin et l’isoloir, qui ne sont habituellement pas montrés. Puis la peinture de l’élection est finie, les radios annoncent la victoire de Lindberg, faisant fi du fait qu’à ce stade seuls les grands électeurs sont désignés.
La deuxième saison de The Newsroom met en scène cette particularité de la démocratie américaine lors de la nuit électorale durant laquelle les chaines d’info cherchent chacune à être la première à révéler le nom du futur président. Les résultats ne sont que des projections qui devront être confirmées dans le mois par les 50 États. Pour éviter d’avoir à attendre si longtemps, les médias ont recours à des analystes. Selon une méthode présentée comme scientifique, ils parviennent, à partir de résultats partiels et en tenant compte du nombre de bulletins dépouillés dans chaque État, à exposer des tendances qui peuvent parfois être présentées comme des résultats officiels :
« Il est 23h14 sur la côte est et ACN est en mesure d’annoncer que Barack Obama va vivre à la Maison Blanche pendant les quatre prochaines années. Le président Obama a été réélu président des États-Unis. »
La série montre, non sans dérision, l’attention portée à la plus grande objectivité possible des analystes : ils sont enfermés dans une salle indépendante et les seules informations qui leur parviennent sont les résultats partiels des bureaux de vote. Ce qui permet d’expliquer aux spectateurs comment se « construisent » les résultats et pourquoi le journaliste est à ce point affirmatif. Mais ce dispositif ne prend pas en compte la possible erreur humaine que les scénaristes vont exploiter, les résultats de deux États étant intervertis. Ce que nous rappelle la série, c’est que le premier mardi de novembre, ce sont les grands électeurs qui sont élus et non le président, qui ne le sera que le 6 janvier en recueillant la majorité absolue des grands électeurs (538), soit au moins 270 votes.
La série a donc le mérite de nous rappeler la chronologie de l’élection présidentielle et de mieux comprendre ce qui s’est passé au Capitole le 6 janvier 2021. Alors que les partisans de Donald Trump envahissaient le Congrès, les élus devaient certifier les votes des grands électeurs, recueillis dans chaque État en décembre, valider les résultats et proclamer le candidat démocrate Joe Biden élu. Si les manifestants étaient parvenus à bloquer durablement le processus, en retenant certains membres du Congrès ou en détruisant des bulletins de vote, aucun président légitime n’aurait pu assurer la continuité de l’État, le sortant ayant manifestement été battu et l’élection de son successeur ne pouvant plus être actée.
C’est ce genre de situation, sans jamais arriver à cet extrême, que les scénaristes préfèrent. Les situations normales d’élection se résument à une succession d’images archétypales qui ne retiennent plus l’intérêt du spectateur. Celui-ci est en revanche attisé par les situations de crise : les démissions ou les morts présidentielles. Situations que la Constitution a envisagées en permettant non plus l’élection du chef d’État, mais sa désignation, sans avoir de nouveau à convoquer les électeurs.
Dorothée Reignier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Présidentielle américaine vue par les séries : une vision simplifiée d’une élection complexe – https://theconversation.com/presidentielle-americaine-vue-par-les-series-une-vision-simplifiee-dune-election-complexe-244082
