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Le coût du patrimoine : Notre-Dame renaît de ses cendres, mais restera-t-elle gratuite pour tous ?

Le coût du patrimoine : Notre-Dame renaît de ses cendres, mais restera-t-elle gratuite pour tous ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Chloe Preece, Associate Professor in Marketing, ESCP Business School

Le 15 avril 2019, le monde entier assistait en direct à l’incendie dévastateur de l’une des cathédrales les plus célèbres de la planète, Notre-Dame de Paris. Plus de cinq ans après, Notre-Dame s’apprête à rouvrir ses portes au public le 8 décembre. En coulisses, un débat intense fait rage sur la responsabilité du financement du patrimoine culturel français et sur l’éventuelle instauration d’un droit d’entrée pour les visiteurs de ce monument emblématique.


Bien que la France soit un pays laïque, avec une loi interdisant explicitement le financement public des cultes, les églises bénéficient toujours de fonds publics. Techniquement, les églises construites avant la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 – soit la grande majorité d’entre elles – appartiennent aux collectivités locales, tandis que les édifices religieux construits après 1905 sont considérés comme privés et ne peuvent prétendre à aucun soutien financier public. Les municipalités se retrouvent donc financièrement responsables de l’entretien de ces bâtiments, alors que toutes les cathédrales, y compris Notre-Dame, appartiennent à l’État.

Les municipalités peinent sous ce régime. Les anciens édifices religieux se détériorent rapidement et sont souvent abandonnés faute de moyens. Un récent article estime qu’« au moins 1 600 des 40 000 édifices religieux gérés par les collectivités locales françaises sont actuellement fermés en raison de leur état de délabrement ». Et des milliers d’autres sont menacés : l’Observatoire du patrimoine religieux suggère que 10 % des édifices religieux en France nécessitent des travaux urgents, que plus d’un tiers sont dans un « état préoccupant » et qu’entre 2 500 et 5 000 églises risquent d’être démolies d’ici à 2030. L’incendie de Notre-Dame a mis en lumière les débats sur le financement du patrimoine spirituel et culturel du pays.

La polémique des dons

À peine l’incendie maîtrisé, les dons pour reconstruire la cathédrale ont commencé à affluer. Certaines des plus grandes fortunes de France se sont empressées de promettre leur aide. François-Henri Pinault, propriétaire du groupe de luxe Kering, qui comprend Gucci, Yves Saint Laurent et Balenciaga, a promis 100 millions d’euros. La famille Arnault, propriétaire de LVMH, première entreprise mondiale du luxe, s’est engagée à hauteur de 200 millions d’euros. La philanthropie privée dans le secteur culturel est une histoire aussi vieille que le monde : les riches et puissants donnent aux institutions culturelles au cœur de la société et, en retour, consolident leur statut social. En trois jours, les milliardaires français avaient promis près de 600 millions d’euros.




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Du moins l’avaient-ils promis. Dans les mois qui ont suivi, alors qu’il fallait payer les salaires des ouvriers et que les quelque 300 tonnes de plomb fondu de la toiture de la cathédrale représentaient un risque toxique pour tous les riverains, nécessitant un nettoyage immédiat, ces grands donateurs « tardaient à concrétiser leurs engagements ».

Comme le montrent mes recherches, cela est typique : les individus sont plus enclins à donner lorsqu’ils sont « poussés » à ne pas « perdre » quelque chose – comme un élément du patrimoine culturel – alors que les lieux culturels peinent à attirer des revenus pour couvrir leurs coûts de fonctionnement de base.

Bien qu’il ait été annoncé depuis que les milliardaires ont finalement honoré leurs engagements, ce fut après que le gouvernement eut adopté une loi limitant l’utilisation des fonds à la restauration structurelle et à la conservation. Il semble que ces donateurs attendaient « des plans de restauration spécifiques et des négociations sur l’utilisation de leurs contributions ». Entre-temps, ce sont les dons plus modestes – « 39 millions de dollars provenant de 46 000 personnes et 60 entreprises » – qui ont permis aux travaux de commencer, démontrant pourquoi tout effort philanthropique doit être collectif plutôt que reposer sur quelques personnes fortunées.

Alors que le budget culturel de la France a été protégé dans une bien plus large mesure que celui d’autres pays européens, en avril le ministre de l’Économie de l’époque, Bruno Le Maire, a annoncé une réduction de 204 millions d’euros, bien que le ministère de la Culture ait récemment promis que le financement retrouverait son niveau d’avant les coupes en 2025. Ailleurs en Europe, où les financements publics diminuent progressivement, les institutions culturelles ont dû s’adapter. Le Royaume-Uni en est un parfait exemple, ses musées s’associant régulièrement avec des sponsors commerciaux éthiquement et environnementalement douteux.

Le débat sur les droits d’entrée dans les espaces culturels

Alors que la cathédrale s’apprête enfin à rouvrir, la ministre de la Culture Rachida Dati a suggéré que les visiteurs de Notre-Dame devraient, pour la première fois, payer un droit d’entrée. À 5 euros l’entrée, elle estime que cela pourrait rapporter 75 millions d’euros par an, ce qui permettrait au pays de protéger son patrimoine et de « sauver toutes les églises de France ».

Bien que l’Église catholique en France se soit immédiatement opposée à cette idée, arguant que les églises et cathédrales doivent pouvoir « accueillir de façon inconditionnelle et donc nécessairement gratuite tout homme et toute femme, indépendamment de sa religion ou de sa croyance, de ses opinions et de ses moyens financiers », Notre-Dame fait figure d’exception par rapport aux autres cathédrales européennes. En effet, les visiteurs de l’abbaye de Westminster à Londres paient 36 euros tandis que ceux de la Sagrada Família à Barcelone paient 26 euros. En comparaison, 5 euros est un prix tout à fait modique. L’argument de l’Église selon lequel un lieu de culte devrait être gratuit pour tous, bien que noble, se heurte aux coûts fixes de fonctionnement de ces sites. Au cours des cinq dernières années, le gouvernement français a consacré 280 millions d’euros à la restauration de plus de 8 000 sites. Pour assurer la pérennité de l’entretien des monuments emblématiques, l’argent doit bien venir de quelque part.

Étant donné que les offices religieux resteraient gratuits, ce sont les visiteurs attirés par l’aspect culturel du lieu qui contribueraient, selon le plan de Rachida Dati. Ces visiteurs paient au moins 14,20 euros pour entrer à la Tour Eiffel, 18 euros pour le château de Versailles et 22 euros pour le Louvre. La question est : ces monuments et dépositaires de la culture, de l’art et de l’histoire français sont-ils substantiellement différents de Notre-Dame ?

Ouvert à tous, financé par qui ? Le paradoxe du patrimoine gratuit

L’instauration d’un droit d’entrée pour les visites de cathédrales soulève la question de la valeur que la société accorde à l’accès au patrimoine religieux et culturel commun. Le débat porte moins sur la possibilité pour les cathédrales de faire payer des droits d’entrée – beaucoup le font déjà – que sur l’opportunité de le faire, étant donné leur rôle unique dans l’alliance du sacré et du culturel.

Bien que faire payer l’entrée soit actuellement illégal en France, ce ne sera peut-être pas la fin du débat compte tenu des pressions financières. Un compromis possible serait un modèle « payez ce que vous pouvez », particulièrement utile pour les organisations à vocation sociale et communautaire. Pendant près de 50 ans, le Metropolitan Museum of Art de New York était gratuit, son prix d’entrée étant recommandé mais non obligatoire. Le principe « payez ce que vous souhaitez » du musée est toujours en vigueur pour les résidents de l’État de New York et pour les étudiants des États voisins du Connecticut et du New Jersey. Notre-Dame pourrait potentiellement bénéficier d’une telle approche. La cathédrale de Durham au Royaume-Uni, par exemple, encourage un don de 5 livres à l’entrée, mais l’admission est techniquement gratuite.

On peut dire que c’est une œuvre d’art historique qui a propulsé Notre-Dame dans la culture populaire mondiale et accru l’intérêt pour sa préservation : le roman de Victor Hugo Notre-Dame de Paris (paru en 1831) et ses adaptations ultérieures, notamment le dessin animé Disney de 1996. Une question demeure : alors que le nombre de personnes se déclarant catholiques est en déclin en France, est-il justifiable de laisser la vocation spirituelle de Notre-Dame peser sur les contribuables alors que le reste du patrimoine culturel du pays – les musées par exemple – ne bénéficie pas du même subventionnement ? La cathédrale est là depuis le XIIe siècle et a accueilli des événements majeurs comme le sacre de Napoléon. Pourtant, dans un pays regorgeant d’autres trésors culturels, qui pour la plupart ne bénéficient ni de l’attention ni des ressources que reçoit Notre-Dame, cela soulève une préoccupation : les effets de la priorisation d’une icône au détriment des autres.

Chloe Preece ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le coût du patrimoine : Notre-Dame renaît de ses cendres, mais restera-t-elle gratuite pour tous ? – https://theconversation.com/le-cout-du-patrimoine-notre-dame-renait-de-ses-cendres-mais-restera-t-elle-gratuite-pour-tous-245489

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