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Réforme du brevet : « choc des savoirs » ou course à la performance scolaire ?

Réforme du brevet : « choc des savoirs » ou course à la performance scolaire ?

Source: The Conversation – in French – By Lucie Mougenot, Professeure des Universités en sciences de l’éducation, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

La réforme du brevet est censée contribuer à un « choc des savoirs ». Mais rendre l’examen obligatoire pour accéder aux filières générales du lycée, ne risque-t-il pas de renforcer la compétition scolaire, mettant les apprentissages au second plan ?


Jusqu’à aujourd’hui, le brevet des collèges n’a jamais conditionné l’orientation des élèves en fin de troisième. Loin de « ne servir à rien », cet événement célèbre la fin de la scolarité obligatoire et le passage au lycée. Le brevet recèle ainsi une forte dimension culturelle en France, en étant le premier examen vécu par une très grande majorité d’élèves et réussi par près de 85 % d’entre eux ces dernières années.

Avec la réforme en cours, le brevet deviendra obligatoire pour accéder au lycée, à partir de 2027. Même si l’examen actuel est loin d’être parfait, ce projet d’évolution met de côté la question des savoirs. Si, depuis plusieurs années, l’obtention du brevet correspond pour partie à une validation du socle commun de compétences, il est déjà difficile pour les élèves, leurs parents et même les enseignants d’expliciter clairement les savoirs en jeu et de comprendre précisément pourquoi on a réussi ou échoué. Or, la réforme semble renforcer ces constats en détournant encore plus l’attention vers la performance et les notes au détriment de ce qu’il y a à apprendre.

Au lieu de questionner les causes de l’échec, les inégalités de réussite bien connues ou encore l’adéquation entre les projets des élèves et les décisions d’orientation, le nouvel examen sanctionnera ceux qui échoueront, et s’appuiera uniquement sur les notes des élèves (obtenues à l’examen et en classe de Troisième), ce qui est loin d’être anodin. Cette orientation reflète et renforce la logique profondément compétitive et sélective de notre école, bien que cela ne soit jamais annoncé comme tel.

Le brevet, d’un examen symbolique à un palier d’orientation ?

Cet appui sur les notes obtenues en troisième et lors de l’examen – et par conséquent la fin annoncée de la prise en compte des compétences du socle commun – marque un profond désintérêt pour la question des savoirs acquis. Comme le soulignait Claude Lelièvre en décembre 2023, « plus que de revoir la manière dont se déroule et s’organise l’examen, il s’agit donc de toucher à sa nature même, c’est-à-dire de changer ses finalités et son rôle ».

Non seulement cette réforme balaie la question des savoirs à acquérir par les élèves, mais elle évacue aussi celle des savoirs issus de la recherche. Cet attrait renouvelé pour la notation renforce certaines croyances qui ont pourtant été régulièrement et unanimement contestées par la recherche : la croyance en l’objectivité de la notation, la croyance au mérite qui serait récompensé par les bonnes notes, la croyance en une évaluation juste et incontestable.

Il pourrait en être autrement : les travaux du Collectif d’interpellation du curriculum (CICUR), par exemple, offrent des perspectives inédites et pertinentes pour « réinventer » notre école pour que celle-ci soit plus juste et inclusive, en questionnant ce qui ne l’est jamais ou très rarement, comme le choix des contenus, le sens que les élèves y attribuent, la juxtaposition des disciplines, des heures de cours, des enseignants, ou même l’évacuation progressive des élèves dits « en difficulté » vers des filières de relégation.

Brevet des collèges : reportage sur la session 2024 (Réunion la 1ère).

Rappelons aussi que l’absence de notation au profit d’une évaluation plus qualitative et explicite – ce qui aurait pu être le cas avec un appui réel sur un socle commun – a des effets sur la réduction des inégalités liées à l’origine sociale et entraine la progression de tous. L’appui sur des évaluations qualitatives au détriment de la notation engendre aussi une baisse de l’anxiété des élèves, une motivation orientée vers les apprentissages et l’envie d’apprendre, plutôt que vers la performance ou la comparaison aux autres.

La réforme du brevet semble nous conduire tout droit vers plus d’inégalités et d’injustice et cela risque d’accentuer également la dévalorisation des formations proposées en lycée professionnel. En effet, la réforme figurant dans un panel plus large de mesures issues du choc des savoirs initié par Gabriel Attal en 2023, aura pour conséquence directe l’impossibilité pour les élèves non reçus à l’examen de s’inscrire en filière générale au lycée, alors que cela sera tout à fait possible en filière professionnelle.

Si un « sas » est annoncé pour les élèves ayant échoué, leur permettant pendant un an de se « remettre à niveau » (mais de quel niveau parle-t-on ?), il sera toujours possible de passer cette étape pour se diriger directement en lycée professionnel. Cette différence notable ne peut qu’accentuer l’image bien souvent négative véhiculée à propos de ces établissements qui concentrent un nombre important de jeunes issus de milieux défavorisés, orientés par défaut et bien souvent en difficulté scolaire.

Ainsi, d’un diplôme symbolique en tant que marque de reconnaissance d’une étape franchie dans la scolarité, le brevet risque d’être appréhendé comme un nouvel obstacle à l’orientation pour les élèves les plus fragiles et d’accentuer la dévalorisation de la filière professionnelle.

Des choix d’études et d’avenir trop précoces

À ceux qui considéreraient les examens comme des barrières objectives permettant de limiter les échecs futurs, deux éléments de réponse peuvent être apportés.

Tout d’abord, de quel droit peut-on continuer à imposer à un nombre considérable de jeunes de 14-15 ans chaque année une orientation qu’ils n’ont pas choisie en nous appuyant sur des résultats scolaires, chiffrés, dont le manque de fiabilité est relevé depuis des décennies ? Et ensuite, en quoi l’échec à un examen reflète-t-il le manque de compétences ou d’ambition d’un individu ?

Pour répondre à cette question, rappelons l’étude de Maurin et McNally en 2005 qui s’est intéressée au parcours des élèves ayant obtenu leur bac en 1968. Organisé dans l’urgence cette année-là, le taux de réussite a été supérieur de plus de 20 points au taux de réussite des années précédentes et postérieures. Cet accident de l’histoire considéré parfois comme un « bac au rabais » a fonctionné comme un ascenseur social pour les étudiants admis qui ont connu ensuite un parcours de formation plus riche et un surcroît de salaire par rapport à leurs homologues reçus au bac avant/après 1968.

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Autant dire que le futur brevet exigera que les jeunes construisent leur avenir très tôt sur la base d’une course à la performance et d’une mise en concurrence généralisée, et non sur la base d’un réel projet de vie tenant compte de leurs aspirations et intérêts. Cette dernière option perdurera par contre pour les meilleurs qui, dans notre pays, sont le plus souvent connus d’avance car issus majoritairement de milieux favorisés.

Cette réforme témoigne ainsi d’un renforcement du caractère sélectif de notre école et ce, très tôt dans la scolarité. Elle s’inscrit aussi dans une série de mesures censées créer un choc – mais lequel ? – qui ne questionnent pas la structure de l’école, ni son organisation, ses contenus, ses modalités d’évaluation et d’orientation et encore moins les inégalités qu’elle perpétue.

Lucie Mougenot est membre du Cicur (Collectif d’interpellation du curriculum).

ref. Réforme du brevet : « choc des savoirs » ou course à la performance scolaire ? – https://theconversation.com/reforme-du-brevet-choc-des-savoirs-ou-course-a-la-performance-scolaire-245688

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