Source: The Conversation – France (in French) – By Fabien Nadou, Enseignant-chercheur en Développement Territorial et Economie régionale, EM Normandie,Laboratoire Métis, EM Normandie
Derrière les rodomontades de Donald Trump contre les constructeurs automobiles européens se trouve un secteur en pleine mutation géographique, mais aussi technologique. La question est quasi existentielle, tant la voiture est un symbole du mode de vie américain.
Le prochain retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis suscite des inquiétudes, en raison de ses différentes déclarations à propos des orientations politiques et économiques de son prochain mandat, notamment en matière de commerce international (droits de douane, remise en cause des traités de libre-échange, comme l’ALENA…). Ces projets mettent un coup de projecteur sur un secteur clé, patrimoine de l’économie et de l’industrie américaine : l’automobile.
Cette dernière a connu une profonde transformation de ses implantations géographiques au cours des dernières décennies, reflétant les changements économiques et sociaux du pays. Alors même que les constructeurs européens connaissent des bouleversements (la dette du groupe Volkswagen atteint les 200 milliards de dollars, le groupe Stellantis en difficulté vient de se séparer de son PDG Carlos Tavarès…) et une adaptation difficile vers les moteurs électriques – où les constructeurs chinois s’avèrent de redoutables concurrents – quelle place occupe aujourd’hui,l’industrie automobile américaine ?
L’attractivité du sud
Historiquement, le bassin de l’industrie automobile se situait à Detroit, fondée par le français Antoine de Lamothe-Cadillac en 1701. D’ailleurs, la ville a été surnommée « Motor City » parce que les trois grands constructeurs historiques américains, General Motors, Ford et Chrysler, aussi appelés les « Big Three », y ont établi leur empire. Cette industrie a façonné l’économie et la culture de la région pendant la majeure partie de la croissance fordiste du XXe siècle, au gré des crises.
L’équilibre géographique a commencé à se modifier à partir des années 70, quand des constructeurs étrangers, aussi appelés transplants (principalement les constructeurs japonais comme Honda et Nissan) ont pu venir s’implanter principalement dans le sud des États-Unis. Cette décision stratégique était motivée par plusieurs facteurs : l’existence d’une main-d’œuvre moins coûteuse, car non-syndiquée, mais aussi des incitations fiscales proposées par les États du sud, ainsi qu’une proximité avec les nouveaux marchés en croissance d’alors (le Mexique et l’Amérique du Sud).
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Ce déplacement du centre de gravité vers le sud a eu des conséquences importantes. Elle a contribué au déclin économique de Detroit et d’autres villes de la « Rust-Belt », tout en stimulant le développement de nouvelles régions automobiles dans des États comme le Tennessee, l’Alabama et la Caroline du Sud. La crise financière de 2008 a accéléré ces changements et les restructurations qui ont suivi ont conduit à une concentration accrue de la production automobile dans le sud et le sud-est du pays, renforçant la division géographique entre les constructeurs traditionnels américains et les « transplants ».
300 000 emplois détruits en 3 ans
Entre 2006 et 2009, environ 300 000 emplois ont été détruits dans le secteur automobile américain, soit près de 30 % des emplois d’avant la crise. Ce déclin a particulièrement touché les régions traditionnelles du Midwest, quand, dans le même temps, les nouvelles régions de production ont connu une croissance de l’emploi et des investissements.
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Cette redistribution géographique a contribué à modifier le paysage économique et social de nombreuses communautés américaines. L’idée de déclassement a été ravivée à cette époque. Et la campagne de Trump version 2016 avait surfé sur cette vision donnant lieu au fameux « Make America Great Again »
D’un point de vue global, l’évolution géographique de l’industrie automobile américaine s’inscrit également dans un contexte d’internationalisation croissante. L’intégration nord-américaine de libre-échange, ALENA, a conduit à une réorganisation des chaînes de production. En 2016, les États-Unis ont exporté 1,34 million d’automobiles et en ont importé 3,85 millions, dont 2,6 millions en provenance du Canada et du Mexique.
L’industrie automobile américaine est structurée autour de plusieurs pôles économiques majeurs, chacun contribuant de manière significative à la production et à l’innovation dans ce secteur.
Ces pôles sont interconnectés par un réseau dense de fournisseurs et de sous-traitants, formant une chaîne d’approvisionnement complexe qui soutient l’ensemble de l’industrie automobile. La répartition géographique (voir carte ci-dessous) reflète à la fois l’héritage historique et les dynamiques contemporaines de cette industrie, marqués par l’innovation technologique et les stratégies d’expansion des constructeurs.
Géographie de l’industrie automobile aux États-Unis en 2010
US Bureau of Labor Statistics
Résilience, résurgence et perspectives d’avenir ?
L’industrie automobile américaine continue d’évoluer, influencée par des facteurs tels que l’électrification des véhicules et l’automatisation. Ces tendances entraînent de nouveau une modification de la géographie de cette industrie, avec l’émergence de nouveaux pôles de production liés aux technologies vertes et à l’innovation.
Le Pick-up et les véhicules utilitaires constituent une sorte d’exception car ils sont encore largement assemblés aux États-Unis, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, ils correspondent à une demande locale forte et représentent près de 60 % des véhicules vendus aux États-Unis.
En 2016, 75 % des véhicules utilitaires étaient assemblés sur le sol américain. Ces symboles de l’automobile américaine et du mode de vie « made in États-Unis » continuent d’avoir la préférence des consommateurs et les faibles prix de l’essence finalement ne changent pas vraiment la donne.
L’électrification : un défi !
La transition vers l’électrification reste le défi majeur dans un pays où l’automobile reste au cœur des modes de déplacements. Cette transition urgente pose des défis en termes d’adaptation de la production et de la chaîne d’approvisionnement, mais aussi de compétitivité. Des marques américaines comme Ram et Jeep ont vu leurs ventes diminuer d’au moins 33 % entre le premier semestre 2019 et la même période en 2023, cédant des parts de marché à leurs concurrents américains et asiatiques, quand dans le même temps, GM annonçait vouloir devenir carboneutre d’ici à 2040.
La montée de la « Silicon Valley » de l’automobile et Tesla
Avec l’émergence des véhicules électriques et autonomes, la géographie de l’industrie automobile américaine et devenue multicentrique : elle s’est élargie en incluant la Californie. Tesla, le constructeur le plus emblématique de cette transition, avec à sa tête Elon Musk, a implanté ses usines et son siège initial proche de la Silicon Valley. C’est là où les innovateurs en intelligence artificielle et en haute technologie ouvrent une nouvelle ère avec la prédominance des compétences technologiques dans la fabrication des véhicules.
Plus généralement, l’industrie automobile américaine doit s’adapter aux avancées dans les domaines de la motorisation électrique, de la connectique et du véhicule autonome, les restructurations à venir dans le secteur auront un prix élevé en matière d’emplois (suppression de postes, négociations avec les syndicats…) et ce, d’autant plus que les constructeurs doivent s’adapter à des réglementations de plus en plus strictes en matière d’émissions et de consommation de carburant. L’offensive de Trump vis-à-vis des constructeurs européens et des normes environnementales pourraient remettre en question les évolutions du marché de ces dernières années.
Nécessaires adaptations
La géographie de l’industrie automobile américaine reflète les défis et les opportunités auxquels le secteur a été confronté. Elle illustre la capacité d’adaptation de l’industrie, mais aussi les coûts sociaux et économiques de ces transformations. L’avenir de cette industrie dépendra de sa capacité à s’adapter aux nouvelles technologies et aux changements du marché, tout en gérant les implications sociales et économiques. Les tensions commerciales et les incertitudes liées aux accords commerciaux, notamment de l’ALENA, devraient influencer directement la stratégie des constructeurs.
Les effets combinés de toutes ces mutations pourraient paradoxalement nuire à l’industrie automobile américaine, alors que ces mesures, en augmentant in fine les coûts et en réduisant la flexibilité des industriels, sont présentées comme des moyens de la protéger.
Fabien Nadou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Romance, tourmente et dépendance : la saga de l’industrie automobile aux États-Unis – https://theconversation.com/romance-tourmente-et-dependance-la-saga-de-lindustrie-automobile-aux-etats-unis-245486
