Source: The Conversation – France (in French) – By Meredith Root-Bernstein, CR CNRS en ethnobiologie, ecologie, éthologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Qu’est-ce qu’une espèce ? En s’attaquant à cette question bien plus ardue qu’il n’y paraît, l’ethnobiologiste et écologue Meredith Root-Bernstein développe dans son livre de nombreuses réflexions sur cette notion qui touche autant à la taxonomie scientifique qu’aux cultures auxquelles nous appartenons et à nos visions du vivant. Elle y interroge notamment la variation des classifications établies dans les différentes langues, l’évolution de la notion d’espèce avec les avancées scientifiques, la façon dont ces classifications influent la protection du vivant. Voici un extrait du chapitre consacré à la question de la distinction des espèces entre elles, où Meredith Root-Bernstein s’attarde sur les cas d’amitié interespèce.
La journaliste scientifique américaine Jennifer Holland a recueilli une centaine d’histoires d’amitié entre des animaux d’espèces différentes. Beaucoup de ces histoires lient deux animaux orphelins, qui deviennent amis pour la vie dans un centre de soins. Parfois, vous pouvez vous demander si les animaux ne se trompent pas : un capybara ressemble un peu à un cheval miniature… Est-ce qu’ils pensent être de la même espèce ? Mais force est de constater que les différences physiques majeures ne semblent pas avoir d’importance.
Des histoires d’amitié entre hamsters et serpents, tortues et chiots
Personnellement, je préfère les histoires avec les reptiles, peut-être car nous n’imaginons pas qu’un reptile puisse former un lien affectif. Une tortue sillonnée (Centrochelys sulcata) appelée Crouton, négligée par ses propriétaires et se retrouvant dans un refuge animal, a rencontré un groupe de chiots dogues de Bordeaux. Elle a commencé à se mettre au milieu d’eux, probablement attirée au début par leur chaleur, même si elle avait sa propre couverture électrique où elle pouvait se chauffer tranquillement.
Avec le temps, elle s’est liée à un chiot en particulier, Guppy, et tous deux se blottissaient l’un contre l’autre, restant amis pour la vie. Un serpent japonais (Elaphe climacophora) dans un zoo refusait de manger car son métabolisme était faible. Son soigneur, voulant le tenter, a mis un hamster du Daghestan (Mesocricetus raddei) dans son enclos. Non seulement le serpent ne l’a pas mangé, mais il l’a laissé monter sur lui en le poussant à s’enfoncer dans ses anneaux, et a suffisamment gagné sa confiance pour qu’ils dorment ensemble. Ils se frottaient le visage ou le hamster mettait ses petites pattes sur le serpent. Ils ont continué à vivre ensemble et le serpent ne l’a jamais mangé, acceptant plutôt un régime de rongeurs morts. Ce serpent n’était pas né en captivité et savait donc sûrement manger des animaux vivants. Ce n’est pas l’unique exemple d’un prédateur qui devient ami ou prend soin d’une proie qu’il rencontre quand il n’a pas faim.
La plupart des histoires de ce type entre deux animaux non humains surviennent en captivité. Mais cela ne veut pas dire que ce n’est pas naturel ou que cela ne peut pas nous renseigner sur le comportement naturel des animaux. En captivité, les probabilités que la relation soit observée et documentée sont beaucoup plus élevées, ce qui crée une distorsion dans les rapports. De plus, en captivité, l’opportunité de rester ensemble est garantie. Dans la nature, un hamster qui n’est pas mangé va probablement s’enfuir et les chances qu’une tortue reste amie avec un chiot peuvent être moindres car le chiot pourrait changer de territoire. Pourtant, ces événements peuvent arriver dans la nature.
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Que peut-on observer chez des animaux en liberté ?
Chez les cétacés, les dauphins communs à bec court (Delphinus delphis), les grands dauphins (Tursiops truncatus), les dauphins à bosse de l’océan Indien (Sousa plumbea), les dauphins à bosse du Pacifique (Sousa chinensis) et les orques (Orcinus orca) ont tous été observés adoptant et prenant soin de bébés cétacés d’autres espèces. En 2019, des scientifiques ont observé un grand dauphin femelle allaitant son propre petit ainsi que le petit d’un dauphin d’Électre (Peponocephala electra) en même temps. En 2022, une autre équipe a vu un dauphin à bosse de l’océan Indien femelle allaitant un grand dauphin de l’océan Indien bébé (Tursiops aduncus) à une occasion, et un dauphin commun à bec court bébé à une autre. En 2023, une orque femelle a été observée « portant » un [autre cétacé, un] globicéphale commun bébé (Globicephala melas) dans l’eau, c’est-à-dire le laissant nager à côté d’elle, là où la résistance de l’eau est réduite pour le bébé tandis que cela augmente l’effort de l’adulte. Dans ce cas, l’individu se comportant comme une mère ne semblait pas être allaitante, et le bébé a disparu quelques jours après.
Les animaux terrestres vivent en société aussi. Dans sa forme la plus simple, beaucoup de grands herbivores, par exemple des antilopes, broutent ensemble, de nombreuses espèces d’oiseaux s’associent pour se nourrir et, dans certains cas, les oiseaux s’associent avec les grands herbivores. Par exemple, les autruches s’associent aux gazelles en Afrique, et les nandous avec les [lamas] guanacos en Amérique du Sud. Une des raisons de ces associations est que les espèces peuvent partager la tâche de surveillance des prédateurs et comprennent les cris d’alarme de chacune.
Dans d’autres cas, les oiseaux s’associent avec des mammifères pour manger des proies qu’ils perturbent ou qu’ils laissent s’échapper. Le choucador de Meves (Lamprotornis mevesii) suit les éléphants en Afrique du Sud, attrapant les insectes perturbés par leur passage. Les grives de Gurny (Geokichla gurneyi, Cercotrichas signata et Cossipha spp.) assistent les rats-taupes (Cryptomys spp.) pour manger des insectes que ces derniers perturbent en cherchant des racines. Une grive peut passer une journée entière auprès d’un rat-taupe qui cherche à manger.
Il y a aussi des animaux qui chassent en collaborant, comme le blaireau d’Amérique (Taxidea taxus) et le coyote (Canis latrans), qui peuvent chasser par deux ou en groupe. Les blaireaux déterrent les proies et les coyotes les chassent. Dans une vidéo que vous pouvez trouver sur Internet, le coyote s’incline vers le blaireau dans une invitation au jeu, et saute à côté joyeusement. Il n’est pas certain que le blaireau comprenne le langage corporel canin, car il continue avec la même mine sérieuse et concentrée. Des vidéos montrent aussi des exemples d’agressions entre blaireaux ou entre un blaireau et un coyote, donc il y a un intérêt pour le coyote à tenter de maintenir une ambiance plutôt plaisante.
Colocataires de terrier
Il y a aussi beaucoup de cas d’animaux qui partagent les mêmes terriers. Par exemple, pendant ma thèse de doctorat sur le [rongeur] dègue du Chili (Octodon degus), qui vit en colonies dans des terriers, j’ai demandé à mes collègues de me fournir une liste de tous les animaux qu’ils avaient vus vivant ou cherchant l’abri dans les terriers des dègues. La liste incluait d’autres petits mammifères, la chevêche des terriers (Athene cunicularia) et le tourco à moustaches (Pteroptochos megapodius), des insectes et des mygales, des lézards dont Callopistes maculatus et des serpents. Je me suis souvent demandé comment ça se passe avec les serpents : ils ne mangent sûrement pas les autres hôtes du terrier, mais que se passe-t-il au-dehors ? Est-ce que le serpent reconnaît et évite de manger ses colocataires ?
Ce n’est pas du tout un cas unique. Une étude menée au nord de l’Inde montre que plusieurs animaux vivent dans les terriers des porcs-épics indiens (Hystrix indica), comme des chacals dorés (Canis aureus), des renards (Vulpes spp), des hyènes rayées (Hyaena hyaena), des chats des marais (Felis chaus), des lièvres (Lepus spp), des chauves-souris, des crapauds et des pythons indiens (Python molurus).
Les chercheurs et chercheuses se sont concentrées sur les porcs-épics, les chacals et les pythons. Ces espèces peuvent se croiser dans le terrier de manière non agressive, en laissant les autres entrer ou sortir et en faisant de la place mais sans interaction. Les menaces s’expriment dans le langage corporel de chaque espèce : « mouvements agités, contacts visuels, exhibition des canines et grognements (dans le cas des chacals), cliquetis et agitation des épines (dans le cas des porcs-épics), ou sifflements, souffles et frottements du corps (dans le cas des pythons) », d’après les travaux de l’équipe d’Aditi Mukherjee. En dépit de ces différents langages, il semble que les colocataires se comprennent, évitant l’agression physique dans la grande majorité des cas. Les scientifiques ont étudié dix cas d’interactions, toutes de menace, entre les chacals et les porcs-épics, et vingt-deux interactions entre chacals et pythons, dont la moitié était non agressive mais dont deux ont conduit à la morsure (les observations se font depuis l’entrée du terrier, à l’extérieur).
Les chacals avaient tendance à expulser les porcs-épics et les pythons s’ils ne s’entendaient pas. En revanche, les pythons et les porcs-épics se tolèrent, car les porcs-épics sont plus actifs à l’aube et au crépuscule, alors que les pythons sont plus actifs au milieu de la journée, et probablement à cause du fait qu’ils occupent les terriers des porcs-épics pendant une période de l’année où ils ne mangent pas. Les pythons laissent-ils les porcs-épics se blottir contre eux pendant la nuit ? Je ne crois pas que nous ayons mené les observations nécessaires pour le savoir. Mais si cela peut arriver dans un enclos entre un hamster et un serpent qui n’a pas faim, pourquoi pas dans un terrier entre un porc-épic et un python à jeun ?
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Quand j’étais enfant, je me rappelle avoir lu une histoire, que je pensais vraie (mais qui est en réalité fictionnelle), d’un enfant du XIXème siècle vivant dans une propriété coloniale dans la prairie, qui se perdait et vivait durant une année entière avec une famille de blaireaux d’Amérique dans leur terrier. Il existe beaucoup d’histoires similaires, certaines connues pour être fausses, et dont il est très difficile de vérifier les détails de manière générale. Il n’existe pas de rapport indépendant et scientifique du contexte ou de l’adoption ou de soins entre l’enfant humain et les animaux qui l’auraient aidé.
Les livres de Jennifer Holland présentent des cas avérés de liens affectifs, avec des comportements d’amitié et de soins mutuels entre des animaux (non domestiques) et des humains et humaines. Il y a aussi de nombreuses vidéos, circulant sur les réseaux sociaux et qu’il n’est pas possible de vérifier, dans lesquelles des animaux aquatiques et terrestres sollicitent de l’aide auprès des humains et humaines (qui d’abord ne les comprennent pas) pour leur enlever des hameçons, démêler les filets de pêche ou retirer les faons et cerfs des filets de buts de football et des clôtures en fil de fer. Si certaines de ces vidéos sont filmées et montées d’une manière qui pose question, je ne crois pas que la totalité de ces histoires soit fausse. Parfois, je me demande si nous sommes connus et connues chez certaines espèces comme « les êtres avec les doigts » ou « ceux avec les ciseaux ». À mon avis, penser que ces histoires d’amitié, de soin et d’aide entre des êtres humains et d’autres espèces sont essentiellement impossibles va à l’encontre de l’évidence des interactions interspécifiques en général.
Quand un hamster se blottit contre un serpent, quand un dauphin allaite le bébé d’une autre espèce ou quand une antilope attend le cri d’alarme de son compagnon oiseau, ils sont en train de traiter l’autre comme s’ils étaient de la même espèce. Ce que je veux montrer ici, c’est qu’ils adoptent des comportements qui gèrent des relations sociales, et pas les interactions de prédateur-proie, l’évitement ou la pure indifférence. Il y a donc des contextes où des espèces considèrent d’autres espèces, en dépit de leurs différences évidentes, comme si elles étaient dans le même groupe social, classées dans la catégorie « la société à laquelle j’appartiens ».
Meredith Root-Bernstein a reçu des financements de l’ANR, le CNRS, le Muséum National d’Histoire Naturelle, l’Université La Sorbonne, la Fédération Ile-de-France de Recherche en Écologie, la FACE Foundation, le Global Environmental Network, la National Geographic Society, FONDECYT (Chili), Biodiversa Restore Cofund, S+T+ARTS for Water, et indirectement d’autres programmes de financement de recherche. Elle est membre de l’ONG Kintu et l’association loi 1901 Kintu en France.
– ref. Hamster et serpent, coyote et blaireau, qu’est-ce que les amitiés entre animaux nous enseignent sur l’idée d’espèce ? – https://theconversation.com/hamster-et-serpent-coyote-et-blaireau-quest-ce-que-les-amities-entre-animaux-nous-enseignent-sur-lidee-despece-246796
