Source: The Conversation – in French – By Helga Dickow, Senior Researcher at the Arnold Bergstraesser Institut, Freiburg Germany, University of Freiburg
Le Tchad a organisé des élections législatives à la fin du mois de décembre 2024. Les résultats définitifs publiés le 21 janvier 2025 ont donné à l’ancien parti au pouvoir, le Mouvement patriotique du salut (MPS), 124 sièges sur 188.
Ces élections ont marqué la fin d’une transition de quatre ans au Tchad initiée après la mort de l’ancien président Idriss Déby Itno en mars 2021. Déby dirigeait le Tchad depuis 1991. Mahamat Idriss Déby a pris le pouvoir à la mort de son père.
Avec ce résulyat, Mahamat Idriss Déby s’est offert une légitimité présidentielle à travers les urnes. Il peut confortablement rester au pouvoir pendant encore au moins cinq, voire dix ans.
Cela fait plus de 15 ans que je suis l’évolution de la politique tchadienne de l’intérieur et de l’extérieur du pays. A mon avis, les actions de Mahamat Idriss Déby pendant la transition, avec l’aide des autorités de transition et des anciennes équipes de son défunt père, visaient à le maintenir au pouvoir. Les élections législatives de décembre 2024 ont été une formalité. Le scrutin n’a pas été gagné le jour du vote. Il était clair, dès la phase préparatoire que, comme pour les élections présidentielles de mai 2024, tout était mis en œuvre pour réduire les chances de l’opposition.
Quatre facteurs ont été déterminants. Il s’agit de la composition des autorités électorales, de l’absence d’un fichier électoral à jour, de la violence à l’encontre des voix dissidentes et des coûts élevés de participation à l’élection.
À mon avis, les Tchadiens n’ont plus du tout confiance dans le processus démocratique. C’est de mauvais augure pour un pays qui se classe parmi les plus pauvres. C’est aussi l’un des pays les plus corrompus. La consolidation du pouvoir de Mahamat Idriss Déby pourrait creuser le fossé social et conduire à des conflits violents entre les différents groupes du Tchad, un pays profondément marqué par des divisions éthniques et religieuses.
Le règne d’Idriss Déby a été marqué par l’insatisfaction à l’égard de ses décennies de règne autocratique. Les mouvements politico-militaires l’ont régulièrement contesté et la dernière attaque a conduit à sa mort.
Ce mécontentement va perdurer et pourrait à nouveau déboucher sur des conflits violents.
La manipulation du processus
Mahamat Idriss Déby et le MPS ont mis en place plusieurs mécanismes pour assurer leur victoire aux élections.
Tout d’abord, les présidents de l’Agence nationale de gestion des élections (ANGE) et de la Cour constitutionnelle nommés par Mahamat Idriss Déby étaient responsables de l’organisation et de la validation des élections (et le resteront jusqu’en 2031). Ayant été loyaux envers Idriss Déby et maintenant envers son fils, on ne peut pas leur faire confiance pour être objectifs et indépendants dans leurs verdicts et décisions.
Deuxièmement, le fichier électoral a été mis à jour pour la dernière fois en août 2024. Par conséquent, les jeunes qui venaient d’avoir 18 ans ne pouvaient pas voter. Au Tchad, la majorité de la population a moins de 25 ans. Les jeunes, en particulier dans le sud, soutiennent l’opposition.
Troisièmement, la répression violente exercée par le régime de transition contre les voix dissidentes a joué un rôle déterminant dans l’issue des élections.
La transition s’est d’abord caractérisée par des pourparlers de paix avec les mouvements politico-militaires et par l’expansion du secteur de la sécurité afin de garantir son autorité. En octobre 2022, plusieurs centaines de personnes, principalement des jeunes, ont été tuées par les forces de sécurité alors qu’elles manifestaient contre la prolongation de la transition et la candidature de Mahamat Idriss Déby à l’élection présidentielle.
Entre-temps, l’État a pris diverses mesures contre les figures de l’opposition.
En février 2024, Yaya Dillo, cousin de Mahamat Idriss Deby et rival potentiel à l’élection présidentielle, a été abattu par les forces de sécurité.
En mai 2024, Mahamat Idriss Déby est élu président. En décembre 2024, il a pris le titre de maréchal, qui n’était auparavant détenu que par son père.
L’opposition a également été empêchée de participer au scrutin pour des raisons financières. La participation aux élections coûte cher. Chaque candidat aux élections législatives a dû verser 500 000 CFA (785 USD) au Trésor public. Les candidats aux élections provinciales ont payé 200 000 CFA (314 dollars). Au Tchad, pays frappé par la pauvreté, en l’absence de financement régulier des partis politiques, il était particulièrement difficile pour les petits partis de satisfaire à ces critères.
La situation était différente pour le parti au pouvoir, fondé par Idriss Déby. Depuis des décennies, il bénéficie des ressources de l’État. Il est le seul parti à être présent sur l’ensemble du territoire. Les autres partis sont principalement actifs dans les régions de leurs fondateurs.
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Résistance
Les partis d’opposition ont appelé au boycott. Le Groupe de concertation des acteurs politiques, une coalition de neuf partis, a dénoncé la nouvelle loi électorale et le manque de transparence du dépouillement dans les bureaux de vote.
Succès Masra, leader des Transformateurs, ancien Premier ministre arrivé deuxième à l’élection présidentielle de 2024, a également appelé au boycott. Il a accusé le gouvernement d’avoir falsifié les résultats des élections législatives à l’avance et d’avoir sauvegardé les listes définitives dans un ordinateur. Son parti n’a pas participé au scrutin.
Les résultats des élections législatives présentés le 11 janvier 2025 par Ahmed Barticheret, président de la commission électorale, et confirmés par la Cour constitutionnelle le 21 janvier, n’ont donc pas réservé de surprises.
Outre la large victoire du Mouvement Patriotique du Salut, deux autres partis qui ne s’opposent pas réellement au pouvoir obtiennent respectivement 12 et 7 sièges. Les autres partis victorieux n’ont obtenu qu’un seul siège chacun. Le Tchad compte plus de 300 partis politiques, dont 38 sont représentés dans le nouveau parlement.
Conséquences
Le Mouvement patriotique du salut dispose d’une majorité écrasante au Parlement. Cela signifie qu’il n’y a pas d’équilibre des pouvoirs. Comme son père, Mahamat Idriss Déby peut continuer à gouverner sans aucun contrôle parlementaire.
Il en a déjà l’habitude. Depuis 2021, il nomme les membres du parlement de transition par décret présidentiel. Les quelques voix de députés appartenant à la « vraie » opposition n’ont aucune influence.
Comme le montre le faible taux de participation – estimé à 40 % le jour de l’élection – la majorité des électeurs ne s’attendait pas à ce que le résultat de l’élection change la situation politique. D’autre part, les partisans du parti au pouvoir continuent de bénéficier de leur proximité avec l’État.
Face à cette insatisfaction persistante, on ne peut exclure la possibilité de nouvelles attaques de la part des dissidents. S’il ne s’agit pas d’une attaque militaire, des individus frustrés pourraient tenter de cibler la présidence ou d’autres symboles du régime.
Début janvier 2025, un groupe de jeunes non identifiés aurait attaqué la présidence. L’incident a été minimisé par le porte-parole du gouvernement, ce qui a laissé beaucoup de place à la spéculation. Mais cet épisode rappelle qu’un avenir pacifique est loin d’être garanti.
Helga Dickow does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Tchad : les législatives renforcent le pouvoir absolu de Mahamat Idriss Déby – https://theconversation.com/tchad-les-legislatives-renforcent-le-pouvoir-absolu-de-mahamat-idriss-deby-248791
