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Tiers-lieux et « care-lieux » face à l’épidémie de solitude

Tiers-lieux et « care-lieux » face à l’épidémie de solitude

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Pierre Bouchez, Directeur de recherches en sciences de gestion, Université Paris-Saclay

Kevin André et Alexis Motte ouvrent, en 2020, Kawaa avec, pour finalité, de « développer et de préserver le lien social ». SeranaPorcher-Carli, Fourni par l’auteur

Le notion de « tiers-lieux » a singulièrement évolué, sans toutefois renier totalement son idée originale. Focus sur les « care-lieux », visant à lutter contre l’épidémie de solitude moderne.


Le 23 janvier dernier, la journée mondiale des solitudes mettait en lumière une situation inédite en France : 12 % de Français se trouvent en situation d’isolement relationnel, à savoir qu’ils n’ont aucun réseau de sociabilité. Chez les jeunes actifs âgés de 25 à 39 ans : plus de 1 sur 3 se sent particulièrement seul.

Notamment face à cette épidémie de solitude, les tiers-lieux émergent. On doit au sociologue Ray Oldenburg l’origine de cette expression. Elle fait référence aux lieux citadins hybrides autres que ceux du domicile et du travail, considérés comme essentiels à la socialisation urbaine. À titre d’illustration, Oldenburg cite les « cafes, coffee shops, bookstores, bars, hair salons and other hangouts at the heart of a community ». On pourrait prolonger ces exemples en évoquant le terrain de pétanque ou la place publique.




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Le concept de tiers-lieux évolue vers des espaces donnant une place plus importante à l’informel sous toutes ses formes – liens sociaux, attention – et aux échanges sociaux. Avoir la possibilité de se mélanger, ne fût-ce qu’un moment, avec des personnes qui ne travaillent pas dans le même lieu, apparaît salutaire. Les tiers-lieux deviendront-ils des care-lieux ?

Espace physique et espace social

Les tiers-lieux apparaissent en France en 2008 dans les grandes villes et se déploient dans les villes moyennes et petites, portés par des initiatives associatives ou privées et encouragés par les pouvoirs publics. En 2024, il y en a 3 500 en France, dont 60 % en dehors des métropoles et un tiers en milieu rural.

Raphaël Besson considère qu’un tiers-lieux se réfère à un espace ouvert, hybride. Il facilite la rencontre entre des acteurs hétérogènes et la mutualisation de ressources au service de projets individuels et collectifs. Il en ressort qu’il est à la fois un espace physique dédié au travail et aux activités collectives, mais aussi un espace social d’échanges.

Il propose d’affiner cette idée en retenant six grandes familles de tiers-lieux :

  1. Tiers-lieux d’activités : lieux relevant des espaces de coworking et lieux de travail, de collaboration et de communauté.

  2. Tiers-lieux d’innovation : lieux cherchant à démocratiser les procédés d’innovation par la mise à disposition du matériel et le partage d’expériences, tels les fab labs et les livinglabs.

  3. Tiers-lieux culturels : lieux promouvant une culture de l’expérimentation, de la mise en scène et de la coproduction des savoirs et des cultures.

  4. Tiers-lieux sociaux et solidaires : lieux structurés autour de la promotion de la participation citoyenne, de la transition démocratique et de l’économie sociale et solidaire.

  5. Tiers-lieux de service et d’innovation publique : lieux mis en place à l’initiative des collectivités pour redynamiser certains territoires éloignés des grands centres urbains, et les réinvestir lorsque les services publics et commerces sont partis.

Au sein de cette typologie, on se centrera plus spécifiquement sur le cas des tiers-lieux sociaux et solidaires. En effet, selon 75 % des élus locaux, les tiers-lieux luttent contre l’isolement et renforcent le lien social.

La solitude tue plus que le tabac ou l’alcool

L’épidémie de solitude est désormais reconnue comme un problème de santé publique puisqu’elle tue plus que le tabac, l’alcool, l’obésité ou la pollution de l’air aux Etatus-Unis. Comme d’autres affections de longue durée, elle ne doit pas être envisagée uniquement du point de vue du « cure », mais aussi du point de vue du « care ».

La solitude n’est pas une maladie que l’on subit, mais plutôt le produit d’une évolution de nos sociétés. Ces dernières accordent moins de valeur aux liens sociaux et à la santé qu’ils nous procurent. Pourtant, il a été prouvé que le bonheur dépend avant tout de la qualité de notre vie relationnelle.

Dans ce contexte, les « théories du care » pointent le fait que nous ne reconnaissons pas suffisamment notre interdépendance avec autrui. Aussi pour lutter contre l’épidémie de solitude en cours, nous avons besoin de développer une « société du care » où nous acceptons nos vulnérabilités.


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Les tiers-lieux peuvent assurément jouer un rôle dans le développement de cette société du care. Cependant, ces lieux rencontrent souvent la difficulté d’être inclusifs, tout en étant attractifs pour des personnes vulnérables, sans forcément le reconnaître. Pour résoudre cette difficulté, faut-il sans doute faire venir le care plutôt que d’inciter à créer des tiers lieux dans des établissements de care ?

Kawaa, un tiers-lieu solidaire

Les tiers-lieux pourraient devenir des lieux inclusifs tout en accueillant une diversité de publics pour ne pas rendre la fréquentation du lieu stigmatisante. Dans cette perspective, Kevin André a créé kawaa en 2014, ayant pour finalité de « développer et préserver le lien social » dans la continuité de sa thèse sur l’éthique du care soutenue en 2013. Puis avec son associé Alexis Motte, il a créé et inauguré leur premier kawaa, en 2020, dans le XIIe arrondissement de Paris.

L’inclusivité au sein de cet espace, se décline en quatre hypothèses opérationnelles :

  1. Un tiers-lieu n’est plus seulement un « troisième lieu », mais aussi un « triple lieu ». Pour créer de la diversité de publics, ils partent du principe qu’il faut une diversité d’usages, y compris de l’habitation.

  2. Il se doit d’être intergénérationnel alors qu’il est trop souvent réservé de fait à une population de jeunes actifs. Or, la solitude résulte de fragilités qui sont fortement corrélées à l’âge ;

  3. Il est nécessaire que le modèle économique implique la plus grande accessibilité possible en termes de prix tout en préservant un approvisionnement de qualité et la juste rémunération des équipes.

  4. Le care repose enfin sur l’équipe qui exploite le lieu. Cette attention au personnel est décisive si l’on veut créer une organisation de care.

Du tiers-lieu au troisième lieu

Lorsqu’ils ont ouvert leur premier kawaa en 2020, Kevin André et Alexis Motte ont pour objectif de créer des lieux de liens au-delà des tiers-lieux traditionnels initiaux. Ils préfèrent mobiliser le terme de « troisième lieu » que celui de tiers-lieux pour ne pas le séparer des deux autres lieux que sont le bureau et l’habitation.

Dans les nouveaux kawaa qui sont développés, le troisième lieu n’existe jamais seul. Il est toujours en lien avec au moins un autre lieu. Avec des bureaux comme à Paris, qu’ils soient ou non opérés par Kawaa. Avec des bureaux et une habitation à Lille.

Au-delà de cette fonction de lien entre plusieurs lieux, la démarche de Kawaa est de focaliser l’attention, le care, au cœur du projet. Cette « attention à l’attention » est essentielle pour qu’un kawaa soit un lieu de lien. Qu’il s’agisse de l’attention de l’équipe à l’égard des clients et des résidents, de l’attention dans la conception et la décoration du lieu, de l’attention portée à l’équipe, et enfin de l’attention entre les clients et entre les résidents. Cette attention se matérialise par des attentions dans des petits détails : tutoiement, cartes de conversation, tables partagées, mobilier en bois, produits bien sourcés et faits maison, etc.

Une attention assurément bienvenue pour ceux, nombreux, dont la vulnérabilité et le besoin d’interdépendance constitue une nécessité dans une société de surcroît en voie de numérisation globale, asséchant les liens sociaux.

Jean-Pierre Bouchez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tiers-lieux et « care-lieux » face à l’épidémie de solitude – https://theconversation.com/tiers-lieux-et-care-lieux-face-a-lepidemie-de-solitude-247644

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