Source: The Conversation – in French – By Julien Pillot, Enseignant-Chercheur en Economie, INSEEC Grande École
Les conséquences économiques et financières du changement climatique sont de plus en plus importantes. Les variations de l’indice environnemental, social et de gouvernance (ESG) ont-elles un impact sur les marchés financiers, et lequel ?
L’année 2024 aura été la plus chaude jamais enregistrée, dépassant même pour la première fois la barre des +1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Un contexte qui pousse l’organisation météorologique mondiale à sonner « l’alerte maximale face au rythme effréné du changement climatique », dont on mesure de mieux en mieux les conséquences délétères pour le vivant, mais aussi pour l’économie et les organisations humaines.
Les catastrophes naturelles, plus fréquentes et plus intenses, font peser un coût et un risque de moins en moins supportable pour les États et les assureurs, mais aussi pour les entreprises et les investisseurs. Une étude du BCG établit que sans action volontariste en faveur de la transition, les sinistres climatiques pourraient réduire le profit des entreprises de 5 % à 25 % d’ici à 2050 et le PIB mondial de 22 % d’ici à la fin du siècle.
Besoin d’investissement massif
L’heure est plus que jamais au financement de la transition, ainsi qu’a pu le rappeler Éric Lombard lors de son discours d’entrée au ministère de l’économie le 23 décembre 2024. Mettre la finance au service de la transition écologique n’est plus une option à l’heure où le drame de Mayotte nous amène à voir le prix économique et humain de notre impréparation.
Si le rapport Draghi recommande d’ailleurs de flécher la moitié de l’effort annuel d’investissement de 750 à 800 milliards d’euros vers la transition écologique, cela ne doit rien au hasard : c’est à la fois un facteur de compétitivité, et un impératif de prévention alors que les rapports successifs du GIEC insistent sur le fait que les événements climatiques extrêmes vont gagner en intensité et en fréquence dans les prochaines années. Or, l’état des finances publiques ne permet pas un tel effort. Le secteur privé doit impérativement prendre sa part. Ce qui exige de comprendre les dynamiques à l’œuvre sur les marchés financiers et dans les choix d’investissements des agents économiques.
Des investisseurs, des entreprises et des risques
Les marchés financiers, absolument indispensables au financement de la transition environnementale, sont eux-mêmes des plus en plus influencés par les risques climatiques. Ces risques sont de deux ordres. D’une part, la transition vers une économie bas carbone induit de nombreuses incertitudes économiques mais aussi sur les plans technologique et réglementaire. Ces incertitudes sont de nature à freiner ou réorienter les investissements. D’autre part, les dommages directs causés par les événements climatiques extrêmes deviennent tels que la couverture assurantielle n’est plus systématique. Ce qui augmente mécaniquement les risques dits « matériels ».
À lire aussi :
La réforme du label ISR va-t-elle assez loin ?
En parallèle, les entreprises sont de plus en plus engagées dans la transition. Elles prennent peu à peu conscience de la nécessité d’adapter leur modèle à la nouvelle donne climatique, géostratégique, et réglementaire. Au-delà, elles voient dans leur effort de transition un moyen de développer de nouveaux avantages concurrentiels sur le long terme, mais aussi – et surtout – d’attirer des capitaux sur le court terme. C’est en effet l’objet des scores ESG que de signaler aux investisseurs les entreprises cotées les plus performantes sur les aspects environnementaux, sociaux et de gouvernance. Ces entreprises sont ainsi supposées être plus résilientes, moins exposées aux risques susmentionnés, et ce faisant, plus attractives pour les investisseurs.
Mais est-ce vraiment le cas en pratique ? Dans notre article « Interpretable machine learning models for ESG stock prices under transition and physical climate risk » récemment publié dans la revue Annals of Operations Research, nous avons cherché à comprendre comment le cours des actions des entreprises présentant un score ESG important varie en fonction de la perception des risques climatiques d’une part, et dans quelles mesures les modèles d’IA (de type « Interpretable Machine Learning Models ») sont efficaces pour prédire ces effets.
Résultats prometteurs
Hors apports strictement méthodologiques, notre travail nous a permis de mettre en évidence trois principaux résultats.
Abonnez-vous dès aujourd’hui !
Que vous soyez dirigeants en quête de stratégies ou salariés qui s’interrogent sur les choix de leur hiérarchie, recevez notre newsletter thématique « Entreprise(s) » : les clés de la recherche pour la vie professionnelle et les conseils de nos experts.
Premièrement, nous avons pu établir que les risques de transition ont un effet significatif sur le cours des actions des entreprises ESG. Les entreprises mieux préparées à la transition vers une économie bas-carbone, c’est-à-dire avec des scores ESG élevés, tendent à mieux résister aux chocs liés aux politiques ou événements climatiques.
Deuxièmement, nous avons montré que si les risques physiques affectent également les cours des actions, leur impact est modéré par la résilience des entreprises. Concrètement, les entreprises avec de bonnes pratiques ESG sont identifiées comme plus à même de faire face aux événements climatiques extrêmes, ce qui se reflète positivement sur le cours de bourse, mais avec un impact plus mesuré.
Troisièmement, les modèles mobilisés dans notre étude ont permis d’identifier les variables les plus influentes dans la prédiction de l’évolution de l’indice ESG500, parmi lesquelles l’inflation, la récession, les niveaux de pollution et les indices de risque climatique. Des indications précieuses pour les investisseurs, mais aussi pour les pouvoirs publics, pour identifier les facteurs à considérer de façon prioritaire au moment de réaliser des choix de portefeuille ou d’impulser de nouvelles politiques et réglementations.
Résilience et performance
Nos résultats offrent de nouvelles connaissances et perspectives à la fois aux investisseurs et aux pouvoirs publics. D’un côté, les investisseurs peuvent utiliser des modèles d’IA pour évaluer l’exposition des entreprises aux risques climatiques et prendre des décisions éclairées. De l’autre, les pouvoirs publics peuvent s’appuyer sur nos travaux pour établir des politiques et réglementations susceptibles de promouvoir des pratiques d’entreprise soutenables et renforcer la résilience du tissu entrepreneurial local face au changement climatique.
Si nos résultats sont prometteurs, la compréhension des dynamiques complexes en jeu nécessite encore de nombreux approfondissements. D’autres facteurs ESG pourraient être intégrés à nos modèles qui, eux-mêmes, pourraient être appliqués à d’autres marchés financiers que ceux considérés dans notre étude. Et vous, chers lecteurs, seriez-vous prêts à modifier vos pratiques d’investissement en faveur d’entreprises engagées dans la transition ?
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Anticiper grâce à l’IA la volatilité des indices ESG selon la nature des risques climatiques – https://theconversation.com/anticiper-grace-a-lia-la-volatilite-des-indices-esg-selon-la-nature-des-risques-climatiques-247474
