Source: The Conversation – France (in French) – By Mélanie Guenais, Maîtresse de conférences en mathématiques au LMO, Université Paris-Saclay
Si les sciences jouent un rôle décisif dans la société, le lycée lui accorde-t-il une place à la hauteur des défis actuels ? Retour sur cinquante ans de réformes et de spécialisations de baccalauréat.
La réforme du lycée général de 2019 a mis fin au système des séries de bac installé depuis plus d’un siècle dans notre pays. À l’inquiétude provoquée par la diminution des effectifs en parcours scientifiques, le ministère oppose que la place donnée aux sciences a été renforcée dans la nouvelle organisation du lycée.
Voilà relancé le débat public sur la place des sciences à l’école. Notre étude fondée sur les grilles horaires depuis 1945 montre que les parcours scientifiques sont, de fait, toujours restés plutôt généralistes.
Si la dernière réforme s’inscrit dans cette tendance, la répartition des contenus a été profondément transformée, limitant la polyvalence scientifique et l’accès aux mathématiques. Paradoxalement, ce sont ces changements qui entraînent l’augmentation d’une sélection par les sciences en même temps que leur marginalisation.
La longue hégémonie des humanités classiques
Considérer la formation scientifique comme voie d’excellence est une idée récente dans l’histoire des études secondaires. Jusque dans les années 1960, c’est le « bac philo » qui fait office de voie royale, héritier d’une longue tradition de la culture bourgeoise dans laquelle les sciences sont plutôt mal vues, car trop utilitaires ou spécialisées. La course au progrès après la Seconde Guerre mondiale transforme les finalités d’un lycée qui doit s’ouvrir davantage et répondre aux besoins de compétences scientifiques et techniques.
Alors que monte, dans les années 1960, la critique de l’élitisme social du latin, l’irruption des « maths modernes » séduit par l’universalité qu’elles prétendent apporter. Le transfert de la sélection sur les maths s’accompagne au début des années 1970 de la perte de valeur du bac littéraire au profit du bac C scientifique. Mais l’enthousiasme des maths modernes cède la place aux désillusions, puis aux critiques : les effets jugés trop élitistes d’une sélection excessive par les mathématiques deviennent un sujet de préoccupation récurrent des réformes du lycée.
Depuis 1990, l’objectif de « rééquilibrage des filières » vise surtout à diminuer l’hégémonie des séries scientifiques. La réforme de 2019 n’y échappe pas.
Mais est-il juste pour autant de parler d’une « hégémonie des sciences » au lycée dans les dernières décennies ? Comment la dernière réforme pourrait-elle avoir « remusclé » les sciences ? La reconstitution des différents types de curriculums à l’aide des grilles horaires recensées à partir des principaux textes officiels éclaire ces questions.
Sciences : un minimum obligatoire de 13 % à 22 %
On représente ci-dessous les horaires obligatoires minimums de sciences en faisant la moyenne sur l’ensemble des trois classes du lycée à la date du bac considéré (sources en annexe). Chacune des dates correspond à une période d’organisation (dates des bacs réformés : 1948-1959 ; 1960-1967 ; 1968-1983 ; 1984-1994 ; 1995-2001 ; 2002-2012 ; 2013-2020 ; 2021-2025) :
Fourni par l’auteur
Globalement, l’horaire minimum de sciences représente entre 13 % et 22 % de l’horaire global obligatoire, avec une baisse nette entre 2000 et 2020. L’affaiblissement de la part des mathématiques et de la physique-chimie est notable à partir de 1995 au profit d’un enseignement indifférencié de culture scientifique.
Pas plus que la volonté du Sénat en 2003 d’« ériger la diffusion de la culture scientifique, technique et industrielle en priorité nationale », les discours plus récents n’ont eu d’écho dans la place accordée aux sciences dans les parcours du lycée, place qui reste aujourd’hui semblable à celle qu’elle était au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Des parcours scientifiques ou des parcours généralistes ?
Intéressons-nous à présent à l’horaire maximum de sciences.
Jusqu’en 2020, les parcours scientifiques au lycée sont identifiés par leur mention du baccalauréat : d’abord « mathématiques », en 1905, à laquelle s’ajoutent « sciences expérimentales » dès 1943, puis « mathématiques et technique » en 1947, ancêtres des mentions des séries C, D et E créées en 1965 et devenues « S », avec différentes spécialités, en 1995. Aux spécialités mathématiques (M), sciences de la vie et de la terre (SVT) et sciences de l’ingénieur (SI) s’ajoutent les spécialités physique-chimie (PC), puis informatique.
Depuis 2021, l’arrêt des séries reporte la mention « sciences » sur le choix de deux spécialités scientifiques en terminale (parmi cinq spécialités : mathématiques (M), informatique (NSI), physique-chimie (PC), sciences de l’ingénieur (SI) et sciences et vie de la terre (SVT)), déterminantes pour l’accès aux études de sciences.
Nous identifions trois parcours scientifiques types et représentons l’évolution de leurs horaires de sciences obligatoires moyens au lycée :
L’ensemble de ces parcours garantit un volume horaire minimum de 11 heures hebdomadaires pour les disciplines scientifiques : définissons ce critère plancher pour qualifier un parcours « scientifique », minimum nécessaire pour s’orienter vers les études de sciences. Depuis la réforme de 2019, seuls les parcours avec deux disciplines scientifiques en terminale offrent donc un volume de sciences suffisant pour appartenir à ces parcours.
Depuis la réforme de 2019, les élèves suivant les spécialités SVT-PC ou M-SVT en terminale, même avec l’ajout de l’option facultative « maths complémentaires » de trois heures, ont suivi moins d’heures de maths ou de physique que les élèves du bac « sciences expérimentales » de 1965, pourtant déjà critiqué pour l’insuffisance de son contenu scientifique.
Réforme 2019 : une stabilité en trompe-l’œil
Du point de vue de l’évolution de ces parcours scientifiques, la baisse de la part des sciences pour les profils « sciences de l’ingénieur » depuis la réforme de 1995 est considérable. Les autres parcours ont des volumes analogues, entre 41 % et 52 % du volume global, évoluant peu au cours du temps et en légère baisse depuis 2000.
La réforme de 2019 entraîne surtout des changements dans l’équilibre des disciplines enseignées : l’introduction de la culture scientifique diminue les horaires des contenus disciplinaires destinés aux savoir-faire prérequis pour les orientations scientifiques, réduisant leur part à seulement 41 %. Par ailleurs, la nouvelle offre déséquilibre les poids entre les disciplines dans les différents parcours, qui perdent leur polyvalence antérieure.
Enfin, la création de cours facultatifs de mathématiques en terminale pour compenser la diminution des mathématiques dans les parcours sciences est inédite, les options facultatives étant jusque-là plutôt consacrées aux ouvertures culturelles. Même en admettant que ces cours deviennent obligatoires, les parcours actuels resteraient, en volume de sciences, au-dessous de ceux des années antérieures à 2005. Difficile de parler dans ces conditions d’un retour à des parcours comparables à ceux des séries C.
Finalement, la part des sciences dans les parcours scientifiques demeure limitée et minoritaire. Derrière une relative stabilité des horaires, la réforme de 2019 transforme surtout l’organisation interne entre les sciences, avec des conséquences massives sur la baisse d’effectifs scientifiques.
Le poids paradoxal des sciences au lycée : plus faible mais plus sélectif
La réforme a réduit l’accès aux mathématiques. Mais en les restreignant à un seul programme, le plus « exigeant », ou à des cours facultatifs dont l’importance est minimisée pour l’orientation, leur élitisme est renforcé, contrairement à l’intention supposée.
De plus, les nouveaux parcours montrent une offre déséquilibrée entre les sciences qui provient de la réduction à deux disciplines scientifiques en terminale. Là où, auparavant, trois voire quatre disciplines scientifiques constituaient, ensemble, un parcours cohérent, elles se retrouvent mises en concurrence parmi les enseignements au choix.
Croire que leur présentation à égalité permettra de diminuer l’hégémonie des mathématiques en leur sein n’est qu’une illusion. La réduction d’accès aux mathématiques se répercute sur l’ensemble des sciences sans changer les hiérarchies, traduisant une prédominance persistante des mathématiques due à son rôle de socle commun pour les formations scientifiques qu’il semble vain de vouloir nier : « On ne change pas la hiérarchie des disciplines par décret. »
En décalage avec l’importance attribuée aux sciences dans l’espace public, le lycée ne leur maintient que peu de place permettant des parcours sans sciences très spécialisés. Les parcours scientifiques proposés sont plutôt généralistes. Il n’est donc pas surprenant que, depuis près de soixante ans, ces voies demeurent privilégiées pour retarder les choix d’orientation.
Mais en limitant l’accès aux mathématiques et en les opposant aux autres sciences au prétexte de ne « plus choisir la série S par défaut », la réforme de 2019 a finalement affaibli toutes les sciences en les rendant plus sélectives, mettant fin à des années de démocratisation de leur accès.
Cet article a été écrit dans le cadre des actions du collectif Maths&Sciences.
Mélanie Guenais est vice-présidente de la Société Mathématique de France et fondatrice du Collectif Maths&Sciences
– ref. Au lycée, les sciences ont-elles vraiment la place qu’elles méritent ? – https://theconversation.com/au-lycee-les-sciences-ont-elles-vraiment-la-place-quelles-meritent-249878
