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La baisse du taux d’homicide au Venezuela expliquée – de façon erronée – par Trump et par Maduro

La baisse du taux d’homicide au Venezuela expliquée – de façon erronée – par Trump et par Maduro

Source: The Conversation – France (in French) – By Rebecca Hanson, Assistant Professor of Latin American Studies, Sociology and Criminology, University of Florida

Des membres de milices soutenues par le gouvernement vénézuélien (Caracas, 7 janvier 2025). MatiasDelacroix/APPhoto

Depuis 2016, le taux d’homicide est en baisse au Venezuela, l’un des pays les plus violents du monde. Alors que Donald Trump attribue cette diminution à la délocalisation des gangs vénézuéliens aux États-Unis, Nicolas Maduro, pour sa part, vante la reprise en main de ces gangs par son gouvernement, voire leur éradication. Cependant, cette baisse doit être analysée à la lumière de la relation instable qu’entretient le gouvernement Maduro avec des groupes armés sur lesquels il s’appuie pour renforcer son pouvoir autoritaire en contrepartie d’une relative clémence à leur égard.


Le 1er mars 2024, le corps de Ronald Ojeda, ancien officier de l’armée vénézuélienne, a été retrouvé au Chili, dans une valise enterrée sous un mètre de béton. Accusé par le Venezuela de comploter contre le gouvernement, il avait disparu neuf jours plus tôt, lorsque des hommes déguisés en policiers avaient fait irruption dans son appartement de Santiago, la capitale du Chili, et l’avaient emmené avec eux de force.

Après une année d’enquête, les autorités chiliennes ont accusé les membres du gang vénézuélien Tren de Aragua d’avoir perpétré l’assassinat sur ordre du président du pays, Nicolas Maduro.

Cette décision intervient alors que les relations entre le gouvernement de Maduro et les gangs criminels font l’objet d’une attention accrue, tant de la part des gouvernements des pays d’Amérique latine que des États-Unis.

Des médias et organisations conservatrices états-uniennes tels que la Heritage Foundation ont accusé Maduro d’envoyer des membres de gangs aux États-Unis pour déstabiliser le pays. Le président Donald Trump a même suggéré que Maduro avait réussi à réduire la criminalité en envoyant des membres de gangs vers les États-Unis : « La criminalité a baissé de 67 % au Venezuela parce qu’ils prennent leurs gangs et leurs criminels et les déposent très gentiment aux États-Unis », a-t-il déclaré à ses partisans en avril 2024.

Selon les données du ministère vénézuélien de la Santé, qui m’ont été communiquées par Dorothy Kronick, spécialiste de la politique vénézuélienne, le taux d’homicide a en effet baissé ces dernières années. Cette tendance est confirmée par l’Observatoire vénézuélien de la violence (OVV).

La baisse du nombre d’homicides au Venezuela coïncide avec la consolidation du pouvoir autoritaire de Nicolas Maduro, arrivé à la tête du pays en 2013 après le décès d’Hugo Chavez dont il était le vice-président, et réélu en 2018 et en 2024 à l’issue chaque fois de scrutins contestés. Il est tentant d’expliquer la baisse de la criminalité comme le résultat de la cooptation et du contrôle des gangs par le gouvernement. Certains observateurs qualifient même le Venezuela de « narco-État », suggérant que le trafic de drogue dans le pays serait une entreprise organisée entre les hauts fonctionnaires et les groupes criminels.

J’étudie la criminalité, la violence et le maintien de l’ordre au Venezuela depuis 2011 et je sais que cette version des choses est au mieux trop simpliste, au pire carrément fausse. Comme je l’explique dans mon livre Policing the Revolution : The Transformation of Coercive Power and Venezuela’s Security Landscape During Chavismo (2025), on ne peut pas dire que le gouvernement vénézuélien exerce un contrôle étroit sur les groupes criminels actifs dans le pays. En réalité, on observe une relation instable et volatile entre le gouvernement et de multiples acteurs armés concurrents, dont les gangs et la police.

Un pays violent, mais de moins en moins

La baisse du nombre d’homicides ne doit pas masquer le fait que le Venezuela est toujours en proie à la violence. Depuis le milieu des années 2000, il est classé parmi les pays les plus violents du monde.

L’ancien président Hugo Chavez (au pouvoir de 1999 à son décès en 2013) n’a jamais réussi à maîtriser la criminalité – en particulier les crimes violents – qui a augmenté de manière exponentielle sous son gouvernement. Cette tendance s’est poursuivie pendant les premières années du mandat de Nicolas Maduro.

Cependant, toutes les données disponibles suggèrent que le taux d’homicide au Venezuela a diminué depuis le pic atteint en 2016 (voir graphique plus haut).

Si rien ne prouve que ce phénomène serait dû au fait que le gouvernement « délocalise » les criminels, comme l’insinue Donald Trump, l’explication de Maduro, qui affirme ainsi que la police a « éradiqué » les groupes criminels depuis les raids policiers incroyablement meurtriers qui ont été menés entre 2015 et 2019, est elle aussi discutable.

Des forces de police concurrentes…

Le gouvernement Maduro n’a pas éliminé les organisations criminelles. Il serait plus juste de dire qu’il a établi des relations instables avec de nombreux groupes armés, y compris des gangs, des groupes paramilitaires non étatiques et même avec les propres forces de police du pays.

Ces relations ont été la cause de conflits et de dysfonctionnements importants au sein des institutions de l’État. Cela apparaît clairement à l’examen des institutions censées incarner le contrôle étatique, telles que la police. Les gouvernements de Chavez et de Maduro ont augmenté le nombre de policiers et de soldats dans les rues. Ils ont créé des institutions sécuritaires telles que la Policía Nacional Bolivariana (Police nationale bolivarienne). Cependant, la croissance rapide de l’appareil de sécurité, dans un contexte d’approches concurrentes, a généré plus de conflits que de coordination.

Les policiers et les réformateurs de la police que j’ai interrogés ont comparé les politiques de sécurité de l’État et les changements qu’elles ont entraînés au monstre de Frankenstein – une aberration qui échappe rapidement au contrôle de son créateur.

D’après eux, le gouvernement a créé de nouvelles institutions sécuritaires si vite qu’il n’est pas en mesure de les superviser et de les contrôler : « Notre défi est maintenant de gérer le monstre que nous avons créé », m’a confié un ancien officier de police et politicien chaviste.

Des membres de la Garde nationale participent à une opération de sécurité anti-gang à Caracas le 13 juillet 2015.
Federico Parra/AFP

En raison de ces politiques menées par l’État, une profonde méfiance s’est installée entre la police et le gouvernement, et entre les différentes forces de police.

Cette méfiance a même conduit les forces de police à en venir aux mains dans la rue à plusieurs reprises. Le 19 février 2020, un tronçon de l’autoroute Prados del Este à Caracas a été fermé à cause d’affrontements entre la Police nationale du Venezuela et la Police d’enquête du pays (CICPC).

… Des gangs qui coopèrent

Il est très peu probable que la baisse des taux d’homicide résulte des opérations de maintien de l’ordre. En effet, j’ai interrogé plus de 200 policiers dans le cadre de mes recherches pour mon livre, et la plupart d’entre eux considèrent que les initiatives du gouvernement en matière de maintien de l’ordre contribuent davantage à la criminalité et à la violence qu’elles ne les réduisent.

Une explication plus plausible de la baisse du nombre d’homicides serait que les politiques de Maduro ont favorisé le renforcement des relations entre les groupes criminels eux-mêmes.

Le gouvernement a noué des relations avec les gangs, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il les contrôle. Depuis 2013, le gouvernement a négocié des pactes avec certains des plus grands gangs du pays, notamment une confédération de gangs dirigée par le tristement célèbre El Koki à Caracas et le gang Belén dans l’État de Miranda.

Le gouvernement a accepté de tolérer les activités illicites dans certaines zones et d’interdire à la police d’intervenir sur le territoire des gangs. En échange, les gangs ont accepté de réduire le nombre de meurtres et d’autres crimes parmi les plus visibles tels que les enlèvements. Comme le montrent mon livre et les recherches antérieures de Verónica Zubillaga, Francisco Sánchez et Leonard Gómez, ces pactes ont permis aux gangs de consolider leur contrôle sur le territoire et les marchés illicites.

Les gangs ont également négocié des accords entre eux pour le cas où les pactes gouvernementaux échoueraient. Ils se sont par exemple entendus sur une répartition des territoires et des marchés afin d’éviter les conflits futurs et pour partager les ressources telles que les armes et les munitions. Ces accords ont permis de réduire les conflits entre les gangs et les perturbations sur les marchés illicites, entraînant une diminution du nombre d’homicides.

De tels pactes ont déjà été rompus par le passé. Les confrontations spectaculairement violentes entre les gangs et la police qui ont suivi ont montré la capacité des gangs à résister à l’intervention du gouvernement. Néanmoins, l’établissement de pactes et la consolidation des gangs ont eu pour effet une réduction du nombre d’homicides. Comme le décrit un homme vivant sur le territoire d’un gang : « Avant, les gangs s’affrontaient, ils s’entretuaient. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, ils se développent. »

La mère de toutes les fureurs

Les relations entre le gouvernement et divers groupes armés non étatiques, y compris les gangs, ont suscité un mécontentement considérable au sein des forces de police.

Lors d’un entretien, un officier de police m’explique que ces pactes représentent la « mère de toutes les fureurs ». Pour de nombreux policiers, les pactes du gouvernement avec d’autres groupes armés équivalent à un parrainage d’activités criminelles.

Ce mécontentement a donné lieu à des affrontements violents sporadiques. Malgré les pactes entre les gangs et le gouvernement, ce dernier n’a pas toujours été en mesure d’empêcher les forces de police de pénétrer sur le territoire des gangs et de s’engager dans des fusillades meurtrières.

De l’extérieur, on peut certainement penser que le gouvernement de Maduro a coopté les gangs à des fins politiques. Et comme le gouvernement des États-Unis a ajouté le Tren de Aragua à sa liste de groupes terroristes mondiaux, le Venezuela risque d’être étiqueté comme un « État soutenant le terrorisme ».

Toutefois, l’affaire Ojeda au Chili ne doit pas être considérée comme une preuve de l’existence de liens stables et solides entre le gouvernement de Maduro et les groupes criminels – du moins pas encore.

Au lieu de cela, la survie de l’autoritarisme au Venezuela semble pour l’instant dépendre des relations instables entre des groupes armés multiples et concurrents qui collaborent temporairement avec le gouvernement lorsque leurs divers intérêts se rejoignent.

Rebecca Hanson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La baisse du taux d’homicide au Venezuela expliquée – de façon erronée – par Trump et par Maduro – https://theconversation.com/la-baisse-du-taux-dhomicide-au-venezuela-expliquee-de-facon-erronee-par-trump-et-par-maduro-250976

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