Source: Universities – Science Po in French
Évidemment, une décennie de guerre a bouleversé la société yéménite.
L’appréhension de ces recompositions est un enjeu central pour les chercheuses et les chercheurs. Dix ans, c’est long, notamment parce que les services, notamment éducatifs, se sont effondrés et qu’une génération semble sacrifiée. Les effets sont également importants en termes religieux, et restent pour une large part sous-analysés, alors même que les houthistes ont transformé, et polarisé, les identités. Les salafis se sont en outre engagés dans une militarisation, quittant souvent leur approche quiétiste et prétendument apolitique. La question de l’accès au terrain rendu très difficile si ce n’est impossible – pour les chercheurs étrangers, comme pour les journalistes occidentaux – complique notre appréhension collective, y compris par des collègues yéménites dont une partie vit en exil.
Parallèlement, on peut dire que les enjeux du conflit se sont transformés, notamment par rapport à la grille de lecture régionale. D’une part, les Saoudiens ont implicitement reconnu l’inefficacité de leur stratégie militaire. Ils cherchent depuis le printemps 2022 à s’extraire du bourbier yéménite, sans vraiment y parvenir. Ils actent par là le fait que les houthistes sont un interlocuteur légitime dont ils ne contestent plus frontalement le contrôle d’une part significative du territoire. Cette évolution a été accompagnée d’une amélioration sensible des relations irano-saoudiennes.
D’autre part, la question des rivalités régionales s’est déplacée et les tensions se manifestent entre les Saoudiens et leur principal allié membre de leur coalition, les Émirats arabes unis. Ces derniers ont établi au fil de la guerre un partenariat avec le mouvement sécessionniste sudiste, sapant l’autorité du gouvernement reconnu par la communauté internationale. C’est un enjeu dans le Golfe qui est encore trop négligé.
Enfin, la place prise par le conflit yéménite a été soudainement bouleversée dans le sillage des attaques du 7 octobre en Israël. En effet, les houthistes, affirmant leur soutien aux Palestiniens, ont développé depuis novembre 2023 une nouvelle stratégie en s’attaquant à la navigation marchande en mer Rouge. Les effets, inattendus, ont conduit à la réduction de plus de 50 % du trafic maritime dans cette voie importante du commerce mondial. Plus d’une centaine de bateaux ont été touchés dont un coulé alors que des marées noires d’ampleur historique ont été évitées de justesse. Les houthistes ont par-là démontré la capacité de nuisance de leur mouvement ainsi que la nécessité de régler le conflit.
En février 2025, la décision de Donald Trump de classer ce mouvement en tant qu’organisation terroriste et d’engager, en partenariat avec les Britanniques et les Israéliens, de nouveaux bombardements du Yémen, se fait contre l’avis de bien des acteurs de l’aide humanitaire dont dépendent pourtant les deux tiers des 35 millions de Yéménites. Les coupures de financement de l’USAID font également craindre une détérioration très sensible de la situation humanitaire.
