Source: The Conversation – in French – By Mahdi Khelfaoui, Professeur, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)
Depuis que l’administration Trump s’est mise à couper tous azimuts dans les budgets de ses principales agences scientifiques, certains administrateurs d’universités québécoises — mais aussi canadiennes — se surprennent à rêver à voix haute : pourquoi ne pas profiter de cette « crise » pour attirer les « meilleurs cerveaux » américains, désormais érigés en « rempart contre les dérives autoritaires » ?
Ces déclarations à l’emporte-pièce font toutefois comme si les chercheurs et professeurs d’universités évoluaient sur un marché de l’emploi homogène. Elles attribuent ce faisant aux universités québécoises le pouvoir magique d’attirer des scientifiques qui évoluent pourtant au sein d’institutions disposant de moyens matériels et humains sans commune mesure aux leurs.
Un marché profondément hiérarchisé
Tous deux professeurs d’histoire des sciences, respectivement à l’Université du Québec à Trois-Rivières et à l’Université du Québec à Montréal, nos travaux portent depuis plusieurs années sur les transformations de la recherche scientifique.
Il nous parait donc opportun de rappeler que toutes les études sociologiques qui s’intéressent aux dynamiques de l’emploi universitaire, que ce soit aux États-Unis, au Canada ou en Chine, arrivent à la même conclusion : ces marchés sont très fortement hiérarchisés et inégalitaires.
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Leurs structures sont en réalité largement déterminées par le capital symbolique (le prestige perçu) des universités qui produisent les futurs professeurs, mais également par celui des universités qui les embauchent.
Cela, sans compter les capacités linguistiques des chercheurs qui — rappelons-le — doivent aussi enseigner, même si cela semble compter pour peu dans les discours obnubilés par « la recherche de calibre mondial ».
Le cas des sciences sociales
Dans une étude récente, nous avons pu nous-mêmes vérifier l’ampleur de la stratification du marché de l’emploi universitaire au Québec, en analysant le cas des disciplines des sciences sociales (principalement l’économie, la géographie, la psychologie, la science politique, la sociologie, les communications et le travail social).
L’originalité du cas québécois par rapport à d’autres marchés linguistiquement homogènes réside dans le fait qu’à la variable du prestige viennent se greffer deux autres facteurs, soit la langue d’enseignement utilisée par l’université d’embauche et sa situation géographique.
Dans ce cadre, les deux universités anglophones du Québec, McGill et Concordia, ont beaucoup plus de chances de recruter dans les grandes universités américaines et britanniques que leurs homologues francophones, qui sont évidemment limitées dans leurs choix d’embauche par la barrière de la langue.
Pour donner un aperçu de la stratification à l’œuvre, entre 1990 et 2020, les pourcentages d’embauches internationales (c’est-à-dire de professeurs ayant obtenu leur doctorat à l’extérieur du Canada) sont les suivants : 53,2 % dans les universités anglophones, 34 % dans les universités francophones métropolitaines (Université de Montréal, UQAM et Université Laval) et 12,5 % dans les universités francophones régionales (réseau des UQ en région et Université de Sherbrooke).
Les hiérarchies d’embauches en sciences sociales
Ces embauches internationales sont elles-mêmes très fortement hiérarchisées.
Prenons l’exemple des universités internationales de premier rang (classées régulièrement parmi les 100 premières universités du classement Times Higher Education), dont Harvard, Stanford, Princeton, Cornell ou Berkeley. Les diplômés de ces institutions qui viennent au Québec trouvent surtout un emploi à McGill, institution à leurs yeux prestigieuse et fortement intégrée au champ universitaire américain. Elle est d’ailleurs la seule institution canadienne, avec l’Université de Toronto, à être membre de l’association américaine des universités, contribuant peut-être ainsi à l’idée que le Canada est… le 51e état des États-Unis !
Dans l’ensemble, les recrutements internationaux des universités québécoises suivent une logique similaire : qu’elles soient francophones ou anglophones, situées dans de grandes villes ou en région, elles embauchent à l’international des professeurs qui sont généralement formés dans des universités de rang semblable ou légèrement supérieur aux leurs.
Par exemple, l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’UQAM recrutent principalement à l’international des docteurs formés dans les différentes universités parisiennes (Paris 1, Paris 8, EHESS, etc.), ou dans d’autres villes universitaires françaises importantes, comme le montre la figure suivante.
Des hiérarchies similaires s’observent pour les recrutements internes au Québec. Pour n’en donner qu’un exemple, les chances qu’une université québécoise située dans une grande ville embauche un professeur qui a obtenu son doctorat dans une université située en région sont quasi nulles. Entre 1990 et 2020, de tels profils n’ont représenté que 0,4 % des embauches en sciences sociales à l’Université Laval, à l’Université de Montréal et à l’UQAM.
Le cas des sciences naturelles
On pourrait penser que certains dirigeants, transformés en « chasseurs de tête », ne visent, sans le dire, que les « chercheurs étoiles » actifs dans les « vraies » sciences, biomédicales et naturelles.
Pour une autre étude en préparation, nous avons donc compilé les données relatives aux embauches des professeurs dans ces disciplines (anatomie, biologie, biochimie, chimie, physique, informatique, sciences de la terre et de l’atmosphère, sciences forestières, sciences de l’agriculture et de l’alimentation) depuis le début du XXIe siècle.
Entre 2000 et 2024, sur les 1545 professeurs embauchés par les départements de sciences naturelles des universités québécoises, 702 (soit 45,4 % du total) ont obtenu leur diplôme de doctorat à l’extérieur du Canada, dont 261 (soit 16,9 % du total) aux États-Unis.
Or, sur ces 261 professeurs, 167 (64 %) ont été embauchés par McGill et Concordia, alors que ces deux universités n’ont compté que pour 34 % des embauches totales de la province. Les 94 (37 %) autres professeurs diplômés aux États-Unis se sont retrouvés dans la douzaine d’universités francophones de la province, qui ont quant à elles représenté 67 % des embauches totales de professeurs entre 2000 et 2024. Il est à noter que sur les 94 embauches « américaines » réalisées dans les universités francophones, 42 l’ont été à l’Université de Montréal et seulement 15 l’ont été dans les universités situées en région.
Comme pour les sciences sociales, le bassin d’embauche international des universités québécoises francophones en sciences naturelles se trouve, sans surprise, en France. Les professeurs ayant obtenu leur diplôme de doctorat dans ce pays représentent en effet le quart des embauches internationales des universités francophones (cette proportion augmente à un tiers si l’on ajoute ceux provenant de la Belgique et de la Suisse).
Quant aux universités McGill et Concordia, elles sont bien plus fortement intégrées aux réseaux d’embauche des universités américaines et canadiennes anglophones. Près de 58 % de leurs professeurs embauchés entre 2000 et 2024 ont obtenu leur diplôme de doctorat aux États-Unis ou au Canada anglais.
Les hiérarchies d’embauches en sciences naturelles
Comme dans le cas des sciences sociales, les dynamiques d’embauches « locales » dans les disciplines des sciences naturelles laissent apparaître un marché linguistiquement partitionné et fortement hiérarchisé selon le prestige des universités et leur position géographique.
Ainsi, entre 2000 et 2024, les professeurs diplômés d’une université québécoise francophone n’ont représenté que 3,8 % du total des embauches effectuées par les universités McGill et Concordia. À l’inverse, les professeurs détenteurs d’un doctorat de l’Université McGill ont représenté à eux seuls 11 % des embauches effectuées par les universités francophones.
Dans la même période, les universités francophones métropolitaines n’ont embauché que 2,3 % de professeurs ayant obtenu leur diplôme de doctorat dans une université régionale. Ce dernier chiffre pose d’ailleurs une réelle question quant à la finalité des formations doctorales dans les universités régionales.
En effet, selon la Banque des données statistiques officielles sur le Québec, leurs diplômés au doctorat ont représenté, entre 2010 et 2024, près de 21 % du total des docteurs formés par les universités québécoises francophones en sciences pures.
Un exode de « cerveaux » vers le Québec peu probable
Ces chiffres, tant pour les sciences sociales que pour les sciences naturelles, montrent qu’il est illusoire de penser que les coupes drastiques effectuées par l’administration Trump dans les fonds fédéraux de la recherche conduiront à un afflux important des meilleurs « talents » américains au Québec.
Les marchés de l’emploi académiques sont sujets à de fortes inégalités. Leurs structures se sont forgées sur des décennies, voire des siècles, d’accumulation inégale de capital symbolique et matériel dans le champ universitaire.
Penser que les agents évoluant sur ces marchés ne tiennent pas compte de leurs hiérarchies implicites, de leurs spécificités géographiques, linguistiques et culturelles, revient à croire que les universités n’ont aucun ancrage national et n’obéissent qu’au mythe libéral des marchés homogènes où la concurrence est libre et parfaite.
Cette excitation passagère met surtout en évidence le fait que certains dirigeants ont une vision limitée de la mission de leurs universités, qui est pourtant loin de se résumer à bomber le torse en pensant être « leader » dans tel ou tel domaine « de pointe », alors que les budgets universitaires actuels arrivent à peine à payer les dépenses courantes et que des coupures supplémentaires sont annoncées.
Il est d’ailleurs troublant d’observer cette volonté soudaine d’embaucher à la hâte des scientifiques déjà établis à l’étranger, alors que les diplômés québécois peinent à trouver des postes. Peut-être ces derniers ne sont-ils pas à la hauteur de la rhétorique de « l’excellence » ?
Mahdi Khelfaoui a reçu des financements de Fonds de Recherche du Québec.
Yves Gingras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Attirer les « meilleurs cerveaux » américains dans les universités québécoises ? Des chiffres contre la pensée magique – https://theconversation.com/attirer-les-meilleurs-cerveaux-americains-dans-les-universites-quebecoises-des-chiffres-contre-la-pensee-magique-252990
