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La sécurité aérienne ne dépend pas seulement des pilotes, mais aussi de la gestion des compagnies

La sécurité aérienne ne dépend pas seulement des pilotes, mais aussi de la gestion des compagnies

Source: The Conversation – in French – By Thomas Walker, Professor, Finance, Concordia University

L’avion est l’un des moyens de transport les plus sûrs, selon les statistiques. Or, une série d’accidents aériens a récemment ébranlé tant le secteur que le public, entraînant une augmentation des recherches Google portant sur la sécurité aérienne ces dernières semaines.

Le nombre d’accidents d’avion mortels est passé d’un seul en 2023 à au moins sept en 2024, ce qui a remis la sécurité aérienne au centre de l’attention. Nous ne sommes qu’au début de l’année 2025 et de nombreux accidents d’avion mortels se sont déjà produits dans le monde. Ces événements n’ont fait que raviver les inquiétudes concernant les défis qui persistent en matière de sécurité.

Ces incidents ont mis en évidence les conséquences mortelles que peuvent avoir les violations répétées des règles de sécurité, les défaillances dans la surveillance des infrastructures, les lacunes dans la formation des pilotes et les problèmes décisionnels au sein des entreprises.

Bien que la sécurité aérienne se soit en réalité améliorée au cours des dernières décennies, ces événements récents sont un rappel brutal de l’importance d’une vigilance constante.

Problèmes de gouvernance

La sécurité aérienne ne repose pas uniquement sur la technologie ou les compétences des pilotes, mais aussi sur la prise de décision, la surveillance et la direction des entreprises. Ce qui se passe dans la salle de réunion peut influencer ce qui se passe dans le cockpit.

Dans notre propre étude, réalisée à partir de données recueillies dans 70 pays entre 1990 et 2016, nous avons établi un lien entre la stabilité du conseil d’administration d’une compagnie aérienne et la sécurité de ses vols.


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Les résultats montrent que les compagnies aériennes ayant une gouvernance faible, un taux de rotation élevé au sein de leur direction et des administrateurs débordés ont tendance à enregistrer davantage d’accidents. À l’inverse, les compagnies aériennes dotées d’une direction stable et expérimentée en ont moins.

Un grand nombre d’accidents d’avion survenus l’année dernière peuvent être attribués à de telles défaillances organisationnelles.

Par exemple, au Népal, un accident d’avion catastrophique qui a coûté la vie à 18 personnes s’explique par le non-respect des limites de poids du fret et des directives de vitesse par la compagnie aérienne.

Au Brésil, l’écrasement mortel d’un avion de passagers en route vers São Paulo a été causé par la sous-estimation par les pilotes de conditions de givrage sévères. Les actions des pilotes ont révélé de possibles lacunes dans leur formation.

Pendant la même période, en Corée du Sud, l’écrasement d’un avion de la compagnie Jeju Air en décembre 2024, qui a coûté la vie à près de 200 passagers, aurait été causé par une manœuvre d’urgence effectuée dans des conditions dangereuses. Cette catastrophe a mis en évidence des lacunes dans l’évaluation des risques.

Une mauvaise gouvernance des compagnies aériennes peut également être à l’origine de difficultés financières, un autre facteur lié à l’augmentation du risque d’accident. Dans notre étude transnationale, on relève que les erreurs de pilotage et les pannes mécaniques ont été à l’origine d’environ 75 % des accidents d’avion, ce qui met en lumière l’incidence directe des décisions du conseil d’administration en matière de formation, de maintenance et d’allocation des ressources sur les résultats de sécurité.

Lorsque les compagnies aériennes éprouvent des difficultés financières, elles peuvent reporter les opérations de maintenance, réduire la formation des équipages ou imposer des horaires plus serrés, autant de facteurs qui, à terme, nuisent à la sécurité.

L’accident de Colgan Air à Buffalo en 2009 et celui d’Asiana Airlines à San Francisco en 2013 étaient tous deux liés à la fatigue des pilotes et à une formation inadéquate. Ces deux problèmes découlent directement de lacunes dans les politiques des compagnies aériennes. En effet, une étude a révélé que la fatigue et les horaires contraignants peuvent augmenter considérablement le risque d’accident lorsque les compagnies aériennes ne définissent pas et n’appliquent pas de normes efficaces en matière de repos et de formation.

Problèmes de surveillance

Les organismes de réglementation jouent également un rôle crucial dans la prévention des catastrophes aériennes. Mais lorsque la surveillance s’affaiblit ou que les organismes de réglementation deviennent trop laxistes, la sécurité peut en pâtir.

La crise du Boeing 737 MAX, survenue entre 2018 et 2019, en est un excellent exemple.

Deux accidents mortels de Boeing, qui ont fait 346 morts au total, auraient été causés par des défauts de conception que les organismes de réglementation n’ont pas détectés. Face à la concurrence d’Airbus, Boeing subissait une pression intense et a sous-estimé les risques en matière de sécurité. De son côté, la Federal Aviation Administration (FAA) des États-Unis a accordé une confiance aveugle aux évaluations de sécurité de Boeing.

L’année dernière, le vol 1282 d’Alaska Airlines a remis Boeing sous les feux de la rampe. Un panneau arraché en plein vol sur un 737-9 MAX a forcé un atterrissage d’urgence, ce qui a conduit la FAA à immobiliser toute la flotte de MAX 9. L’équipe d’enquête a constaté l’absence de plusieurs boulons dans la porte-bouchon située au milieu de la cabine de l’avion, ce qui a soulevé des inquiétudes quant aux défaillances du contrôle de la qualité dans le processus de production de Boeing.

Les défaillances réglementaires peuvent également avoir des répercussions sur la sécurité aéroportuaire et le contrôle du trafic aérien. La collision survenue sur la piste de l’aéroport de Haneda au Japon début 2024 a mis en évidence un relâchement concernant les procédures de sécurité au sol. Des défaillances comparables en matière de sécurité sur les pistes ont également joué un rôle dans l’accident de l’avion de la compagnie sud-coréenne Jeju Air.

Leçons à retenir pour des vols plus sûrs

Aucun système n’est parfait, mais les chefs de file de l’industrie et les organismes de réglementation peuvent prendre de nombreuses mesures préventives pour réduire les risques à l’avenir, par exemple :

  • Renforcer la surveillance exercée par les conseils d’administration : Les compagnies aériennes doivent disposer d’une expertise crédible en matière de sécurité aérienne aux postes de direction. Ainsi, les questions de sécurité essentielles sont portées à l’attention des plus hautes instances décisionnelles, au lieu d’être reléguées aux échelons inférieurs. En outre, la création de comités de sécurité spécialisés peut promouvoir une surveillance continue et des discussions proactives sur les risques.

  • Favoriser la stabilité de la direction : Des changements fréquents de direction peuvent conduire à des politiques de sécurité incohérentes. Une direction solide renforce la culture de sécurité à long terme.

  • Améliorer la formation des pilotes : Les compagnies aériennes doivent investir dans des programmes de simulation avancés et la formation continue pour s’assurer que les équipages sont préparés en cas de scénarios inattendus.

  • Cibler la surveillance des transporteurs à haut risque : Les organismes de réglementation doivent mener des inspections plus strictes auprès des compagnies aériennesqui connaissent des difficultés financières ou commettent des infractions répétées en matière de sécurité.

  • Encourager la transparence : Un système de signalement des incidents de sécurité non punitif permettrait aux pilotes, aux ingénieurs et au personnel au sol de signaler les risques avant qu’ils ne s’aggravent.

L’avion demeure un moyen de transport remarquablement sûr, plus que la voiture d’après les statistiques. Entre 2000 et 2022, 885 250 personnes ont perdu la vie dans des accidents de voiture aux États-Unis, contre 12 644 dans des accidents d’avion.

Mais la confiance dans le transport aérien ne repose pas uniquement sur les statistiques. Le public attend des compagnies aériennes et des organismes de réglementation qu’ils prennent des mesures proactives pour éviter les catastrophes. Chaque enquête sur les écrasements a permis de tirer des leçons qui, lorsqu’elles sont mises en œuvre, peuvent améliorer davantage la sécurité aérienne. Cela dit, il faut s’assurer que ces leçons mènent à des réformes durables, et non à des solutions temporaires.

Le public peut également apporter sa contribution en demandant des comptes aux chefs de file de l’industrie, notamment en exigeant plus de transparence, en soutenant les politiques axées sur la sécurité et en cherchant à savoir si les réductions de coûts se font au détriment de la sécurité.

Les améliorations en matière de sécurité ne doivent pas se produire uniquement à la suite d’une tragédie. Il est temps que l’industrie commence à prendre des mesures proactives dès maintenant pour accroître la sécurité aérienne et prévenir les catastrophes.


_Cet article a été corédigé par Pedram Fardnia, responsable des données et des analyses chez BOXX Insurance, qui a obtenu son doctorat en finance à l’Université Concordia en 2020. Sa thèse portait sur la gouvernance d’entreprise dans le domaine de la finance.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La sécurité aérienne ne dépend pas seulement des pilotes, mais aussi de la gestion des compagnies – https://theconversation.com/la-securite-aerienne-ne-depend-pas-seulement-des-pilotes-mais-aussi-de-la-gestion-des-compagnies-252141

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