Source: The Conversation – in French – By Michael Kehler, Research Professor, Masculinities Studies, School of Education, University of Calgary
Ce texte contient des divulgâcheurs sur la série _Adolescence_.
L’adolescence est une période mouvementée. Et le passage de la jeunesse à l’âge adulte est complexe.
La série britannique Adolescence, sortie récemment sur Netflix, a touché une corde sensible chez de nombreux téléspectateurs. Elle présente des jeunes d’une école britannique qui vivent des histoires compliquées et souvent perturbantes, avec notamment de l’intimidation, de la misogynie, de la violence sexiste et des références à la manosphère.
Adolescence explore l’impact de la masculinité sur la violence sexiste et l’identité des jeunes. Les téléspectateurs entrent dans la vie de Jamie (Owen Cooper), un garçon de 13 ans accusé d’avoir tué une jeune fille de 13 ans, Katie (Emilia Holliday). En suivant l’enquête sur l’assassinat de Katie à l’arme blanche, on découvre que la masculinité et le genre ont une place troublante dans la vie des élèves.
Les efforts quotidiens des parents pour communiquer avec les jeunes, les comprendre et les soutenir est un autre élément intéressant du récit.
Les interactions ordinaires entre les élèves et les échanges entre les parents illustrent cet aspect à la fois dérangeant et fascinant.
Tout au long d’Adolescence, il apparaît clairement que, trop souvent, les parents ne voient pas ou n’entendent pas ce qui se passe sous leurs yeux.
Silence entre les jeunes et leurs parents
Les difficultés de l’adolescence sont nombreuses : efforts pour s’intégrer, intimidation, impacts d’Instagram et d’autres plates-formes de médias sociaux, « incels », popularité des garçons sportifs, désir d’échapper au cours d’éducation physique quand on n’est pas athlétique, homophobie et silence entre les jeunes et leurs parents.
Le public d’Adolescence est déstabilisé par ce qu’il voit, mais il a très envie d’en voir plus.
Dans l’école présentée dans la série, presque tous les élèves luttent pour être entendus. On y montre aussi la rébellion et la résistance des enseignants qui doivent faire respecter les règles relatives aux téléphones et à l’uniforme dans un environnement scolaire chaotique.
(Netflix)
Jamie, le jeune accusé de 13 ans, est au centre de l’histoire. C’est un enfant qui a peur des aiguilles et qui dort avec un ours en peluche. En apparence, c’est un garçon comme les autres. Et Katie est une fille comme les autres.
Mais Katie a été assassinée, et le spectateur se retrouve dans un enchevêtrement de relations adolescentes où Jamie montre ce qu’il croit être un homme, ce qu’il considère être la masculinité. Il est à la fois innocent et profondément troublant.
Violence sexiste
L’inspecteur de police Luke Branscombe (Ashley Walters) ne comprend pas la colère de la meilleure amie de Katie, Jade (Fatima Bojang), à propos du meurtre. Il croit que sa fureur est disproportionnée et se demande pourquoi elle réagit aussi fort.
Sa réaction montre à quel point la violence sexiste est devenue banale, quotidienne.
(Netflix)
L’accès de violence de Jamie, lorsqu’il s’en prend verbalement à la psychologue qui s’efforce de comprendre sa vision de ce que c’est qu’être un homme, fait froid dans le dos.
Il rabaisse la psychologue (interprétée par Erin Doherty), insinuant qu’elle devrait avoir honte d’avoir eu peur d’un garçon de 13 ans. La psychologue subit la colère et la violence extrêmes d’un adolescent qui se sent inadéquat et a du mal à l’exprimer.
On comprend que Jamie n’a ni l’endroit ni les mots pour parler de ses sentiments à l’égard de la masculinité, de ses relations ou de sa conviction profonde qu’il est « laid ».
Comme beaucoup de jeunes, les personnages d’Adolescence — Jamie, Jade, Katie, Ryan et Tommy — sont seuls pour faire face au harcèlement sexuel en ligne. C’est en partie parce qu’ils manquent de soutien et d’éducation en matière de médias sociaux, de consentement numérique et de harcèlement en ligne.
Être un gars, c’est quoi ?
Il n’est pas choquant de voir des adultes avoir du mal à échanger avec des adolescents. L’idée que les garçons ne parlent pas ou n’ont pas d’émotions est un stéréotype familier de la masculinité.
Ce qui pourrait toutefois choquer les téléspectateurs, c’est comment certains garçons s’expriment avec violence, agressivité, dédain et méfiance de façon crue et sans filtre.
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« Vous ne contrôlez pas ce que je fais… Regardez-moi ! » hurle Jamie à la psychologue, n’arrivant pas à exprimer ses émotions et ses sentiments refoulés.
Les garçons ne sont pas censés être vulnérables ou honnêtes sur le plan émotionnel et, comme le souligne Jamie, les parents sont censés ignorer ce que les garçons ressentent ou même s’ils éprouvent des sentiments. Jamie a appris à être un type particulier de gars, après des années de surveillance, d’intimidation et de rejet par les jeunes plus populaires.
Les garçons s’habituent à dissimuler leurs sentiments, à réprimer leur vulnérabilité et à se montrer stoïques et forts par-dessus tout.
Lutte pour s’intégrer et se faire entendre
Adolescence met l’accent sur la façon dont les jeunes tentent de gérer et d’incarner le pouvoir. On y suit des adolescents qui utilisent l’intimidation, la surveillance et le harcèlement par les médias sociaux, et ce, tant à l’école que derrière les portes closes.
Le téléspectateur peut observer les manifestations subtiles et moins subtiles du genre, du pouvoir et de la violence. La série s’interroge sur notre niveau de complicité vis-à-vis de ce que les jeunes apprennent et sur la manière dont nous pouvons réagir à la fois à la rébellion et au silence, en particulier chez les garçons.
L’attraction de la manosphère et des groupes d’incels, et l’interdiction des téléphones portables dans les écoles reflètent l’incapacité des adultes à discuter avec les jeunes. Le personnage d’Adam (interprété par Amari Bacchus), fils du détective chargé de l’enquête, est un ado discret et sous-estimé qui nous expose que les parents ne comprennent pas le langage des emojis grâce auxquels les jeunes communiquent.
Les images intimes qui circulent et la collecte de photos permettent de mieux comprendre les enjeux relationnels et de pouvoir chez les adolescents, le tout illustré par la leçon d’Adam sur les emojis, qui vont bien au-delà des cœurs rouges.
Il tend la main à son père pour l’éduquer et échanger avec lui, et ce, même si « les gars ne parlent pas ». Il fait ainsi contre-pied aux règles rigides et aux stéréotypes sur les garçons.
« Boys will be boys »
De nos jours, les garçons et les hommes sont conscients des modèles de masculinité : il faut être musclé, dominant et contrôlant. Et si, d’un côté, on remet en question les règles de la masculinité, de l’autre, des conservateurs d’extrême droite et des influenceurs en ligne affirment que les garçons et les hommes sont les victimes d’un système qui ne permet pas aux « garçons d’être des garçons ».
Dans tout cela, nous — les téléspectateurs, les critiques et moi, spécialiste de la masculinité — avons tendance à oublier de mentionner « Katie », la victime. Nous nous concentrons sur les garçons en tant que simples pions, sans libre arbitre ni responsabilité pour ce qu’ils font dans leurs efforts quotidiens pour être acceptés comme de vrais hommes.
Ce qui reste, c’est une invitation à voir et à entendre les garçons différemment, et non à travers les stéréotypes de la masculinité. La perte d’appartenance aux boys club est trop difficile à supporter pour de nombreux garçons. Cela engendre de l’aliénation, de l’intimidation ainsi que de la violence verbale et physique. Trop de jeunes demeurent silencieux et complices en se contentant de « faire partie de la bande ».
Michael Kehler ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. ‘ Adolescence ’ est une critique poignante de la masculinité toxique chez les jeunes – https://theconversation.com/adolescence-est-une-critique-poignante-de-la-masculinite-toxique-chez-les-jeunes-253503
