Source: The Conversation – in French – By Nicolas-Francois Perron, Chercheur doctoral et chargé de cours en relations internationales, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Les tensions croissantes avec les États-Unis occupent une place importante dans la campagne électorale canadienne.
Elles sont alimentées par des déclarations provocatrices sur une possible annexion du Canada et par les effets de la guerre tarifaire menée par l’administration Trump.
Dans ce contexte, la question de l’indépendance canadienne et des relations bilatérales avec Washington tend à devenir l’enjeu central du scrutin. Un sondage Nanos relève que près de la moitié des Canadiens (47 %) affirment que ce sera la capacité à traiter avec le président Trump qui sera le facteur le plus important lors du suffrage.
Les élections fédérales au Canada abordent rarement les questions de politique étrangère ou de défense. On considère généralement que ces enjeux ont peu d’influence sur le comportement électoral des Canadiens. Cela s’explique en partie par le fait que les partis politiques canadiens ne présentent pas de visions nettement opposées ou facilement identifiables sur ces sujets. Ce n’est pourtant pas nécessairement vrai.
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Bien que ces élections en 2025 soient fortement influencées par les relations bilatérales avec les États-Unis, d’autres éléments de la politique de défense canadienne devraient faire l’objet de débats publics.
Le choix du prochain gouvernement influencera notre positionnement international, nos engagements militaires et notre sécurité économique. En tant que doctorant et chargé de cours en relations internationales, il me semble important de rendre lisibles certains de ces engagements envers la politique de défense. Les électeurs doivent pouvoir évaluer les visions internationales des partis. Il s’agit de reconnecter la politique de défense aux choix des citoyens, à un moment où des décisions stratégiques majeures s’imposent au Canada.
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Relations transatlantiques et guerre en Ukraine
Les principaux partis fédéraux soutiennent désormais tous l’atteinte de la cible de 2 % de dépense de PIB en défense, sur laquelle les États membres de l’OTAN se sont mis en accord en 2014. Ce changement s’inscrit à la fois dans une nécessité d’indépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis, mais aussi en réponse à la guerre en Ukraine.
Le Parti libéral du Canada (PLC) et le Bloc Québécois s’engagent tous les deux à atteindre cette cible d’ici 2030. Pour le chef libéral Mark Carney, cette cible est plus éloignée que celle mise de l’avant par les autres concurrents à la course à la chefferie libérale.
De son côté, le nouveau Parti démocratique (NPD) vise plutôt 2032, alors que le Parti conservateur du Canada (PCC) ne s’est que tout récemment engagé à atteindre cette cible. Le Parti vert du Canada (PVC) souhaite plutôt mettre de l’avant une « OTAN économique », une alliance démocratique d’alliés partageant les mêmes valeurs et qui ne dépendrait pas des États-Unis.
Dès le début de son mandat comme premier ministre, Carney s’est rendu en France et au Royaume-Uni, affirmant à la fois une posture d’indépendance et une volonté de renforcer l’engagement du pays en matière de défense aux côtés de l’Europe. La posture libérale s’inscrit dans une logique de continuité, le Parti libéral du Canada s’engageant à maintenir l’aide militaire à l’Ukraine.
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Tant le Bloc québécois que le NPD et le Parti vert adoptent une position similaire. Bien que le Parti conservateur promette de réduire l’aide étrangère, Pierre Poilievre affirme vouloir maintenir l’aide à l’Ukraine, en mettant l’accent sur un soutien énergétique à l’Europe et à l’Ukraine.
Seul le Parti populaire du Canada se démarque en promettant un retrait complet du Canada de ce conflit, Maxime Bernier expliquant que le Canada « n’a pas d’affaire » à prendre position sur ce conflit.
Acheter quel matériel, et où ?
Les partis fédéraux se distinguent nettement sur le plan de la politique industrielle de défense. Le PLC mise sur la modernisation de la stratégie d’approvisionnement et l’investissement dans des infrastructures à double usage (par exemple en logement, cybersécurité et technologie satellitaire), tout en soutenant le programme de construction navale.
Le NPD propose d’annuler les contrats du F-35 et du P-8, de rapatrier la production au Canada et de mettre fin à la privatisation des services militaires. Le Parti vert prône une approche similaire en suspendant le contrat du F-35 et en privilégiant des partenariats européens (Rafale, Gripen, sous-marins allemands), tout en renforçant la production nationale de munitions et de navires.
Le PCC se concentre sur la souveraineté de l’Arctique, promettant de nouveaux brise-glaces, une base militaire au Nunavut et le maintien des projets libéraux en matière de NORAD et de sous-marins. De son côté, le Bloc privilégie les partenariats internationaux de développement conjoints, en particulier avec les alliés européens.
Mieux recruter dans les Forces Armées Canadiennes
Les partis abordent aussi la crise du recrutement au sein des Forces armées canadiennes avec des priorités distinctes. Le PLC promet de combler le manque de 14 500 membres en modernisant le processus de recrutement, en augmentant les salaires, en construisant des logements militaires et en améliorant l’accès aux soins et aux services de garde.
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Le PCC, de son côté, mise sur un « retour à une culture guerrière » et sur l’expansion des Rangers dans le Nord, tout en promettant de simplifier l’entrée dans les Forces armées canadiennes.
Le NPD propose également une réforme du recrutement, une hausse de salaire et un meilleur accès aux soins pour les militaires et les vétérans, tout en mettant l’accent sur la fin des délais d’attente.
Le Parti vert va plus loin, en voulant former un corps civil de défense pour faire face aux catastrophes climatiques, tout en renforçant la capacité des Forces armées à sécuriser le territoire et les infrastructures clés.
Les chefs doivent exposer clairement leurs positions
Des divergences marquées existent ainsi entre les partis quant à leur vision de la défense. Il revient aux chefs des principales formations politiques de clarifier leurs engagements en la matière, afin de permettre aux électeurs de saisir les implications concrètes du choix qu’ils feront à Ottawa.
À moins de deux semaines des élections fédérales, il est impératif que les chefs de partis exposent clairement leurs positions en matière de défense et de sécurité nationale. Les débats officiels de cette semaine doivent permettre de mieux cerner les clivages en politique de défense.
La fin de campagne offre pourtant une occasion cruciale d’aborder les faiblesses du recrutement et de la rétention au sein des Forces armées canadiennes, les politiques d’acquisition, les alliances militaires, la compétition entre grandes puissances, les enjeux en Arctique et l’ingérence étrangère dans le processus électoral.
Dans cet esprit, je m’associe à l’appel lancé par l’Institut CDA (Conference of Defence Associations, ou appelé Institut de la CAD) un organisme non partisan dont la mission est de faire progresser le débat sur les questions de sécurité nationale. Il s’est prononcé en faveur d’un débat éclairé sur les enjeux de défense lors de ces élections fédérales, pour l’instant relégués au second plan dans l’espace public.
Nicolas-Francois Perron a reçu des financements du FRQSC.
– ref. La défense, grande absente de la campagne électorale. Les enjeux sont pourtant plus importants que jamais – https://theconversation.com/la-defense-grande-absente-de-la-campagne-electorale-les-enjeux-sont-pourtant-plus-importants-que-jamais-254368
