Source: The Conversation – in French – By Frédéric Castel, Chargé de cours aux départements de Sciences des religions et d’Études urbaines et touristiques, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Le Parti libéral du Canada a commencé à remonter dans les sondages peu après l’investiture du président Donald Trump, le 20 janvier, et les premières annonces de tarifs douaniers.
Sa croissance devient fulgurante avant que Mark Carney soit intronisé comme premier ministre, le 14 mars. Dix jours plus tard, le PLC se hisse à la première place avant de franchir le cap des 40 % d’intentions de vote. En avril, les tendances se stabilisent avec quelques resserrements.
Au-delà de ce schéma général où la conjoncture pousse à la convergence stratégique, les provinces sont néanmoins passées à travers des parcours contrastés dont témoignent la chronologie et la spatialisation des intentions de vote.
Les présents chiffres, ainsi que ceux des figures, sont tirés du site d’agrégation de sondages 338Canada.
J’ai une formation de géographe, d’historien et de religiologue. J’étudie depuis vingt ans l’évolution de la diversité ethnoreligieuse au Québec. En parallèle, depuis 2016, je me suis intéressé à certaines élections à diverses échelles (Montréal, Québec, Canada, États-Unis), en particulier dans les dimension spatiotemporelle (ou « microgéographique ») et culturelle.
Les provinces de l’Atlantique font les premiers le virage libéral
Début janvier, le Parti conservateur bénéficiait de 47 % des intentions de vote. Dès la fin février, quatre personnes sur dix prévoient voter pour le Parti libéral. Celui-ci devance le PCC bien avant le reste du Canada. Ici, le PLC puise autant dans les rangs conservateurs que néodémocrates. Fin avril, la majorité absolue de la population prévoit voter libéral (54 %) selon la moyenne des sondages.
Le vent libéral a d’abord repris le dessus dans les circonscriptions libérales menacées en début d’année, avant d’emporter la majorité des circonscriptions.
Le patchwork du Québec : une lutte entre bloquistes et libéraux à côté de conservateurs bien ancrés localement
À divers égards, le Québec est un écosystème culturel et politique. Les questions de la gestion de l’offre et de la loi 96 sont davantage évoquées.
En janvier, le Bloc québécois menait avec 36 % des intentions de vote. Début mars, le BQ et le PLC sont nez à nez à 32 %. En avril, le Parti libéral est le choix de quatre personnes sur dix (41 %), le BQ et le PCC conservant chacun autour du quart des intentions de vote.
Dominante sur l’île de Montréal, la marque libérale est redevenue majoritaire en Outaouais et dans les Cantons de l’Est avant de faire la lutte au Bloc dans la couronne montréalaise. À marée haute, celui-ci peut gagner des circonscriptions d’un bout à l’autre de la province. À marée basse, les luttes serrées rendent vulnérables plusieurs sièges.
Plus compact, l’électorat conservateur domine dans les régions de Québec et de Chaudière-Appalaches. L’actuel appui régional est le plus imperturbable du Canada.
Les trois Ontario : le sud rural, le Grand Toronto et le Nord
En début d’année, 48 % des Ontariens prévoyaient voter pour le Parti conservateur. Mais rapidement, on anticipe les impacts des tarifs douaniers sur l’industrie automobile. Le Parti libéral regagne alors en popularité.
En février, le premier ministre progressiste-conservateur de la province, Doug Ford, se lance en campagne électorale et s’illustre comme le « Capitaine Canada » du moment. Comme son action s’arrime à celle des ministres fédéraux, sa victoire du 27 ne contredit pas la montée synchrone du Parti libéral au fédéral.
Passé la mi-mars, ce dernier prend la tête. En avril, une personne sur deux (48 %) s’est ralliée aux libéraux. Néo-démocrates et conservateurs ont perdu respectivement 13 % et 8 % de leurs soutiens initiaux.
Après avoir été éclipsée, la marque libérale a commencé par reprendre l’entièreté de Toronto, avant les banlieues. Elle revient dans les centres urbains du sud-ouest (Kitchener, London, Windsor) où les partis néo-démocrates et vert surnagent. Dans le sud rural, malgré l’effritement des intentions de vote, le PCC demeure solide. Orange/rouge depuis vingt ans, le nord de la province, qui promettait de voter bleu, penche finalement pour le rouge.
Prairies : une insularité urbaine rouge-orange dans une mer bleue
En janvier, environ six personnes sur dix favorisaient le Parti conservateur. Celui-ci est galvanisé par le sentiment d’aliénation face à Ottawa, qui s’est exacerbé sous Justin Trudeau avec l’imposition de la taxe carbone, en particulier en Alberta où l’industrie pétrogazière est une source majeure de revenus pour la province.
Après la perte de quelques plumes, à partir de mars, les appuis au PCC ne bougent plus. Fin avril, ils représentent la moitié des personnes sondées (49 %) au Manitoba et en Saskatchewan ensemble et six personnes sur dix en Alberta (59 %). Les soutiens au PLC augmentent lentement. En Alberta, ils plafonnent à 28 % dès la fin mars. Au Manitoba et en Saskatchewan, les pertes touchent presque autant les néo-démocrates (9 %) que les conservateurs (7 %).
Submergé dans une mer bleue, le rouge s’est rapidement propagé à Winnipeg avant de percer à Calgary et à Edmonton. Les deux circonscriptions boréales du Manitoba et de la Saskatchewan, où les autochtones pèsent, penchent de ce côté.
Colombie britannique, un effritement néodémocrate qui profite aux libéraux à Vancouver et aux conservateurs sur la côte
En janvier, les intentions de vote conservatrices dominaient à la hauteur de 47 %. Le Parti libéral part de loin avant d’accroître rapidement ses appuis en février et en mars. En avril, PLC et PPC se rejoignent autour des 40 %. Parti de 27 %, le NPD perdrait 13 % de son électorat selon la moyenne des sondages.
Cette chute du vote néodémocrate avantage le PCC qui, en termes de sièges, est en mesure d’augmenter sa présence dans les régions rurales. Le vent libéral s’est d’abord fait sentir à Vancouver, avant de souffler sur toute la région métropolitaine.
Les sensibilités régionales face aux enjeux tarifaires
Si les contentieux historiques pèsent lourdement en contexte électoral, certaines sensibilités et postures particulières transparaissent dans les sondages touchant les enjeux tarifaires.
Selon un sondage Léger du 24 mars, une majorité des répondants de l’Atlantique et du Québec estiment que la question clé de cette élection est de savoir quel serait le meilleur gouvernement ou premier ministre pour négocier avec Donald Trump. Mais pour la majorité des répondants des Prairies et de la Colombie-Britannique, la question est de savoir qui serait meilleur pour changer la direction prise par le Canada « ces quatre ou cinq dernières années et améliorer la vie des Canadiens ».
Dans un sondage Nanos du 3 avril, l’enjeu de négocier avec le président Trump influence nettement plus le vote dans les provinces du centre et de l’est, alors qu’il est à égalité avec celui de l’économie dans les Prairies.
Des nuances se présentent aussi dans les postures afférentes. Selon un sondage Léger du 8 avril, environ six personnes sur dix dans les Prairies ont réduit leurs achats de produits américains achetés en magasin. Dans les autres provinces, ce changement dans les habitudes de consommation touche entre sept et huit personnes sur dix.
Une question de l’urne qui ne gomme pas tout
Les courbes provinciales des intentions de vote libérales démontrent que les actions tarifaires du président Trump ont été durement ressenties partout au Canada.
Dans les provinces, les divergences entre les courbes des diverses formations politiques (ce qui ne s’applique pas au Bloc québécois) indiquent aussi que les craintes associées aux droits de douane n’ont pas percolé au même rythme ou avec la même intensité.
Les écarts s’accentuent dans les provinces où, à côté de la question de l’urne, les enjeux économiques ou les besoins de changement de leadership politique sont plus présents qu’ailleurs.
C’est le cas dans l’ouest où le contentieux avec Ottawa apparaît toujours bien présent, avec un parti conservateur dominant.
En regard des changements dans les intentions de vote, les parcours régionaux ont connu d’importantes variations. Autant les provinces atlantiques ont pu se retourner comme une crêpe, autant les Prairies sont restées relativement stables.
L’Ontario a joué un rôle moteur dans l’évolution générale des tendances, le PLC ayant pris les devants aux échelles ontarienne et canadienne presque en même temps. Comptant 63 circonscriptions – l’équivalant des Prairies –, la région de Toronto-Hamilton pèse lourd dans le choix du vainqueur.
En fin de campagne au Québec, les intentions de vote sont moins définitives chez les francophones (57 %) que chez les anglophones (77 %). Les régions étant susceptibles d’évaluer différemment les stratégies électorales, l’expression géographique des résultats d’élections pourrait prendre l’allure d’un patchwork.
Si le contexte est difficile pour les néodémocrates et les bloquistes, leurs situations sont différentes. Alors que le BQ bénéficie d’un ancrage rural et périurbain dans plusieurs régions du Québec, le NPD court le risque d’être évincé des espaces ruraux, de l’Outaouais à la côte du Pacifique, pour possiblement se réduire à une insularité urbaine.
Ainsi la polarisation électorale a de quoi préoccuper. Le fossé politique entre les centres urbains et les régions rurales pourrait en effet se creuser davantage.
Frédéric Castel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les élections canadiennes risquent de creuser le fossé entre les régions et les centres urbains au pays – https://theconversation.com/les-elections-canadiennes-risquent-de-creuser-le-fosse-entre-les-regions-et-les-centres-urbains-au-pays-254865
