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Télé numérique avec pubs : la fulgurante popularité de ces chaines affecte-t-elle les publics et les industries locales ?

Télé numérique avec pubs : la fulgurante popularité de ces chaines affecte-t-elle les publics et les industries locales ?

Source: The Conversation – in French – By Marta Boni, Associate professor / professeure agrégée, Université de Montréal

Les chaînes FAST ont profondément changé les habitudes des téléspectateurs. (Shutterstock)

Épuisés par l’abondance des contenus ? Saturés par le coût des plates-formes ? Nostalgiques de l’expérience relaxante dans laquelle, simplement, on allume son poste pour écouter la télé ? Les chaînes FAST (Free Ad-supported Streaming Television) semblent représenter un accès gratuit et facile aux contenus audiovisuels.

Cependant, connaissons-nous leur véritable impact sur la culture et les industries locales ? La question est délicate, à un moment où les consommateurs canadiens cherchent des alternatives aux produits américains, y compris en matière de plates-formes numériques.

Expertes en télévision et médias numériques, les autrices de cet article sont affiliées au Labo Télé du Département d’histoire de l’art, de cinéma et des médias audiovisuels de l’Université de Montréal. Elles mènent des recherches sur la mutation accélérée des médias dans le contexte contemporain, en analysant le point de vue des industries, les contenus ainsi que les enjeux pragmatiques de l’expérience des publics.

Vous avez dit FAST ?

Les FAST sont des chaînes thématiques qui diffusent en continu, via Internet, une programmation linéaire, avec des publicités. Elles offrent aussi de la vidéo sur demande. Une multitude de contenus y est diffusée 24h/7 : des sitcoms rétro, des feux de foyer, les aventures des sauveteurs de Baywatch, des séries documentaires, de la télé-réalité, ou encore les émissions d’information de CBC-Radio-Canada.

Un homme regarde un film en flux vidéo en ligne sur une tablette.
(Shutterstock)

Ces plates-formes fonctionnent par contournement, c’est-à-dire qu’elles ne nécessitent pas de contrat avec un opérateur de réseau câblé traditionnel. L’accès se fait par un téléviseur connecté, un téléphone ou un ordinateur. Les FAST se trouvent sur des applications dédiées, ou directement sur leurs sites web. Aussi, les téléviseurs connectés, comme Samsung ou LG, intègrent une sélection de chaînes FAST. Au Canada, ces chaînes rejoignent 24 % des consommateurs de contenus en ligne.

Depuis la création de Pluto TV en 2013 par les studios Paramount, le phénomène ne cesse de grandir. On compte aujourd’hui environ 2000 de ces chaînes aux États-Unis. Au Canada, il existe actuellement plus de 400 chaînes FAST.

Enjeux économiques

Le secteur audiovisuel et les annonceurs s’intéressent de plus en plus à ce mode de diffusion en ligne. Notamment, les FAST répondent à une demande grandissante pour des contenus gratuits et accessibles. Elles permettent aussi aux studios d’obtenir un revenu supplémentaire en remettant en circulation plusieurs séries télé et films ne trouvant plus d’espace de diffusion.

Elles permettent de contourner l’abonnement au câble, y compris pour accéder aux émissions en direct. Aux États-Unis, Tubi, propriété de FOX Corporation, a diffusé le Superbowl en février 2025 et rejoint 13,6 millions de spectateurs, soit 10 % additionnel d’abonnés à la chaîne câblée. Ce phénomène intéresse donc les diffuseurs, qui profitent ainsi de revenus publicitaires accrus.

Certaines chaînes FAST peuvent, par exemple, jouer en boucle telle ou telle série populaire.
(Shutterstock)

Les FAST offrent des possibilités nouvelles pour cibler des populations très précises. Entre autres, elles permettent aux annonceurs de reconnaître les goûts et les habitudes des publics en leur offrant des publicités personnalisées, associées à leur géolocalisation.

Par exemple, Bell Média a lancé à l’été 2024 une plate-forme permettant aux entreprises de diffuser leurs publicités sur ces chaînes selon les données d’utilisation des publics. Ce n’est donc pas sans raison que les analystes projettent des augmentations de revenus publicitaires liés au modèle FAST dépassant les 100 % d’ici 3 à 4 ans.

La conséquence des chaînes FAST sur l’industrie du divertissement au Canada est significative. Déjà, les Canadiens et Québécois coupent de plus en plus leurs abonnements au câble (42 % des foyers n’ont pas le câble, et ce chiffre devrait atteindre 50 % en 2026). Les plus jeunes, surtout, choisissent la diffusion en continu. Ce phénomène a des répercussions considérables sur l’écosystème canadien. Notamment, on remarque des pertes directes de financement à la production de contenus locaux, anglophones, francophones et autochtones.

Enjeux culturels

Les FAST représentent peut-être une réponse à la frustration des publics face aux trop nombreuses plates-formes et au coût des abonnements.

Mais qu’en est-il de l’accès aux contenus de chez nous ?

Sur le service Pluto TV Canada, seules trois chaînes en français sont offertes, tandis que Tubi Canada ne présente pas de contenu francophone, malgré un menu en français. Dans les deux cas, on y trouve aucun contenu autochtone. Ce modèle favorise donc les contenus anglophones (surtout états-uniens et grand public). Peu ou pas d’alternatives aux séries et films dominants sont présentes.

La surabondance d’émissions internationales peut participer à faire disparaitre les émissions nationales.
(Shutterstock)

En avril 2023, le gouvernement du Canada a adopté la Loi sur la diffusion continue en ligne. Le but : que les services de radiodiffusion en ligne contribuent au soutien du contenu canadien et autochtone. À ce jour, seules quelques mesures économiques ont été annoncées.

Notamment, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) exige que les compagnies comme Tubi et Pluto TV :

  1. S’enregistrent en tant que services de diffusion continue en ligne s’ils génèrent 10 millions de dollars ou plus de revenus de radiodiffusion par année au Canada.

  2. Versent 5 % de leurs revenus à des fonds si leurs revenus annuels atteignent 25 millions de dollars ou plus et s’ils ne sont pas affiliés à un radiodiffuseur canadien. Cette contribution représenterait environ 200 millions de dollars par an pour le secteur culturel canadien.

Cependant, aucune réglementation culturelle n’a encore été instaurée, bien que des consultations aient eu lieu sur la redéfinition du contenu canadien dans le secteur audiovisuel et la découvrabilité de divers contenus canadiens et autochtones. Des règles claires devraient être émises à la fin du calendrier du CRTC en 2026. En attendant, les services de diffusion continue en ligne ne sont pas tenus de proposer des contenus d’intérêt public, ni de les rendre facilement accessibles sur leur interface.


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Quelle place pour les besoins spécifiques du Canada et du Québec ?

Le modèle des FAST s’inscrit dans la continuité d’une hégémonie américaine dans l’industrie audiovisuelle. Toutefois, en période de tensions économiques entre le Canada et les États-Unis, il se révèle non pas comme une solution à tout prendre, mais plutôt comme un énième terrain glissant.

Les services FAST comme Pluto TV et Tubi risquent en effet d’éroder encore plus le pouvoir de l’industrie canadienne et la part de marché des producteurs locaux. Cependant, avec une approche réglementaire adaptée, les FAST pourraient devenir une occasion de renforcer l’identité culturelle canadienne, autochtone et québécoise.

La clé réside dans la capacité des acteurs de tous les secteurs à collaborer et à mettre en place des solutions locales qui respectent la diversité et les besoins spécifiques du pays, tout en garantissant un potentiel de création de contenus novateurs et ambitieux.

Marta Boni a reçu des financements du Bureau de la recherche et de l’innovation (BRDV) de l’Université de Montréal, dans le cadre du projet Réaliser-Inven_T.

Demay Degoustine, Marie-Odile a reçu des financements du Bureau de la recherche et de l’innovation (BRDV) de l’Université de Montréal, dans le cadre du projet Réaliser-Inven_T sur le sujet des FAST TV au Canada.

Frédérique Khazoom a reçu des financements du Bureau de la recherche et de l’innovation (BRDV) de l’Université de Montréal, dans le cadre du projet Réaliser-Inven_T.

Meganne Rodriguez-Caouette a reçu des financements du Bureau de la recherche et de l’innovation (BRDV) de l’Université de Montréal, dans le cadre du projet Réaliser-Inven_T.

ref. Télé numérique avec pubs : la fulgurante popularité de ces chaines affecte-t-elle les publics et les industries locales ? – https://theconversation.com/tele-numerique-avec-pubs-la-fulgurante-popularite-de-ces-chaines-affecte-t-elle-les-publics-et-les-industries-locales-250114

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