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L’inquiétude de Pékin face au rapprochement de la Corée du Nord avec la Russie

L’inquiétude de Pékin face au rapprochement de la Corée du Nord avec la Russie

Source: The Conversation – in French – By Linggong Kong, Ph.D. Candidate in Political Science, Auburn University

La Chine voit son influence sur la Corée du Nord menacée par le réchauffement des rapports de celle-ci avec la Russie, à laquelle elle a fourni énormément de munitions, mais aussi des milliers de soldats dans le cadre de la guerre en Ukraine.


Fin avril 2025, les autorités de la ville de Shenyang, dans le nord-est de la Chine, auraient arrêté un ingénieur informatique nord-coréen, l’accusant d’avoir dérobé des données confidentielles relatives à la technologie des drones.

Le suspect, apparemment lié à la principale agence de conception des missiles de la Corée du Nord, appartiendrait à un réseau d’espionnage selon l’article publié par l’agence de presse sud-coréenne Yonhap, la première à rapporter cet épisode. Pyongyang aurait réagi en rappelant ses spécialistes de l’informatique se trouvant en Chine.

Par la suite, l’histoire a été diffusée par plusieurs médias en ligne chinois. Or compte tenu de la forte censure en vigueur en Chine, la publication de ce genre d’articles implique un certain degré d’approbation éditoriale tacite de la part de Pékin – bien que certains sites aient par la suite supprimé les posts évoquant l’affaire. Dans une réponse à Yonhap sur l’incident présumé, un porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères a souligné que la Corée du Nord et la Chine étaient des « voisins amicaux » qui entretenaient des échanges personnels « normaux », sans contester les aspects concrets de l’article.


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L’incident constitue en tout état de cause une dispute semi-publique sans précédent entre les deux pays communistes voisins, contredisant l’image couramment répandue d’après laquelle la Chine et la Corée du Nord seraient des « frères d’armes ».

En tant que spécialiste de l’Asie du Nord-Est, je considère que cette arrestation – qui n’a pas retenu l’attention des médias occidentaux – illustre la réalité des relations actuelles entre les deux pays, une réalité plus nuancée que celle que décrivent les proclamations officielles d’amitié et de fidélité réciproque.

Certains signes indiquent que Pékin est de plus en plus agacé par la Corée du Nord, notamment en raison du rapprochement de cette dernière avec Moscou, qui remet en cause le rôle traditionnel de « premier protecteur de Pyongyang » dévolu depuis des décennies à la RPC. Et l’arrestation survenue en avril dernier pourrait être un symptôme de la détérioration du lien entre les deux pays.

Le dilemme nord-coréen de la Chine

La Corée du Nord a longtemps été considérée par Pékin à la fois comme une zone tampon en matière de sécurité stratégique et un pays faisant naturellement partie de sa sphère d’influence.

Du point de vue de la Chine, une éventuelle prise de contrôle de la péninsule coréenne – et spécialement du nord – par une force hostile pourrait ouvrir la porte à de futures menaces militaires. Cette peur explique en partie l’intervention de la Chine dans la guerre de Corée de 1950 à 1953.

Au-delà de la sécurité, la Corée du Nord est également un allié idéologique. Les deux pays sont dirigés par des partis communistes : le parti communiste chinois et le parti des travailleurs de Corée. Tandis que le premier fonctionne comme une sorte de parti-État léniniste avec une adhésion partielle au capitalisme de marché, le second maintient un strict État socialiste caractérisé par un fort culte de la personnalité.

« Corée du nord : une dictature qui inquiète », Lumni (novembre 2024)

Aujourd’hui encore, les médias nationaux chinois continuent de souligner les liens de « camaraderie » avec Pyongyang.

Cependant, les ambitions nucléaires de Pyongyang inquiètent Pékin depuis longtemps. La Corée du Nord a conduit de nombreux essais nucléaires depuis 2006 et on pense aujourd’hui qu’elle possède des armes nucléaires capables de frapper la Corée du Sud, le Japon et les bases américaines de la région.

La Chine est favorable à une péninsule coréenne dénucléarisée et stable, à la fois pour des préoccupations de paix régionale et de croissance économique. Comme les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud, la Chine s’oppose à la prolifération nucléaire, craignant que les essais périodiques de la Corée du Nord ne provoquent une action militaire américaine ou ne déclenchent une course aux armements dans la région.

Pendant ce temps, Washington et ses alliés continuent à faire pression sur Pékin pour qu’il en fasse plus afin de maîtriser un voisin qu’ils considèrent souvent comme un État totalement dépendant de la Chine.

Compte tenu des liens économiques de la Chine avec les États-Unis et les alliés de Washington en Asie de l’Est – notamment la Corée du Sud et le Japon – la RPC a toutes les raisons de chercher à empêcher la Corée du Nord de déstabiliser la région.

Mais aux yeux des dirigeants isolationnistes de la Corée du Nord, les armes nucléaires sont indispensables pour la survie et l’indépendance du régime. De plus, ces armes peuvent aussi limiter l’influence chinoise.

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un craint que si la Corée du Nord ne dispose pas d’armes nucléaires, la Chine s’immisce dans les affaires intérieures de son pays. Après la mort de Kim Jong Il, en 2011, on pensait que Pékin favorisait Kim Jong Nam – le demi-frère aîné de Kim Jong Un – pour prendre sa succession, ce qui a probablement incité Kim Jong Un à le faire assassiner en 2017.

Mais malgré les tensions actuelles sur la question du nucléaire, la Chine a continué à soutenir le régime nord-coréen pour des raisons stratégiques. Depuis des décennies, la Chine est le premier partenaire commercial de Pyongyang et lui apporte une aide économique cruciale. En 2023, la Chine représentait officiellement environ 98 % des échanges commerciaux de la Corée du Nord et continuait à fournir de la nourriture et du carburant pour maintenir le régime à flot.

La Corée du Nord se lie d’amitié avec Poutine

Pourtant, ces dernières années, on a observé une hausse des importations nord-coréennes en provenance de Russie, à commencer par le pétrole. La Corée du Nord et la Russie ont été de proches alliés pendant la guerre froide, mais les liens se sont refroidis après la chute de l’Union soviétique en 1991.

Plus récemment, leur hostilité commune à l’égard des États-Unis et de l’Occident en général a rapproché les deux nations.

L’isolement international de Moscou à la suite de l’invasion de l’Ukraine en 2022 et la détérioration de ses liens avec la Corée du Sud ont poussé le Kremlin à se rapprocher de Pyongyang. La Corée du Nord aurait envoyé de grandes quantités de munitions à la Russie, au point de devenir l’un des principaux fournisseurs de munitions dans la guerre en Ukraine. En 2024, les forces russes utilisaient environ 10 000 obus par jour en Ukraine, dont la moitié provenait de Corée du Nord. Certaines unités de première ligne utiliseraient des munitions nord-coréennes pour 60 % de leur puissance de feu.

Bien que les deux gouvernements nient le commerce d’armes – interdit par les sanctions des Nations unies – en échange de carburant, la Corée du Nord aurait reçu, en contrepartie, des produits alimentaires ainsi qu’un accès à la technologie militaire et spatiale russe. Le 8 mars 2025, la Corée du Nord a dévoilé un sous-marin à propulsion nucléaire qui, selon les experts, pourrait avoir bénéficié d’une assistance technologique russe.

Les visites officielles se sont également multipliées. En juillet 2023, le ministre russe de la défense, Andreï Belooussov, s’est rendu à Pyongyang pour le 70e anniversaire de l’armistice de la guerre de Corée, et en septembre Kim Jong Un a effectué une visite en Russie pour un entretien avec le président Vladimir Poutine.

« Russie – Corée du Nord : une longue histoire » Le Dessous des Cartes, ARTE (mars 2025)

En juin 2024, Vladimir Poutine s’est rendu à Pyongyang, où les deux pays ont signé un accord de partenariat stratégique global par lequel ils se sont engagés à se porter mutuellement secours en cas d’attaque.

Peu après, la Corée du Nord a commencé à envoyer des troupes pour soutenir la Russie en Ukraine, et elle en envoie encore aujourd’hui. Les renseignements révélés par les États-Unis, la Corée du Sud et l’Ukraine indiquent que Pyongyang a déployé entre 10 000 et 12 000 soldats à la fin de l’année 2023, marquant ainsi sa première participation à un conflit majeur depuis la guerre de Corée. Les soldats nord-coréens recevraient au moins 2 000 dollars par mois, plus une prime. Pour Pyongyang, cette initiative n’apporte pas seulement un gain financier, mais aussi une expérience du combat si la guerre devait reprendre dans la péninsule coréenne.

Pourquoi la Chine est-elle inquiète ?

La Chine, elle aussi, est restée en bons termes avec la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine. Alors pourquoi se sentirait-elle mal à l’aise face à la proximité croissante entre Pyongyang et Moscou ?

Tout d’abord, la Chine considère l’ouverture de Pyongyang vers Moscou comme un défi à son rôle traditionnel en tant que principal mécène de la Corée du Nord. Et elle constate que tout en restant dépendante de l’aide chinoise, la Corée du Nord semble aspirer à une plus grande autonomie.

Le renforcement des liens entre la Russie et la Corée du Nord alimente également les craintes occidentales d’un « axe de bouleversement » impliquant les trois pays.

Contrairement à la position conflictuelle de la Corée du Nord à l’égard de l’Occident et de son voisin du sud, Pékin n’a offert qu’un soutien limité à Moscou pendant la guerre en Ukraine et fait preuve de prudence pour ne pas apparaître comme faisant partie d’une alliance trilatérale.

Derrière cette stratégie se trouve la volonté de la Chine à maintenir des relations stables avec les États-Unis, l’Europe et ses principaux voisins asiatiques, tels que le Japon et la Corée du Sud. C’est peut-être le meilleur moyen pour Pékin de protéger ses intérêts économiques et diplomatiques.

La Chine craint également qu’avec le soutien russe en matière de technologies nucléaires et de missiles, Pyongyang n’agisse de manière plus provocante, en procédant à de nouveaux essais nucléaires voire à des affrontements militaires avec la Corée du Sud. Cela ne ferait que déstabiliser la région et mettre à rude épreuve les liens entre la Chine et l’Occident.

La Corée du Nord : rebelle et provocatrice

En réalité, le timing choisi de cette présumée affaire d’espionnage peut fournir d’autres indices sur l’état des relations bilatérales. Elle a été révélée un jour après que la Corée du Nord a officiellement confirmé qu’elle avait déployé des troupes pour contribuer à l’effort de guerre de la Russie. La Corée du Nord a également annoncé son intention d’ériger un monument à Pyongyang en l’honneur de ses soldats morts pendant la guerre en Ukraine.

La dernière affaire d’espionnage de ce type remonte à juin 2016, lorsque les autorités chinoises avaient arrêté un citoyen nord-coréen dans la ville frontalière de Dandong. Cette arrestation aurait eu lieu après que Pyongyang avait informé la Chine qu’il poursuivrait son programme d’armement nucléaire.

Les relations entre la Chine et la Corée du Nord se sont encore détériorées lorsque Pyongyang a testé avec succès une bombe H (à hydrogène) en septembre 2016, ce qui a incité Pékin à soutenir les sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU à son encontre.

Cette fois encore, la Corée du Nord ne montre guère de signes de vouloir se plier à la volonté de la Chine. Le 30 avril, Kim Jong Un a supervisé des tirs de missiles à partir du premier destroyer nord-coréen de 5 000 tonnes, présenté comme son navire de guerre le plus lourdement armé.

Rien de tout cela n’est de nature à apaiser les inquiétudes de Pékin. Alors que la Chine considère toujours Pyongyang comme un tampon essentiel contre l’influence américaine en Asie du Nord-Est, une Corée du Nord de plus en plus provocatrice, alimentée par une relation croissante avec la Russie, commence à ressembler de moins en moins à un atout stratégique – et de plus en plus à un handicap.

Linggong Kong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’inquiétude de Pékin face au rapprochement de la Corée du Nord avec la Russie – https://theconversation.com/linquietude-de-pekin-face-au-rapprochement-de-la-coree-du-nord-avec-la-russie-256489

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