Source: The Conversation – in French – By Maude Brunet, Professeure agrégée, Gestion de projets, HEC Montréal
Les projets majeurs sont omniprésents, leur nombre et leur envergure augmentent de façon constante. Les mégaprojets, soit les projets de plus d’un milliard de dollars, sont non seulement de plus en plus complexes, mais échouent à livrer les bénéfices anticipés dans la majorité des cas.
Étant donné que nos infrastructures actuelles sont souvent désuètes et que nous avons déjà des déficits de maintien d’actifs importants, que ce soit pour les aqueducs, les hôpitaux ou le métro de Montréal, nous devrions nous concentrer sur la maintenance des infrastructures actuelles plutôt qu’envisager de nouvelles constructions. Bien que certaines constructions soient essentielles, elles devraient être l’exception plutôt que la norme.
Professeure agrégée à HEC Montréal et spécialiste des mégaprojets, j’ai récemment publié un essai critique sur la question. Les projets majeurs d’infrastructure sont souvent perçus par les chercheurs et décideurs comme une sorte d’idéal. Je remarque pour ma part qu’en plus d’être moins essentiels qu’on ne le pense généralement, ils ont souvent un coût économique et environnemental majeur.
Le courant de la décroissance permet d’envisager comment reconsidérer les besoins sous-jacents pour repenser les systèmes sans nécessairement construire plus, ni plus gros. Les principes de la décroissance sont de produire moins, partager davantage et décider ensemble.
Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connait de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et – tout particulièrement en cette année électorale – politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, La Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.
Produire moins
Le premier principe de la décroissance, qui consiste à produire moins, devrait encourager les décideurs à reconsidérer les alternatives, les options et la portée des projets majeurs d’infrastructure.
Les mégaprojets sont de plus en plus envisagés dans une perspective de développement durable, lorsqu’ils sont articulés autour d’objectifs et de moyens importants pour préserver les ressources, la justice sociale et limiter les effets négatifs sur l’environnement. On peut à cet égard penser à la certification Envision, qui a été obtenue dans le cadre du projet du pont Samuel-De Champlain.
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Pourtant, de nombreux mégaprojets sont encore envisagés sans aucune considération de durabilité, et initiés par une commande politique sans explorer le besoin réel ou la justification.
Le mégaprojet du 3e lien Québec-Lévis représente la mégalomanie ambiante, alors que des millions de fonds publics sont déjà dépensés et que le rapport commandé à CDPQ Infra concluait que ce projet n’a aucun justificatif, aucun besoin, et qu’il minera les finances publiques pour les décennies à venir. Les récents montants accordés pour sa relance ont été vivement critiqués par le Collège des médecins, qui demande que ces sommes soient plutôt investies pour pallier la vétusté avancée de certains hôpitaux.
Outre reconsidérer les options, réduire la taille des mégaprojets s’inscrit aussi dans ce principe de décroissance. Pouvons-nous considérer des projets plus petits et plus modulaires, qui utiliseront moins de ressources et favoriseront la main-d’œuvre et les entreprises locales ?
Partager davantage
Le deuxième principe de la décroissance, qui consiste à favoriser le partage, peut être considéré de façon à :
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Réduire la dépendance à l’égard des capitaux privés pour les infrastructures.
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Adopter des politiques qui favoriseront une distribution plus équitable des ressources, par exemple en favorisant le transport en commun.
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Contribuer explicitement à la réalisation des objectifs de développement durable en y attribuant des ressources.
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Adopter une approche transparente, inclusive et participative pour s’engager avec les parties prenantes externes pour connaître leurs besoins et améliorer le projet.
À cet égard, les municipalités sont souvent à l’avant-garde, que l’on pense aux nombreuses instances de participation publique qui permettent de faire participer les citoyens. Par exemple, le Projet MIL Montréal est porté par une importante démarche participative, comme l’indique son site web :
Le MIL Montréal est aujourd’hui un véritable laboratoire urbain dont les expérimentations ouvrent la voie à la standardisation de pratiques innovantes, en matière de mobilité, de verdissement ou encore de gestion écologique des eaux de pluie, et mettent de l’avant de nouvelles façons d’apprendre, de créer, de travailler et de vivre en ville.
Un autre exemple intéressant est la mise en place de grands projets éoliens qui permettront à des communautés autochtones d’être actionnaires, aux côtés des MRC et d’Hydro-Québec.
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Décider ensemble
Le troisième principe de la décroissance, décider ensemble, permet de reconsidérer la gouvernance et le leadership entourant les mégaprojets. Il permet d’envisager des alternatives à la gouvernance pour prendre en compte le bien commun, par exemple en associant les communautés locales à la société civile pour une prise de décision participative.
Un exemple intéressant est celui du développement du Bâtiment 7 à Pointe-Saint-Charles à Montréal, qui a utilisé une approche communautaire pour le développement économique local. Le mouvement populaire militant de ce quartier a pu barrer la route au projet de déménagement du Casino de Montréal à Pointe-Saint-Charles en 2006, pour y ériger un bâtiment qui comporte des pôles d’activités sociales, artistiques et politiques compatibles avec une économie solidaire et écologique.
(Facebook | Bâtiment 7)
L’énoncé de mission du projet comprenait des notions d’accessibilité, d’autonomie, de partage des ressources, de gestion démocratique, de justice sociale et d’engagement collectif.
Implications pour la gestion des projets majeurs
Certains grands projets sont essentiels à déployer, pour répondre aux besoins fondamentaux et criants de la population : logement, transport collectif, services en santé, résilience et adaptation aux changements climatiques, notamment. Bien que plusieurs mégaprojets soient essentiels et permettent de répondre à la question de la durabilité, j’encourage les politiciens, les experts et les praticiens à envisager des alternatives, par exemple en mobilisant l’économie circulaire et sociale.
Nous avons un besoin crucial d’action politique pour proposer des alternatives, les tester et développer des réponses politiques appropriées. Pour beaucoup d’autres de ces grands projets aux fondements injustifiés, qui n’apportent pas ou peu de bénéfices, la meilleure des options est de ne pas faire de projet du tout. La relance probable des projets de pipeline au Canada nous éloignera des objectifs de développement durable alors que d’autres options pourraient être envisagées, du côté des énergies renouvelables notamment.
Non seulement on conserve notre argent et nos ressources, que l’on peut réacheminer vers les besoins réels, mais nous sauvons aussi sur les coûts d’opération et de maintenance pour toute la durée de vie de l’ouvrage – qui sont substantiels. À l’instar de la sobriété énergétique, il serait judicieux que les différents niveaux de gouvernement valorisent la sobriété pour les mégaprojets. Le moins nous en avons, le mieux.
Maude Brunet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les mégaprojets ont un coût économique et environnemental majeur. À l’ère de la décroissance, ils doivent devenir l’exception – https://theconversation.com/les-megaprojets-ont-un-cout-economique-et-environnemental-majeur-a-lere-de-la-decroissance-ils-doivent-devenir-lexception-255361
