Source: The Conversation – in French – By Brigitte Legault, Doctorante en gouvernance et organisation des soins infirmiers, Université du Québec à Rimouski (UQAR)
La profession infirmière au Québec traverse une crise majeure, et ce, malgré l’élargissement de son champ d’exercice.
Selon le rapport des États généraux de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, à peine 50 % des activités réservées aux infirmières sont réellement exercées dans la pratique quotidienne. Ce paradoxe persiste alors même que le système de santé québécois fait face à des défis sans précédent.
Notre recherche s’intéresse aux dynamiques organisationnelles qui influencent l’occupation du champ d’exercice des infirmières, particulièrement en milieu rural. Cette incapacité à tirer pleinement parti du potentiel infirmier nous interpelle particulièrement, car elle affecte directement la qualité de vie au travail des infirmières et la qualité des soins offerts à la population.
Chargée d’enseignement en sciences infirmières à l’Université du Québec à Rimouski, et doctorante en justice épistémique dans le domaine de la santé, je m’intéresse, avec mes collègues, au potentiel d’initiatives et d’actions des infirmières dans le contexte de la nouvelle gestion publique. Celle-ci sape à maints égards l’autonomie professionnelle des équipes soignantes, nuisant ainsi aux soins et services prodigués.
Un champ d’exercice élargi reconnu, mais limité en pratique
La Loi sur les infirmières et infirmiers définit, entre autres, l’exercice infirmier comme l’évaluation de l’état de santé, la détermination et la réalisation du plan de soins et de traitements infirmiers. Modernisé par la Loi 90 en 2002 et la Loi 21 en 2009, ce champ comprend 17 activités réservées essentielles aux soins de santé.
Parmi ces activités figurent l’évaluation de la condition physique et mentale des personnes symptomatiques, la surveillance clinique des personnes à risque et le suivi des personnes présentant des problèmes de santé complexes, responsabilités qui demeurent largement sous-utilisées.
Les contraintes organisationnelles et l’étouffement des voix infirmières
La centralisation du système de santé québécois se manifeste par un processus décisionnel déconnecté des réalités du terrain et des règles d’établissement restrictives.
L’article 192 de la Loi sur les services de santé et les services sociaux et maintenant les dispositions de la Loi sur la gouvernance du système de santé et de services sociaux (LGSSSS) accordent aux établissements le pouvoir de baliser la pratique des équipes professionnelles en fonction de leur contexte spécifique. Cette gouvernance clinique contribue à une asymétrie marquée dans les rapports de pouvoir entre les différentes professions du secteur.
Ainsi, la personne occupant le poste de Direction médicale et des services professionnels dispose d’une autorité considérable sur l’ensemble des activités professionnelles et scientifiques de l’établissement. À l’inverse, la directrice des soins infirmiers voit son autorité cantonnée principalement à la distribution et à l’évaluation des soins infirmiers. Cette hiérarchisation se reflète directement dans l’exercice des activités professionnelles.
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Même si divers membres des professions de la santé partagent légalement le droit d’exercer une activité réservée, l’établissement peut fixer des conditions locales qui restreignent l’autonomie des infirmières, dont les avis n’ont pas le même poids que ceux du corps médical.
Plus préoccupant encore, la nouvelle gestion publique a profondément transformé l’environnement de travail infirmier. Ce modèle de gestion, importé du secteur privé, impose une logique de performance chiffrée et de standardisation qui dénature la profession. Les infirmières se retrouvent contraintes d’organiser leur pratique selon des indicateurs quantifiables et des processus administratifs rigides qui nuisent à la qualité des soins et à la pleine étendue de leur pratique.
Chaque jour, elles sont forcées de choisir entre le temps consacré aux soins relationnels pourtant essentiels et les exigences de documentation administrative imposées par la hiérarchie. Cette tension entre les valeurs humanistes du soin et les impératifs bureaucratiques de reddition de comptes engendre une détresse morale significative chez de nombreuses infirmières.
Le « silence éthique », un enjeu préoccupant
Ce qui est particulièrement préoccupant n’est pas seulement l’érosion progressive de l’agentivité des infirmières, c’est-à-dire leur capacité à agir selon leurs valeurs et à faire valoir leur expertise, mais le silence grandissant autour de ce phénomène. Face aux pressions administratives, nombre d’infirmières adoptent ce que des chercheurs et chercheuses en éthique des soins de santé appellent « le silence éthique ».
Des recherches récentes en sciences infirmières montrent que ce silence face à des situations problématiques équivaut à une forme d’acceptation tacite. Plus préoccupant encore, il normalise les contraintes imposées à la pratique infirmière et rend invisible l’écart entre le potentiel du rôle infirmier et sa mise en œuvre concrète.
En contexte rural, une capacité à intervenir freinée
Au Québec, 53,6 % des infirmières détiennent un baccalauréat en sciences infirmières, mais cette proportion varie considérablement selon les régions : 55,5 % au Bas-Saint-Laurent contre 43,8 % en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine.
Qu’elle soit obtenue dès la formation initiale ou via la passerelle entre le cégep et l’université, cette formation universitaire confère les connaissances nécessaires à l’exercice complet du champ d’expertise infirmier. En revanche, une formation collégiale seule limite l’accès à certaines pratiques spécialisées, notamment en soins des plaies complexes, soins critiques et soins en santé communautaire.
Cette disparité devient particulièrement préoccupante en milieu rural, où les compétences spécifiques des infirmières sont essentielles pour répondre aux besoins d’une population dispersée sur un vaste territoire. Leur expertise permet d’offrir des soins de proximité, évitant ainsi que les personnes soignées ne doivent attendre que leur état se détériore au point de nécessiter une visite à l’urgence. Or, cette capacité à intervenir rapidement est souvent freinée : bien que la population rurale bénéficierait grandement d’infirmières pleinement autonomes, les établissements peuvent, en vertu de la LGSSSS, restreindre leur champ d’exercice.
Cette situation crée une tension importante. Pour défendre la qualité des soins et répondre adéquatement aux besoins de la population, les infirmières doivent pouvoir faire valoir leur voix et exercer leur agentivité professionnelle. La formation universitaire pourrait être une voie privilégiée pour développer cette capacité politique à s’affirmer et à naviguer dans la complexité du système. Mais dans quelle mesure le niveau de formation influence-t-il réellement cette capacité ? Les bachelières sont-elles mieux outillées pour défendre leur champ d’exercice légitime, particulièrement en contexte rural ?
Vers des solutions durables
Le potentiel inexploité du champ d’exercice infirmier représente une perte considérable pour notre système de santé. Des pistes d’action s’imposent.
D’abord, le respect dans son entièreté de l’article 36 de la Loi sur les infirmières et infirmiers pourrait devenir obligatoire pour les établissements, garantissant ainsi que les infirmières puissent pleinement exercer leurs activités légalement autorisées, sans restriction indue.
Parallèlement, il est impératif de renforcer le pouvoir d’agir des infirmières en leur donnant les moyens de faire valoir leur expertise, notamment par le développement de la littératie politique. En leur permettant d’exercer pleinement leur rôle et de faire entendre leur voix, nous pourrions améliorer de façon significative la qualité de vie des professionnelles, l’accessibilité et la qualité des soins, particulièrement dans les régions rurales où les besoins sont les plus criants.
Notre étude vise à comprendre les mécanismes qui limitent l’occupation du champ d’exercice infirmier en milieu rural. Nous cherchons à identifier les leviers d’action qui renforceraient la voix collective des infirmières dans les décisions organisationnelles. Les résultats pourront éclairer tant les décideurs politiques que les infirmières elles-mêmes sur les stratégies à mettre en œuvre pour valoriser cette profession essentielle au bien-être de la population.
Maryse Beaumier, professeure agrégée UQAR
Membre du Collectif de recherche sur la santé en région de l’UQAR
Membre du Réseau CARES
Brigitte Legault et Marie-Josée Drolet ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Le système de santé limite l’autonomie des infirmières au Québec. Voici pourquoi – https://theconversation.com/le-systeme-de-sante-limite-lautonomie-des-infirmieres-au-quebec-voici-pourquoi-254174
