Source: The Conversation – in French – By Eva Enders, professeure d’écologie de poisson, Institut national de la recherche scientifique (INRS)
Depuis des générations, la rivière Jacques-Cartier est une destination prisée des pêcheurs amateurs en quête de sensations fortes.
Sillonnant les paysages époustouflants du parc national de la Jacques-Cartier, au nord de la ville de Québec, cette rivière froide et limpide est depuis longtemps appréciée pour sa sérénité et sa beauté naturelle.
La rivière Jacques-Cartier offre aussi la possibilité d’attraper l’un des poissons indigènes les plus emblématiques du Canada : l’omble de fontaine (Salvelinus fontinalis), communément appelée truite mouchetée, une espèce d’eau froide très prisée non seulement pour sa combativité à la ligne, mais aussi pour sa chair délicate et savoureuse.
Depuis une dizaine d’années, de plus en plus de pêcheurs de la région constatent une évolution de leurs prises.
Au lieu de l’omble de fontaine tant apprécié, ils récoltent de plus en plus la ouitouche (Semotilus corporalis), une espèce indigène de l’est de l’Amérique du Nord, qui étend son aire de répartition vers le nord.
La ouitouche gagne du terrain
Bien que la ouitouche ait toujours existé dans certaines régions du Québec, ce poisson est de plus en plus commun dans les réseaux fluviaux de la rive nord du fleuve Saint-Laurent, autrefois dominés par l’omble de fontaine.
Pour de nombreux pêcheurs, cette évolution est mal accueillie. En effet, les ouitouches sont généralement moins appréciées en raison de leur structure osseuse, ce qui les rend plus difficiles à nettoyer et à manger.
La présence croissante de ouitouches dans la rivière Jacques-Cartier a suscité des inquiétudes chez les pêcheurs et les gestionnaires de la faune.
Face à ce problème, l’équipe de la conservation du parc national de la Jacques-Cartier a lancé une étude scientifique en collaboration avec le Centre Eau Terre Environnement de l’INRS, afin de comprendre les implications de ce changement.
Notre étude vise à déterminer les interactions entre l’omble de fontaine et la ouitouche, notamment dans le contexte de la hausse de la température de l’eau de la rivière et d’autres modifications des conditions environnementales amenées par les changements climatiques.
L’eau se réchauffe
L’un des constats les plus marquants à l’origine de l’étude était l’augmentation constante de la température de l’eau. Au cours des 25 dernières années, la rivière Jacques-Cartier s’est réchauffée d’environ 2 °C.
Bien que cette augmentation puisse paraître anodine, il s’agit d’un changement important pour une espèce finement adaptée aux eaux froides.
En effet, l’omble de fontaine prospère dans des conditions plus fraîches. Par conséquent, même de faibles augmentations de la température peuvent stresser l’espèce, la rendant plus vulnérable à la compétition, aux maladies et à la perte d’habitat.
Un avenir incertain pour l’omble de fontaine
Notre étude s’est concentrée sur l’utilisation de l’habitat et la composition du régime alimentaire, deux facteurs clé qui déterminent la coexistence des espèces à l’état sauvage.
À l’aide d’évaluations de l’habitat et d’analyses du contenu de l’estomac des poissons, nous avons examiné les endroits où la ouitouche et l’omble de fontaine passaient leur temps et ce qu’elles mangeaient.
Les résultats préliminaires ont révélé que les deux espèces utilisent essentiellement le même habitat et se nourrissent des mêmes proies, soit principalement des insectes aquatiques et terrestres.
Ce fort chevauchement suggère que les deux espèces sont susceptibles d’entrer en compétition si les ressources disponibles se raréfient en raison d’un stress environnemental accru, que ce soit l’habitat disponible ou la nourriture. Dans un contexte de réchauffement climatique, l’omble de fontaine, spécialiste des eaux froides, pourrait être désavantagé.
Une telle compétition pourrait aussi avoir de graves conséquences sur l’avenir de l’omble de fontaine dans la rivière Jacques-Cartier. Avec la hausse des températures de l’eau et l’expansion continue de l’aire de répartition de la ouitouche, l’omble de fontaine pourrait se retrouver exclu de ses habitats de prédilection ou incapable d’accéder à suffisamment de nourriture pour croître et se reproduire.
À terme, ces conditions pourraient entraîner un déclin des populations. Une mauvaise nouvelle pour l’espèce et pour les pêcheurs qui aiment la capturer.
Alors, que faire maintenant ?
Les prochaines étapes consistent à élargir les programmes de surveillances des gestionnaires de rivières afin de mieux comprendre les tendances démographiques à long terme et l’utilisation de l’habitat par les différentes espèces présentes dans le système.
Des études futures pourraient explorer des interventions potentielles de gestion de la faune, comme la restauration de l’habitat pour améliorer les refuges d’eau froide. Des politiques visant à limiter l’impact d’autres facteurs de stress comme la sédimentation ou les changements d’utilisation des terres forestières et agricoles pourraient également être envisagées.
Entre-temps, l’équipe du parc collabore également avec la communauté des pêcheurs à la ligne pour promouvoir les pratiques de remise à l’eau de l’omble de fontaine et sensibiliser les pêcheurs aux changements écologiques en cours.
Pour plusieurs, la rivière Jacques-Cartier est plus qu’un simple lieu de pêche ; c’est une ressource naturelle précieuse. La préserver signifie reconnaître et réagir aux changements environnementaux qui façonnent son avenir.
À mesure que la rivière évolue, notre compréhension de la gestion et de la protection de ses espèces emblématiques doit évoluer.
L’histoire de l’omble de fontaine et la ouitouche de la Jacques-Cartier ne se limite pas à deux espèces de poissons : elle offre un aperçu des défis plus vastes de la conservation dans un monde en réchauffement.
Nous tenons à remercier la participation de Mireille Boulianne, responsable du service de la conservation et de l’éducation, et de Adrien Dupis, garde-parc technicien du milieu naturel, tous deux au parc national de la Jacques-Cartier, pour leur implication dans le projet de recherche.
Eva Enders est membre du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie (GRIL), Ressources aquatiques Québec (RAQ), du Centre interuniversitaire sur la recherche du saumon atlantique (CIRSA) et du Atlantic Salmon Research Joint Venture (ASRJV). Elle a reçu des financements du Mitacs et de la Sépaq pour ce projet.
Aglaé Lambert est membre du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie (GRIL) et de Ressources aquatiques Québec (RAQ). Elle a reçu des financements du Mitacs et de la Sépaq.
– ref. Les eaux de nos rivières se réchauffent et ce n’est pas sans conséquence pour les poissons – https://theconversation.com/les-eaux-de-nos-rivieres-se-rechauffent-et-ce-nest-pas-sans-consequence-pour-les-poissons-256012
