Source: United Nations – in French 2
Headline: La justice pour les femmes et les filles doit être l’un des piliers du monde de demain, déclare le Secrétaire général à l’ouverture de la Commission de la condition de la femme
On trouvera ci-après le discours du Secrétaire général de l’ONU, M. António Guterres, à l’occasion de l’ouverture de la soixante-dixième session de la Commission de la condition de la femme:
(Traduction – Seul le prononcé fait foi)
Je suis très heureux de prendre la parole face à une salle remplie de dirigeantes et dirigeants qui refusent d’accepter que l’inégalité soit une fatalité.
Depuis 70 ans, la Commission de la condition de la femme est un point de ralliement pour les défenseurs et défenseuses de première ligne, une source intarissable de conviction, de passion et d’énergie, et un forum mondial dédié à la vérité.
Commençons donc par une vérité souvent passée sous silence, mais pourtant vieille comme le monde :
Notre monde et notre culture sont toujours dominés par les hommes. L’égalité des genres est –et a toujours été– une question de pouvoir. Aucune des avancées en faveur des droits des femmes n’a été servie sur un plateau. Elles ont été remportées de haute lutte. Remportées par des générations de femmes et de filles, de militantes et d’activistes, de dirigeantes communautaires et de défenseuses de la justice. Remportées par vous.
Avant toute chose, je tiens donc à vous dire merci. Merci d’être la conscience et le moteur d’un monde meilleur – pour les femmes, pour les filles et pour toute l’humanité.
Le thème de cette année touche au cœur même de la lutte pour l’égalité : l’accès à la justice. Le XXIe siècle a beau être déjà bien avancé, la justice demeure un rêve lointain pour des millions et des millions de femmes et de filles. Les lois discriminatoires subsistent. Les normes patriarcales perdurent.
À l’échelle mondiale, les femmes n’ont que 64% des droits légaux dont jouissent les hommes. Cet écart structurel, et non accidentel, limite les perspectives des femmes dans toutes les sociétés.
Nous vivons dans un monde marqué par les conflits, le chaos climatique, l’accroissement des inégalités et les bouleversements technologiques. Et dans ce contexte mouvementé, on assiste à une surenchère d’attaques ciblant les droits des femmes. Des protections juridiques obtenues à grand prix sont en train d’être sapées.
Les défenseuses des droits humains des femmes sont prises pour cible. La santé sexuelle et procréative et les droits connexes sont battus en brèche. Dans le même temps, alors que le Moyen-Orient et d’autres régions du monde sont plongés dans des conflits, nous savons que les femmes et les enfants sont les principales victimes de la violence et des déplacements de population.
Le nombre de femmes et de filles vivant à moins de 50 kilomètres d’un conflit meurtrier est à son plus haut niveau depuis des décennies. Les actes de violence sexuelle liée aux conflits ont augmenté de 87% en seulement deux ans.
Et pourtant, malgré ces tendances et pressions préoccupantes, les mouvements de femmes persistent. Ils portent les réformes, défendent les communautés, façonnent nos sociétés. Plus de 40 pays ont modifié leur constitution afin de promouvoir les droits des femmes.
Quatre-vingt-dix pour cent des pays ont renforcé leurs lois contre la violence. Le monde change parce que les femmes le font changer. Mais il nous reste des obstacles à surmonter et des lacunes à combler : des lacunes en matière de possibilités offertes, d’application des lois, et de justice.
Ce qui m’amène à mon message principal : la justice pour les femmes et les filles doit être l’un des piliers du monde que nous entendons construire. L’égalité est le fondement du progrès, comme l’affirment la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et le Programme d’action Beijing + 30.
J’aimerais mettre en avant quatre domaines d’action prioritaires pour la justice. Tout d’abord, la justice est le moteur du développement durable.
C’est toute la société qui progresse lorsque les femmes et les filles peuvent revendiquer leurs droits, qu’il s’agisse du droit d’hériter de biens, du droit à des conditions de travail justes, du droit à une identité juridique ou de leurs droits fonciers.
Mais lorsque les systèmes judiciaires manquent à leurs obligations envers les femmes, les inégalités se transforment en pauvreté et le développement s’enlise avant même de pouvoir s’opérer. Il s’agit d’un problème mondial.
Toutefois, la situation en Afghanistan est particulière. Les femmes sont systématiquement exclues de la vie publique, et désormais même empêchées d’entrer dans les bâtiments de l’ONU. C’est un exemple concret d’injustice, qui compromet le développement actuel et bloque l’avenir de tous les Afghans.
Atteindre les objectifs de développement durable, c’est garantir un accès égal à la justice pour toutes et pour tous, partout dans le monde.
Deuxièmement, la justice est le socle de la paix et de la sécurité.
Lorsque les femmes sont véritablement associées aux processus de paix et à la justice transitionnelle, les accords durent plus longtemps et les sociétés se rétablissent plus profondément. Mais le monde est toujours à la traîne.
On parle d’inclusion, mais les femmes sont absentes des tables de négociation. On promet de protéger, mais les violences sexuelles persistent en toute impunité. On met en avant le leadership, mais les artisanes de la paix se heurtent à un défaut de financement, à des menaces et à un manque de reconnaissance.
Dans les zones de conflit, l’absence de justice devient une autre forme de violence. L’impunité alimente la brutalité. On fait peu de cas des personnes rescapées, les communautés se déchirent, et les cycles de violence s’intensifient. Garantir l’accès à la justice, même en pleine crise, est essentiel pour briser ces cycles.
Troisièmement, la justice est la gardienne des droits humains et de la dignité humaine.
Chaque fois que le témoignage d’une femme est rejeté, qu’un tribunal refuse d’entendre une fille, que les lois sont discriminatoires ou que la police manque à son devoir, les droits humains de toutes et de tous sont bafoués.
Et la justice consiste aussi à lutter contre l’épidémie de violence à l’égard des femmes et des filles sous toutes ses formes, qu’il s’agisse de la violence domestique, de la traite, de la violence sexuelle en temps de conflit ou du harcèlement qui limite la liberté des femmes au quotidien.
Ces crimes sont présents à tous les niveaux de la société. Et comme nous le constatons malheureusement, l’exploitation des femmes et des filles peut atteindre les plus hautes sphères du pouvoir, nourrie par une convergence toxique entre l’argent, le patriarcat et l’impunité.
Il faut que cela cesse. Nous ne pouvons pas –et ne devons pas– continuer de détourner le regard.
Quatrièmement, la justice est indispensable à un avenir sûr et inclusif dans l’espace numérique.
Si l’égalité des genres est une question de pouvoir, nous devons nous intéresser à l’un des secteurs les plus puissants au monde, à savoir celui de la technologie… et de l’intelligence artificielle, qui devient de plus en plus présente.
Le patriarcat a toujours une influence considérable sur les Silicon Valleys du monde entier, et les femmes représentent à peine un quart des employés du secteur des technologies.
Lorsque les femmes ne participent pas à la conception des systèmes numériques, le machisme comble le vide. La discrimination devient une valeur par défaut des algorithmes. Les plateformes en ligne se font les porte-voix de la misogynie. Et l’intelligence artificielle creuse les inégalités au lieu de les corriger.
Les entreprises du secteur doivent assumer leurs responsabilités, et nous devons toutes et tous nous employer à réduire les disparités entre les genres dans le domaine du numérique.
En tant qu’ingénieur, je tiens à souligner que cela doit passer par une augmentation des perspectives ouvertes aux filles et aux femmes dans les domaines des sciences et des technologies
Cinquièmement, la justice est essentielle à l’action climatique.
Les femmes et les filles sont les plus touchées par les ravages climatiques, en particulier parmi les populations rurales et marginalisées.
Lorsque les lois refusent aux femmes l’égalité en matière de droits fonciers et d’accès à l’eau, aux ressources et à la prise des décisions relatives à l’environnement, la résilience aux changements climatiques s’effondre.
En revanche, lorsque les femmes prennent les devants –lorsqu’elles contribuent à l’élaboration de stratégies d’adaptation, à la protection des écosystèmes et à la définition des politiques climatiques–, les interventions sont plus justes et plus efficaces.
La justice climatique et la justice de genre vont de pair. Aucune lutte pour la justice ne peut aboutir sans le leadership des femmes. Depuis mon premier jour en fonctions, j’ai fait de la parité une priorité.
Pour la première fois dans l’histoire de l’Organisation des Nations Unies, les femmes constituent désormais la moitié des effectifs dans les catégories professionnelles et supérieures.
Et pour la première fois, nous avons atteint la parité aux plus hautes fonctions de direction. Nous y sommes parvenus deux ans avant l’échéance prévue – même si je sais que cela arrive quatre-vingts ans trop tard.
Comment y sommes-nous enfin parvenus? Non pas en abaissant les exigences, mais en élargissant la recherche de talents. Non pas en sacrifiant le mérite, mais en le reconnaissant partout où il se trouve.
Notre Plan d’accélération pour l’égalité des genres poursuit cet effort en coordonnant l’action de dizaines d’entités pour apporter des changements concrets dans la vie des femmes et des filles.
Nous avons proposé une structure plus forte et plus unifiée pour agir en faveur des femmes, des filles et des jeunes partout dans le monde – en réunissant les forces du Fonds des Nations Unies pour la population et d’ONU Femmes afin d’accroître notre impact, d’élargir notre portée et de ne laisser personne de côté.
Nous tirons également profit des efforts visant à revitaliser cette Commission – comme le prévoit le Pacte pour l’avenir. Les démarches ont été simplifiées. Les résultats guident nos décisions. Des dizaines de partenaires y prennent part, malgré les obstacles que nous avons l’habitude d’affronter.
Nous devons poursuivre ces efforts – à l’intérieur comme à l’extérieur de cette enceinte. Nous avons besoin de toutes les voix, de toutes les idées – et de tout le leadership des femmes et des filles du monde entier.
Et les hommes et les garçons doivent également prendre toute leur part, en faisant preuve de solidarité pour faire avancer l’égalité.
Permettez-moi une dernière remarque, à titre personnel.
Je suis Secrétaire général depuis près d’une décennie, et c’est la dernière fois que je prends la parole à l’ouverture de la session de la Commission de la condition de la femme.
Soyons clairs : je ne suis pas en train de vous faire mes adieux, et je me réjouis de travailler avec vous tout au long de l’année et bien au-delà, où que je sois. Mais je veux vous faire part de ce que j’ai vu.
J’ai vu des femmes, partout dans le monde, rester debout et fortes dans les décombres des tremblements de terre et dans les cendres de la guerre, dans les camps de réfugiés et les villages ruraux, dans les parlements et les manifestations.
Je vous ai entendues demander des comptes face à l’impunité. Je vous ai vues vous employer à améliorer d’innombrables vies. Je vous ai vues créer des mouvements qui ont transformé le monde. Et c’est pour moi un grand honneur d’être votre allié dans cette lutte.
Vous pourrez toujours compter sur moi tout au long de ce chemin. Vers l’égalité. Vers la dignité. Vers la justice. Pour toutes les femmes et toutes les filles.
