Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Simon, Assistant Professor, Montpellier Business School
La répétition au travail use-t-elle seulement les corps ou ronge-t-elle aussi les esprits ? Des chaînes d’usine décrites par la philosophe Simone Weil aux open spaces contemporains, la routine professionnelle peut devenir une mécanique aliénante. Mais l’écriture et la littérature offrent peut-être une voie inattendue pour rompre avec cet enfermement quotidien.
« Un manœuvre spécialisé n’a en partage que la répétition automatique des mouvements, pendant que la machine qu’il sert enferme, imprimée et cristallisée dans le métal, toute la part de combinaison et d’intelligence que comporte la fabrication en cours. Un tel renversement est contre-nature ; c’est un crime. »
C’est par ces mots que la philosophe Simone Weil décrit le quotidien de travail d’un « manœuvre sur la machine » au début du XXᵉ siècle dans les usines françaises.
De 1934 à 1935, Weil est en immersion dans le monde ouvrier chez Alstom à Paris, aux forges de Basse-Indre puis chez Renault à Boulogne-Billancourt (dans les Hauts-de-Seine actuelles, ndlr). Ces journées passées sur les chaînes de production ont donné naissance à plusieurs écrits rassemblés en 1951 sous le titre la Condition ouvrière. Weil y dépeint avec une grande acuité les tâches répétitives, abrutissantes et l’enfermement toxique de ses journées de travail.
La tyrannie des horloges
C’est à cette même période que Charlie Chaplin dénonce la répétitivité du travail à la chaîne dans son film les Temps modernes. Il y fustige notamment la réduction de l’ouvrier à un geste mécanique, mais dénonce avant tout la tyrannie des horloges qui imposent une cadence et un rythme effrénés dans l’usine.
En somme, Chaplin fait de la répétition, de l’automatisme et de la déshumanisation du geste quotidien les signes d’un travail désormais réduit à une succession de mouvements machinaux, vidés de toute conscience.
On retrouve cette toute-puissance de la routine sous la plume d’Albert Camus dans son essai le Mythe de Sisyphe (1942). Il évoque spécifiquement la cyclicité des journées de travail :
« Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi sur le même rythme. »
Par cette accumulation d’actions quotidiennes et l’énumération des jours de la semaine, Camus met en scène la monotonie d’une vie répétitive et mortifère. Le rythme régulier souligne l’enfermement dans une routine qui finit par faire surgir le sentiment de l’absurde.
Avec Camus, la routine se mue en questionnement existentiel. On n’est plus seulement dans l’organisation d’un travail machinal, mais dans une répétition de l’existence elle-même. Cette répétitivité des tâches dénoncée par Weil ou par Chaplin a-t-elle pour autant disparu de nos emplois du XXIᵉ siècle ?
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Quand la répétitivité meurtrit les corps
Dans le secteur secondaire, où dominent les activités industrielles et manufacturières, la répétition incessante des gestes use le corps en profondeur. Visser, soulever, assembler ou porter des charges lourdes pendant des heures expose les travailleurs à une fatigue constante. À long terme, la répétitivité provoque des troubles musculo-squelettiques (TMS), comme les tendinites, les lombalgies ou le syndrome du canal carpien, transformant des douleurs passagères en souffrances chroniques.
Dans le secteur tertiaire, la pénibilité physique demeure souvent invisible, mais ses effets sont loin d’être négligeables. Derrière l’apparente sédentarité des emplois de bureau se cache une sollicitation continue du corps, soumise à la répétition incessante des mêmes gestes et au maintien prolongé de postures statiques. À terme, cette accumulation silencieuse de contraintes favorise l’apparition de TMS et installe une fatigue musculaire profonde et durable.
Standardisation relationnelle
Dans les centres d’appels, le professeur Laerte Idal Sznelwar et ses collègues établissent un lien évident entre empêchement au travail et apparition de TMS. Au-delà des gestes répétitifs, les TMS trouvent leur origine dans l’effort constant pour réprimer ses propres mouvements, pensées et émotions. L’organisation rigide du travail impose une immobilité physique et une standardisation relationnelle qui bloquent le développement du sujet.
Qu’il s’agisse de l’ouvrier à la chaîne ou de l’employé de bureau, la répétitivité des gestes révèle une même réalité : le travail imprime sa marque sur les corps. Pour le formateur Corentin Chasles, il est essentiel de prévenir les TMS en proposant des solutions concrètes applicables au quotidien. Tandis que l’ergonomie permet d’aménager le poste de travail, la formation aux bons gestes et aux postures adaptées aide à prévenir les douleurs musculaires.
L’impact psychique de la répétition
Dans le cadre de ma thèse en sciences de gestion consacrée aux situations absurdes en entreprise, certains jeunes diplômés interrogés ont insisté sur les conséquences psychiques de la répétition au travail. Jules* en a fait un obstacle au désir et à l’engagement :
« Ce qui est difficile, c’est de motiver les gens à faire un travail routinier. »
La répétition produit alors une forme d’usure intérieure. Julia* était, par exemple, épuisée par les petites situations absurdes au point qu’elle était devenue complètement désabusée :
« Le problème, c’est que moi, tous mes jobs, (…) je trouvais que c’était tellement absurde que, de toute façon au fond, je m’en foutais mais grave en fait. (…) C’était vraiment pourri ma vie. »
Et si on parlait du blasement
Ce qui conduit au blasement et au désengagement, c’est une forme d’usure par accumulation, une répétition du minuscule. Dès lors, la routine n’est pas seulement formelle, elle a un effet psychique éminemment corrosif.
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Les jeunes diplômés interrogés mettent finalement en évidence que la répétitivité au travail ne se limite pas à une cyclicité des tâches, mais se déploie comme une répétition du temps vécu, des trajets, des gestes et des interactions, produisant un sentiment d’enfermement, de fatigue et de perte de sens.
Sortir de la boucle par la littérature
À première vue, le développement des robots et de l’intelligence artificielle (IA) est une solution adéquate aux problématiques de répétitivité au travail. Les cobots et autres algorithmes assurent une automatisation des tâches physiques et répétitives tout en réduisant la fatigue et les erreurs, mais ce n’est pas la voie que nous retenons ici pour sortir de l’enfermement mécanique.
C’est plutôt l’écriture et la littérature qui apparaissent comme parmi les principaux moyens de rompre avec la répétitivité du travail, non en supprimant matériellement la routine, mais en la transformant en objet de pensée, de mise à distance et parfois de réinvention de soi.
Mettre en pause les automatismes
Le premier effet de l’écriture, c’est qu’elle brise l’automatisme du quotidien. La répétitivité au travail fonctionne comme une suite de gestes enchaînés : métro, bureau, tâches, retour, fatigue et recommencement. Cette cadence donne une impression d’engloutissement, comme nous le rappelle Guillaume* dans un de ses entretiens :
« Tu es noyé dedans. »
Écrire, au contraire, oblige à arrêter le flux. C’est ce que souligne à merveille Joseph Ponthus dans son roman autobiographique À la ligne (2019) qui est une véritable cantate en vers libres dans laquelle il inventorie avec précision les gestes du travail à la chaîne,
« la fatigue, les rêves confisqués [et] la souffrance [des] corps ».
Si Ponthus est convaincu que la littérature lui a sauvé la vie, c’est parce qu’il vit ses journées de travail à travers les textes de Dumas, les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet.
« C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. »
L’écriture de soi comme planche de salut
Mettre en mots les actions quotidiennes, c’est finalement suspendre le mouvement répétitif pour le regarder. Dès lors, le geste scriptural convertit le vécu subi en vécu observé puis en vécu interprété et donc réapproprié. C’est déjà une première sortie de la répétition, car ce qui revenait inlassablement et machinalement devient pensable.
Dans notre article récemment paru dans European Management Journal et co-écrit avec Ghislain Deslandes, nous invitons les jeunes diplômés à tenir un journal de bord pour jeter pêle-mêle leurs impressions, leurs observations et leurs déceptions sur leur quotidien en entreprise. Écrire, c’est ici reprendre possession de son expérience. Tandis que le quotidien répétitif impose un temps extérieur (horaires, réunions, deadlines, trajets…), le journal de bord crée au contraire un temps à soi, un temps pour soi. Le salarié n’est plus enfermé dans le train-train quotidien, il devient narrateur de la routine, et c’est à cette condition seulement que la catharsis peut exprimer toutes ses potentialités.
L’écriture permet finalement une évacuation symbolique de ce qui pèse. Si le quotidien routinier accumule (fatigue, frustration et absurdité), l’écriture assure une exhumation et offre une planche de salut pour le corps et pour l’esprit. En parvenant à nommer ce qui semblait informe, le geste de l’écrivain donne une forme au chaos du quotidien tout comme le geste du potier transforme la glaise en objet de fierté.
*Les prénoms ont été changés.
Thomas Simon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Au travail, la répétition nous tue-t-elle à petit feu ? – https://theconversation.com/au-travail-la-repetition-nous-tue-t-elle-a-petit-feu-280322
