Source: The Conversation – in French – By Anna Linder, Researcher in Health Economics, Lund University
À partir de quel âge donner des notes aux enfants ? En Suède, une réforme montre que des évaluations plus précoces peuvent creuser les inégalités de santé mentale entre filles et garçons.
Au Royaume-Uni, les écoles s’appuient de plus en plus sur les tests, les notes et des dispositifs dits « de responsabilisation » fondés sur la performance. En Angleterre, les inspections de l’Ofsted, l’organisme public chargé d’inspecter et d’évaluer les écoles, et les classements d’établissements renforcent l’attention portée à ces résultats mesurables. Des évolutions similaires ont eu lieu en Suède, où des réformes successives ont introduit des évaluations plus précoces et plus détaillées.
Ces environnements scolaires orientés vers la performance influencent le bien-être des jeunes. Pourtant, malgré les réformes fréquentes des systèmes d’évaluation, leurs conséquences psychologiques sont rarement au cœur des débats publics.
Notre dernière étude met en lien ces évolutions avec la hausse des troubles de santé mentale chez les jeunes. Elle montre que des évaluations plus précoces et plus formalisées peuvent accroître les troubles psychiques diagnostiqués cliniquement, en particulier chez les filles.
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L’éternel débat des notes à l’école
Nos travaux portent sur une réforme suédoise introduite en 2012, qui a avancé le début de la notation officielle de la classe de quatrième (environ 14 ans) à celle de sixième (environ 12 ans). Autrement dit, les notes et les indications explicites de performance relative apparaissent désormais deux ans plus tôt qu’auparavant.
Pour en estimer les effets, nous avons comparé des enfants nés juste avant et juste après la date de mise en œuvre de la réforme. Comme l’exposition dépendait strictement de la date de naissance, les élèves de part et d’autre présentaient des caractéristiques similaires, à ceci près que certains recevaient des notes plus tôt que d’autres. Nous avons également tenu compte de certaines tendances de fond sur cette période, notamment de l’augmentation générale des diagnostics de troubles psychiques au fil du temps. Ce type de comparaison entre cohortes permet d’isoler l’effet propre d’une notation plus précoce sur la santé mentale.
Notre analyse s’appuie sur des registres nationaux appariés en éducation et en santé, couvrant plus de 520 000 enfants nés entre juillet 1992 et juin 2000. Nous avons examiné les diagnostics psychiatriques enregistrés en soins ambulatoires et hospitaliers au moment où les élèves entraient en classe de troisième (fin du collège).
Des notes plus précoces affectent la santé mentale des filles
L’introduction de notes plus tôt dans le parcours scolaire a entraîné une hausse des diagnostics de dépression et d’anxiété chez les filles, avec des effets particulièrement marqués chez celles dont les résultats scolaires se situent entre faibles et moyens. Chez les garçons, les effets sont plus limités et moins systématiques.
Parmi les filles, la part de celles diagnostiquées pour dépression ou anxiété est passée de 1,4 % à 2,0 %. Si cette hausse absolue (0,6 point de pourcentage) peut sembler modeste, les troubles psychiatriques à cet âge restent relativement rares. Elle correspond en réalité à une augmentation d’environ deux cinquièmes par rapport à la situation antérieure à la réforme.
SeventyFour/Shutterstock
Nos résultats suggèrent que la pression scolaire et la comparaison sociale sont des facteurs probables de cette hausse des troubles de santé mentale. Les notes rendent la performance plus visible dès un plus jeune âge, en indiquant clairement la position d’un élève par rapport à ses pairs. À un moment où la construction de soi est encore en cours, cela peut accroître la sensibilité à la comparaison et au sentiment d’échec.
Une explication possible tient à une plus grande sensibilité des filles aux retours sur leurs performances. Dans des travaux antérieurs, nous avons montré que lorsque les filles recevaient des notes plus favorables que ce que leurs performances mesurées laissaient prévoir, leur santé mentale s’améliorait. Cela suggère qu’elles sont particulièrement réceptives aux évaluations – et donc plus vulnérables lorsque la pression liée à la notation s’intensifie.
Des conséquences plus larges
Nos résultats indiquent que la pression scolaire pourrait contribuer aux écarts de santé mentale entre les sexes à l’adolescence. Si les filles ont davantage tendance à intérioriser la pression et le stress liés à l’évaluation, l’introduction de notes plus précoces pourrait, de manière non intentionnelle, accentuer des inégalités déjà bien documentées.
Nous ne soutenons pas que la notation soit intrinsèquement néfaste. Les notes peuvent motiver, orienter les apprentissages et informer les parents comme les enseignants. Mais leur calendrier et leur conception comptent. Lorsque l’évaluation devient plus formelle plus tôt dans la scolarité, des coûts psychologiques inattendus peuvent apparaître en parallèle des objectifs académiques.
À mesure que les systèmes de notation évoluent, les questions de calendrier et d’intensité méritent une attention particulière. Les écoles ne sont pas seulement des institutions qui mesurent la performance ; ce sont aussi des environnements où les jeunes construisent leur identité. Concevoir des systèmes éducatifs qui soutiennent à la fois les apprentissages et un développement équilibré suppose de prendre ces deux objectifs au sérieux.
Les politiques éducatives impliquent inévitablement des arbitrages. Les dispositifs pensés pour mesurer et élever le niveau façonnent aussi l’expérience quotidienne des élèves. Nos résultats suggèrent que lorsque les décideurs avancent l’âge des évaluations formelles, ils devraient mettre en balance leurs effets sur la santé mentale avec leurs bénéfices académiques.
Les politiques de responsabilisation doivent prendre en compte leurs effets psychologiques. Il ne s’agit pas d’abandonner la notation, mais de concevoir des systèmes d’évaluation adaptés au stade de développement des élèves, accompagnés de dispositifs de soutien permettant d’interpréter les retours de manière constructive.
Les élèves réagissent différemment à l’évaluation. Des réformes efficaces pour certains peuvent en fragiliser d’autres, en particulier ceux déjà sensibles à la pression de la performance. Suivre le bien-être en parallèle des résultats scolaires permet de repérer plus tôt d’éventuels effets indésirables.
Anna Linder reçoit des financements du Swedish Research Council for Health, Working Life and Welfare et de la Public Health Agency of Sweden.
Gawain Heckley reçoit actuellement des financements du Swedish Research Council, du Swedish Research Council for Health, Working Life and Welfare et de la Jan Wallanders och Tom Hedelius stiftelse.
Ulf Gerdtham reçoit des financements du Swedish Council for Working Life and Social Research.
– ref. Évaluations scolaires : noter plus tôt, à quel prix ? Une étude pointe des effets sur la santé mentale des filles – https://theconversation.com/evaluations-scolaires-noter-plus-tot-a-quel-prix-une-etude-pointe-des-effets-sur-la-sante-mentale-des-filles-281391
